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Ouest-France contre les syndicalistes rouges d’EDF

Dans les grandes circonstances - quand la Patrie est mise en danger par des salariés en lutte par exemple - le big boss de Ouest-France, François-Régis Hutin, inflige aux lecteurs de « son » quotidien, non des « libres opinions » ou des « tribunes libres », mais de Grandes Leçons de Morale, d’une haute tenue intellectuelle, qui fixent l’orientation du journal.

C’est donc un éditorial signé François-Régis Hutin. Sous le titre " Fausse route ", il est paru samedi 19 juin 2004 : une date désormais historique [1].

Le libéralisme ? C’est le progrès et l’égalité

Cela commence, comme n’importe quelle leçon de libéralisme :

« Ils font fausse route ces syndicalistes d’Électricité de France qui mènent un combat de retardement contre les projets du gouvernement. Ils devraient savoir que ce n’est pas en se renfermant dans leur pré carré qu’ils amélioreront leur entreprise et préserveront son avenir. »

Traduction (car même François-Régis doit être traduit...) : il vaut mieux regarder l’avenir que le passé et être ouvert que fermé. Quel avenir ? Ouverture sur quoi ? Qu’importe : la petite machine à débiter des milliers d’articles du même genre est en marche.

La suite n’est pas mal non plus :

« Du reste, ils n’ont pas protesté quand Électricité de France partait à la conquête des marchés étrangers. Pourquoi veulent-ils empêcher EDF de se restructurer pour mieux résister aux nouvelles concurrences ? Pourquoi veulent-ils deux poids, deux mesures ? Quelle est cette nouvelle notion de l’égalité qu’ils veulent promouvoir dans notre Europe en gestation ? »

La question de l’égalité turlupine notre bon François-Régis : il y reviendra une deuxième fois. Mais cette première tentative est une vraie réussite : l’égalité ne peut consister qu’à adopter les formes de propriété en vigueur dans les autres pays et à faire face à la concurrence avec les armes des autres. Qu’importe si l’appropriation privée de l’énergie et de sa distribution n’est pas une loi naturelle de l’économie : l’alignement sur les solutions les plus contestables est moderne, ouverte et ... égalitaire ! Car la pire des solutions serait, on s’en doute, de risquer de « fausser la concurrence » en construisant des partenariats publics ! L’égalité dans la concurrence ou la concurrence égalitaire : l’ « humanisme » dont se prévaut François Régis sent bon la Renaissance...

Après la défense de l’Europe égalitaire, unie dans la célébration de la concurrence privée, vient celle de la patrie en danger :

« Ils font fausse route, car ils fragilisent EDF en agissant de la sorte. Ils affaiblissent la France et donnent de notre pays une image étonnamment conservatrice. »

Conserver l’appropriation privée de l’énergie et de sa distribution est progressiste ; préserver l’appropriation publique est conservateur. D’ailleurs : « Ils trompent les Français en faisant croire qu’ils sont pour et dans la modernité, alors même qu’ils tournent le dos à l’avenir. »

Mais le meilleur est encore à venir...

Les coupures de courant ? L’annonce violente des pires violences...

« Ils font fausse route aussi dans les moyens qu’ils emploient : couper le courant, ici ou là, en visant telle ou telle personnalité, telle ou telle municipalité, pour les effrayer parce qu’elles sont jugées de droite ou trop gouvernementales. »

Pourquoi ces coupures de courants sont-elles si blâmables ? Parce qu’elles ne sont pas républicaines ! Elles bafouent ... l’égalité :

« C’est là encore faire fi de l’égalité dont, sans doute, ils se réclament en républicains. Cette inégalité de traitement, cette partialité est en soi inacceptable. L’image donnée aux jeunes générations qu’on voudrait voir devenir des citoyens responsables est déplorable. »

Si, par hypothèse, les coupures de courant touchaient tout le monde, seraient-elles plus égalitaires et républicaines ? On se doute que non...

Car le prêche n’est pas fini :

« La démocratie c’est d’abord le respect des personnes. ». François-Régis, veut-il parler du respect des salariés d’EDF et plus généralement de tous les salariés, dont ceux ... d’Ouest-France ?

Que nenni :
« Il y a plus grave, c’est cette manière de désigner des « coupables », comme si on voulait les abattre. C’est utiliser sa force là où l’on sait qu’elle ne pourra être contrée. C’est une forme de lâcheté. »

Dans la première phrase, on sent poindre une dénonciation - hors de propos - des boucs émissaires : elle prépare la suite. Pas « coupables », soit ! Mais pas « responsables » ? Une nouvelle fois, qu’importe ? Puisque on voudrait « les abattre » ! Comment ? Avec des coupures de courant ! François-Régis a appris la leçon et la diffuse : toute désobéissance est l’école du crime, comme l’incivilité prépare au banditisme.

C’est ce que confirme la suite :

« De plus, attaquer directement le Premier ministre, s’emparer de son compteur électrique et le présenter comme un trophée est non seulement odieux, mais aussi une atteinte à la démocratie. En effet, le Premier ministre agit dans son rôle de responsable de la conduite de la nation. Si ses orientations ne plaisent pas, c’est au Parlement régulièrement élu qu’il faut agir [...] »

On se disait aussi ... Des salariés qui agissent alors que c’est le rôle des parlementaires...
Reprenons (la pensée de François Régis, ça se déguste lentement...) :

« Si ses orientations ne plaisent pas, c’est au Parlement régulièrement élu qu’il faut agir, pas chez lui, pas contre sa personne, pas contre sa famille, sinon c’est la violence qui tiendra lieu, demain, de politique. On sait où cela mène : ce ne serait plus seulement des compteurs que des irresponsables brandiraient et jetteraient à la face des citoyens. »

Des coupures de courant à la violence sans frein (fasciste ?), la route est longue. Mais François-Régis est pressé. « Qui vole un oeuf, vole un boeuf » et « les petites ruisseaux font les grandes rivières » : tels sont les deux fondements de l’éditorialisme « humaniste » et « chrétien »...

Tout ça pour en arriver là

Viennent enfin les poncifs réactionnaires que l’on s’étonne de ne pas avoir lu... au début. On se contente de souligner :

« Fausse route encore, quand on veut faire croire à la nation que l’on se bat pour elle, alors qu’il s’agit d’une défense étroitement corporatiste , alors que l’on est mieux loti que beaucoup d’autres travailleuses et travailleurs qui ne bénéficient ni de la sécurité de l’emploi ni des avantages nombreux que procure un statut social nullement remis en question... » [2].

Tiens, François-Régis a oublié l’égalité ! Mais il y pense très fort... Tous les salariés qui ne sont ni chômeurs, ni précaires, ni smicards, sont des privilégiés corporatistes. Quant aux détenteurs de tous les pouvoirs et les bénéficiaires de revenus sans commune mesure avec celui de ces « mieux lotis », ce sont des républicains égalitaristes...

Garants de la raison, ce sont des garants de l’ordre :

« C’est une très bizarre conception du progrès, une très mauvaise façon de l’exprimer que manifestent ainsi quelques électriciens surchauffés au point de perdre le contact avec le bon sens et avec les gens, au point de remettre en cause les acquis de la démocratie qui commencent par le respect des personnes et des biens. »

François-Régis, défenseur du « bon sens » et des « gens »...

Henri Maler

- Sur la lutte des salariés d’EDF, lire aussi : « Le Monde et les « tortionnaires » de la CGT-EDF »
- Pour mémoire, sur le mépris social version Ouest France, lire, à propos des mouvements de 2003 : « Ouest-France au secours de la République en danger »

 
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Notes

[1Merci à Dio qui nous a transmis la prose de François-Régis.

[2Les passages soulignés le sont par nous-mêmes.

La meute des éditocrates

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