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Orgie de séries, policières et américaines de préférence, sur les chaînes gratuites de la TNT

par Blaise Magnin,

Les téléspectateurs qui raffolent des séries en général, et des séries américaines et policières en particulier, sont des téléspectateurs heureux. Celles et ceux, en revanche, qui, sans dédaigner le genre, apprécient d’autres types de fiction audiovisuelle, d’autres formats, d’autres thèmes et d’autres styles d’écriture et de réalisation doivent se sentir quelque peu frustrés… Tout spectateur qui a déjà zappé parmi les chaînes gratuites de la TNT pour trouver un programme qui l’intéresserait a pu deviner l’omniprésence de ces séries policières toutes formatées sur le même moule hollywoodien ; la recension précise de l’ensemble des programmes de ce type diffusés au cours les deux premières semaines de septembre montre même un véritable déferlement…

Ainsi, entre le 1er et le 14 septembre, ont été diffusés plus de 160 épisodes de séries télévisées – soit plus de dix épisodes (de 45 min environ) chaque soir. Et encore n’avons-nous pas intégré dans ce décompte les nombreux téléfilms… policiers, plus ou moins feuilletonant, produits en France et souvent diffusés sur le service public (Détectives, Les hommes de l’ombre ou Candice Renoir sur France 2 ; Jusqu’au dernier ou Commissaire Montalbano sur France 3 ; ou encore Section de recherches sur HD1). Comme on peut le constater dans le tableau récapitulatif proposé en annexe, ces programmes ne sont pas relégués à des heures indues, mais sont à peu près également répartis entre le « prime time », les deuxième, troisième, quatrième et même parfois cinquième parties de soirée. Si bien qu’il est possible de ne regarder chaque soir, à l’exclusion de tout autre type d’émission, que des séries de ce genre entre 21h et plus de 2h du matin ! Il faudrait néanmoins au téléspectateur imaginaire (espérons-le) qui voudrait tenter l’expérience un certain goût pour la répétition et la redondance…

Certes, dans le lot, on trouve une poignée de comédies (quelques épisodes de Desperate Housewives, de Shameless, ou de l’inusable Dr House), quelques séries fantastiques (Vampire Diaries, Orphan Black, Teen Wolf), mais l’écrasante majorité des « œuvres » proposées sont des séries policières. Certes, toutes ne sont pas américaines, on trouve quelques productions britanniques (Ripper Street, Tueur d’Etat), suédoise (Contre-enquête) ou même françaises (RIS police scientifique), mais toutes sont conçues suivant le même modèle stéréotypé venu d’outre-Atlantique, et dont TF1 a la quasi exclusivité avec Les experts, Esprits criminels, The Mentalist, ou la fameuse trilogie new-yorkaise (à laquelle il faudrait ajouter la version des Experts qui se déroule à Manhattan), NY Section criminelle, NY Unité spéciale, NY Police judiciaire.

Dans cet engouement généralisé des diffuseurs pour les séries, TF1 a pris une très large avance sur ses concurrents. Pour garnir les soirées de leur grille de programmes entre le 1er et le 14 septembre, à raison de quatre cases chaque soir, les programmateurs de la chaîne de Bouygues devaient trouver 56 émissions ; ils ont choisi de diffuser 36 épisodes des séries susnommées (près de 65 %) ! Au cours de ces deux semaines, chaque soir, le téléspectateur de TF1 a eu rendez-vous avec l’un de ses héros, et à au moins cinq reprises, sa chaîne préférée lui a proposé de passer tout la soirée avec eux. Bien sûr, M6, TMC, W9, HD1, NT1 et quelques autres des 25 chaînes gratuites de la TNT (y compris le service public avec, par exemple, Castle sur France 2) participent à cette promotion quotidienne de l’industrie audiovisuelle américaine, mais aucune n’arrive à la cheville de TF1. Privilège, sans doute, du « mieux-disant culturel », promis lors de la privatisation de la chaîne en 1987.

Après le reportage/documentaire, ainsi que nous l’avions montré dans « “90’ Enquêtes” sur TMC : racolages sécuritaires et spectaculaires », voilà donc que la fiction audiovisuelle est colonisée à son tour par les thématiques sécuritaires, avec, là encore, TF1 à la manœuvre ! Car cela va presque sans dire, mais ces séries s’apparentent davantage à des contes pour adultes un peu grossiers et caricaturaux qu’à des fictions nuancées et suggestives : des policiers hors du commun par leur lucidité, leur capacité de déduction, leur sang froid, leurs compétences scientifiques, etc., quand ils ne sont pas tout simplement extra lucides, affrontent des criminels machiavéliques et retors qui pullulent et hantent nos villes… Certes, ces policiers finissent toujours par triompher, mais il n’en demeure pas moins qu’en dépeignant un monde où les tueurs en série sadiques et les assassins crapuleux sont légions, ces séries donnent matière à toutes les angoisses. Et lorsque des dizaines et des dizaines d’heures de reportages « sécuritaires », ou décortiquant les affaires judiciaires les plus sordides, viennent corroborer cette vision d’épouvante, il devient sans doute difficile de démêler la réalité de la fiction et de ne pas croire qu’« on est en sécurité nulle part »… Une mention spéciale à la série Les experts qui, en mettant en scène une police scientifique dotée des technologies dernier cri, fait la promotion permanente, en donnant à voir leur « efficacité », de méthodes policières telles que les prélèvements ADN, le piratage informatique ou la constitution de gigantesques banques de données permettant de ficher des dizaines de millions d’individus…

La télévision numérique terrestre, en ajoutant 18 chaines gratuites supplémentaires aux cinq chaînes historiques, était censée offrir aux téléspectateurs une palette de programmes plus large, plus variée et plus riche. Ces chaînes qui peinent à remplir les tuyaux qui leur ont été alloués ne servent finalement qu’à offrir quelques recettes publicitaires supplémentaires aux grands groupes qui les ont lancées. En choisissant les productions étrangères les plus convenues et les moins ambitieuses (des séries comme The Wire, True Detective ou Breaking Bad, pour rester dans le genre policier, sont soigneusement évitées), et en renonçant à financer des productions françaises originales, ces nouvelles chaînes, au même titre que TF1, adoptent une stratégie industrielle sans doute rationnelle, mais déplorable sur le plan cinématographique, et plus largement, culturel…

Mais tant que le CSA veille, il faut supposer que tout va bien !

Blaise Magnin


Annexe - Séries diffusées entre le 1er et le 14 septembre sur les chaînes gratuites de la TNT

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