Observatoire des media

ACRIMED

Médias US, désinformation et perceptions de la guerre en Irak

Entre janvier et septembre 2003, le Programme on International Policy Attitudes (PIPA) et Knowledge Networks (KN) [1] ont mené différentes enquêtes d’opinion pour savoir quelles étaient les représentations et les attitudes des Américains vis-à-vis de la guerre en Irak. Le rapport issu de ces enquêtes [2] souffre des insuffisances et des biais des enquêtes par sondage, mais livre quelques indices très significatifs. Par exemple, on y apprend que les personnes qui s’informent principalement avec Fox ont une perception bien plus erronée de la réalité que ceux qui le font via le service public américain.

Les questions posées par les enquêteurs portaient en particulier sur :

1. Les liens entre l’Irak et Al-Qaida. On apprend ainsi que, avant comme après le conflit, la majorité des sondés estiment que Saddam Hussein et Al-Qaida avaient des liens étroits. Le plus étonnant, estime l’enquête PIPA/KN, concerne les réponses à la question posée en mai, juillet et août/septembre : « Avez vous le sentiment que les Etats-Unis ont trouvé en Irak des preuves claires d’une collaboration étroite entre Saddam Hussein et l’organisation terroriste Al-Qaida ? ». Entre 45 et 52% des sondés répondirent positivement.

2. Les armes de destruction massive. Interrogés en juin, juillet et septembre sur les éventuelles armes de destruction irakienne, les sondés répondirent en moyenne à 22% que de telles armes avaient effectivement été « découvertes » pendant le conflit. Entre 20% (septembre 2003) et 22% (mai 2003) pensaient en outre que les irakiens avaient utilisés des armement chimiques et biologiques au cours du conflit.

3. Le soutien du reste du monde à l’égard de la politique américaine. Alors que différentes enquêtes d’opinion ont montré, avant et après le conflit, que l’opinion publique mondiale était en majorité opposée à l’intervention militaire américaine en Irak sans l’aval de l’ONU [3], l’enquête PIPA/KN montre que seuls 35% des sondés en étaient conscients en mars et 41% l’étaient entre juin et septembre 2003. Environ un tiers des sondés estimaient que l’opinion publique mondiale était équitablement divisée entre les pro- et les anti-guerre. Entre 25 et 31% des sondés estimaient qu’elle soutenait l’intervention américaine.

Les enquêteurs ont en outre demandé aux interviewés quelle était leur attitude vis-à-vis de la politique de George W. Bush. Il en ressort assez logiquement que « ceux qui, avant comme après la guerre, avaient une représentation erronée de la réalité étaient bien plus favorables à la guerre contre l’Irak que les autres ».


« Perceptions erronées »
Pour comprendre d’où venaient ces perceptions de la réalité, les chercheurs se sont intéressés aux perceptions des sondés dans trois domaines : les liens entre l’Irak et Al-Qaida, les armes de destructions massives et la position de l’opinion publique mondiale (Europe et pays musulmans). Parmi les 1362 personnes interrogées à plusieurs reprises entre juin et septembre 2003 sur ces trois questions :

- 45 à 52% avaient « le sentiment que les Etats-Unis [avaient] trouvé, en Irak, des preuves claires d’une collaboration étroite entre Saddam Hussein et l’organisation terroriste Al-Qaida ».
- 20 à 22% avaient « le sentiment que les Etats-Unis [avaient] trouvé des armes de destruction massive en Irak. »
- 24 à 27% avaient le sentiment que la majorité de l’opinion publique mondiale était « favorable à l’intervention américaine en Irak ».

Etant donné qu’aucune preuve d’un lien entre Saddam Hussein et Al-Qaida n’a été trouvée en Irak, qu’aucune arme de destruction massive n’a été découverte pendant le conflit et que les sondages montrent que l’« opinion publique mondiale » était majoritairement opposée à l’intervention américaine en Irak sans l’aval de l’ONU, les chercheurs qualifient de « perceptions erronées » de la réalité les affirmations suivantes :

- des preuves d’un lien étroit entre Saddam Hussein et Al-Qaida ont été trouvées ;
- des armes de destructions massives ont été trouvées en Irak ;
- l’opinion publique mondiale est majoritairement favorable à l’intervention américaine.


Fréquence des « perceptions erronées »
Les chercheurs se sont ensuite intéressés à la fréquence de ces « perceptions erronées ». Parmi les affirmations citées :

- 60 % des sondés estimaient qu’au moins une d’entre elles étaient vraies (32% une seule, 20% deux, 8% les trois).
- 30% savaient que les trois affirmations étaient fausses (10% supplémentaires estimaient que les deux premières affirmations étaient fausses mais que l’opinion publique mondiale étaient également divisées entre les pro- et les anti-guerre).

L’interrogation qui découle de cette analyse concerne inévitablement les sources d’information de l’échantillon interrogé : « La fréquence des représentations erronées de la réalité dépend-elle de la source d’information ? » se demandent les auteurs de l’enquête qui s’intéressent en particulier aux grands Networks américains : Fox (News Corp - Rupert Murdoch), ABC (Disney), CBS (National Amusement Inc.), CNN (Time Warner), PBS (Public Broadcasting Service), etc.)

Les résultats sont sans appel : « Ceux qui s’informent principalement avec Fox ont une perception de la réalité bien plus erronée que la moyenne. Ceux qui s’informent avec NPR ou PBS ont en revanche une probabilité bien moins grande de se faire une représentation erronée de la réalité. »

Le nombre de « perceptions erronées » semble concomitant avec les sources d’information :

Nombre de représentations erronées Fox CBS ABC CNN NBC NPR-PBS*
0 20% 30% 39% 45% 45% 77%
1 ou plus 80 71 61 55 55 23
2 ou plus 69 51 41 38 34 13
3 ou plus 45 15 16 13 12 9

(*NPR-PBS : National Public Radio/Public Broadcasting. Service = service public américain.)

Ainsi :

- 67% des sondés qui regardaient Fox pensaient que des preuves claires d’un travail étroit entre Saddam Hussein et Al-Qaida avaient été trouvées, contre 16% pour ceux qui plaçaient PBS-NPR dans leurs sources d’information.
- 33% des téléspectateurs de Fox estimaient que des armes de destruction massive avaient été trouvées en Irak, contre 11% pour ceux de PBS-NPR.
- 35% des téléspectateurs de Fox pensaient que la majorité de l’opinion publique mondiale soutenait les Etats-Unis, contre 5% pour ceux de PBS-NPR.


Déterminisme sociologique et politique ?
Ces résultats s’expliquent en partie par le fait que les téléspectateurs choisissent leurs sources d’information en fonction de leurs déterminants sociologiques et leurs orientations politiques : ceux qui regardent Fox sont davantage Républicains et peu diplômés, ceux qui regardent CBS sont davantage Démocrates et peu diplômés, ceux qui regardent PBS-NPR votent eux aussi davantage Démocrates mais ont une plus grande probabilité d’être diplômés, etc.

Cependant, note l’étude, la source d’information reste un facteur explicatif important de la perception que les gens se font de la réalité :

- Parmi tous les électeurs Républicains sondés, 43% ont au moins une perception erronée de la réalité, mais chez ceux qui regardent Fox, le taux s’élève à 54% contre 32% pour ceux qui s’informent avec NPR-PBS. Les mêmes tendances sont observables chez les électeurs Démocrates et indépendants.
- Parmi les sondés ayant le baccalauréat, 27% ont au moins une perception erronée de la réalité, mais ce taux ne dépasse pas 10% pour ceux d’entre eux qui s’informent avec PBS-NPR.


Exposition à l’actualité ?
On pourrait penser que la fréquence des perceptions erronées dépend de l’attention que les sondés portent à l’actualité. Les sondés furent donc interrogés sur la précision avec laquelle ils suivaient les informations concernant la situation en Irak. 13% répondirent qu’il les suivaient « de très prêt », 43% « d’assez prêt », 29% « d’assez loin », 14% « pas du tout ».

Il semble qu’en général l’attention portée par les sondés à l’actualité irakienne n’influe pas sur la fréquence des perceptions erronées de la réalité. A deux exceptions près : les téléspectateurs de Fox et de CNN. « Parmi ceux qui ont Fox pour principale source d’information, explique l’étude, les plus attentifs à l’information ont une plus grande probabilité d’avoir une perception erronée de la réalité. Seuls ceux qui s’informent principalement par la presse écrite et, dans une certaine mesure ceux qui s’informent en priorité en regardant CNN, ont une meilleure perception de la réalité en fonction du degré d’attention qu’ils portent à l’actualité. »

Parmi les téléspectateurs de Fox :

- 80% de ceux qui s’intéressaient « de très prêt » à l’actualité irakienne croyaient que des preuves d’un lien entre Al-Qaida et Saddam Hussein avaient été trouvées, contre 42% pour ceux qui ne s’y intéressaient « pas du tout » …
- 44% de ceux qui s’intéressaient « de très prêt » à l’actualité irakienne estimaient que des armes de destruction massive avaient été trouvées, tandis que ceux qui s’y intéressaient de plus loin en étaient moins persuadés (32% pour ceux qui s’y intéressaient « d’assez prêt », 24% pour ceux qui s’y intéressaient « d’assez loin » et 32% pour ceux qui ne s’y intéressaient « pas du tout ».
- 44% de ceux qui s’intéressaient « de très prêt » à l’actualité irakienne ne savaient pas que la majorité de l’opinion publique mondiale s’opposait à l’intervention américaine, contre 22 à 34% pour les autres.

Pour les téléspectateurs de CNN, la tendance est inverse : plus l’attention portée à l’actualité irakienne est forte, plus les perceptions erronées de la réalité sont rares.


Croisement
Pour les auteurs de l’enquête, il semble qu’il faille croiser la question de l’exposition à l’actualité et les positions politiques des sondés. Ainsi, apprend-on que « parmi ceux qui affirment vouloir voter pour le président [actuel], ceux qui sont les plus exposés à l’actualité ont davantage de chance d’avoir des perceptions erronées et de soutenir la guerre ». « L’opposé est vrai pour ceux qui affirment vouloir voter pour le candidat Démocrate, explique l’étude : plus ils sont exposés aux informations plus la probabilité est faible qu’ils aient des perceptions erronées et qu’ils soutiennent la guerre. »

D’où les résultats suivants :

Fréquence de perceptions erronées parmi ceux qui suivent l’actualité en Irak… Sympathisants de Bush Sympathisants démocrates
… « de très prêt » 54% 11%
… « d’assez prêt » 44% 16%
… « d’assez loin » 43% 20%
… « pas du tout » 40% 22%

Limites
Cette enquête, on l’a dit, ne fournit pour l’essentiel que des indices. Les insuffisances de sa portée explicative sont manifestes : elles relèvent de la critique des enquêtes par sondage, particulièrement insuffisantes ou biaisées quand elles sont le seul instrument d’analyse. Mais les corrélations que cette enquête met en évidence, aussi peu surprenantes qu’elles soeint, sont suffisamment inquiétantes pour appeler des investigations mieux fondées. En France aussi…

- Lire cette enquête en anglais sur le site « The American Assembler » où elle figure au format PDF. Voir également sur le site de PIPA

 
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Notes

[1PIPA est un programme commun du Center for International and Security Studies (Maryland) et du Center on Political Attitudes. KN est un institut de sondage privé basé à Menlo Park (Californie)

[2Le rapport a été publié sous le titre « Misperceptions, the media and the Iraq War ». Il est consultable en anglais sur le site « The American Assembler » où il figure au format PDF. Voir également sur le site de PIPA (Lien périmé, octobre 2013].

[3Sondages Gallup International et Pew Research Center effectués en janvier et mars/avril 2003 auprès des habitants de 56 pays

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