Observatoire des media

ACRIMED

Marche du 12 avril 2014 contre l’austérité : La Tribune amende l’information et l’AFP

par Vivien Bernard,

Samedi 12 avril 2014, une marche contre l’austérité, pour l’égalité et le partage des richesses a réuni entre 25 000 personnes (selon la police) et 100 000 (selon les organisateurs), à l’appel de nombreuses formations syndicales, associatives et politiques. Si la couverture de l’événement a été minimaliste, elle a au moins permis de mettre en valeur le travail du journal La Tribune ce jour-là.

Le journal économique La Tribune — hebdomadaire depuis la fin de son édition papier quotidienne en janvier 2012 - vient d’apporter un démenti cinglant à ceux qui prétendent faire observer la disparition d’enquêtes sociales dans la presse française. Samedi après-midi, latribune.fr publiait un bref article rendant compte de la manifestation qui pourrait bien faire date dans l’histoire du journalisme.

Enquête sociale et météo

D’emblée, le titre (« L’extrême-gauche manifeste à Paris contre le gouvernement ») place sous la bannière de « l’extrême-gauche » les 100 000 manifestants, dont plusieurs élus d’Europe Écologie Les Verts, du Parti communiste français ou encore le député européen Liêm Hoang-Ngoc (PS). Une approximation qui ne devrait pas plaire à tous les participants mais dont de nombreux autres médias sont cependant coutumiers.

Puis vient le chapô : « Plusieurs milliers de personnes ont commencé à manifester ce samedi à Paris. À l’appel du Front de gauche, fédérations syndicales et autres associations, les manifestants prétendent protester contre l’inflexion du gouvernement socialiste, devenu prétendument trop favorable aux patrons. » Il est vrai que « plusieurs milliers » peut bien en désigner 5, 25 ou 100...

Essentiellement factuel, l’article bénéficie ensuite d’un intertitre incongru. Alors que le texte explique que la marche a été organisée par plusieurs formations politiques, associatives et syndicales, la titraille sous-entend pourtant que ces dernières sont venues sauver la manifestation d’un échec : « Fédérations syndicales à la rescousse  ».

Pour finir, ce court papier évoque « de folkloriques banderoles proclamant : "quand on est de gauche, on taxe la finance", "quand on est de gauche, on est du côté des salariés", ou autres slogans du genre "quand on est de gauche, en Europe c’est l’humain d’abord". » Le tableau étant encore incomplet, la chute amène sa touche de condescendance : « Le beau temps devrait favoriser la déambulation des manifestants dans les rues de la capitale. Embouteillages et, donc, pollution à prévoir dans l’est parisien. »

Le jeu des 7 erreurs

Simple illustration du désintérêt habituel des médias dominants pour les mobilisations sociales ? À y regarder de plus près, cet article est encore plus caricatural qu’il n’y paraît.

Avant l’émergence du web, le « bâtonnage de dépêches » (le remaniement à la marge d’articles rédigés par une agence de presse (AFP, AP, Reuters...) était une pratique essentiellement connue des journalistes eux-mêmes. Aujourd’hui, la pratique est nettement plus visible. La preuve.

L’article signé latribune.fr est en fait une dépêche de l’Agence France-Presse – que l’on peut retrouver sur le site du Figaro –, à laquelle un journaliste s’est contenté (sans même mentionner l’habituel « avec l’AFP ») d’ajouter... les quelques propos imprécis que nous avons soulignés plus haut.

Bilan exhaustif du travail effectué par La Tribune (en italique, souligné par Acrimed, les différences entre les deux articles) :

- 1. Modifier le titre et ajouter un chapô « original »

Le titre :

- La dépêche AFP : Paris : début de la marche contre l’austérité
- L’article de La Tribune : L’extrême-gauche manifeste à Paris contre le gouvernement

Le « chapô :
« Plusieurs milliers de personnes ont commencé à manifester ce samedi à Paris. À l’appel du Front de gauche, fédérations syndicales et autres associations, les manifestants prétendent protester contre l’inflexion du gouvernement socialiste, devenu prétendument trop favorable aux patrons. »

- 2. Minimiser le nombre de soutiens et modifier le sens d’une phrase (et rajouter une faute d’orthographe)

- La dépêche AFP :
« Plusieurs milliers de personnes ont commencé à manifester cet après-midi à Paris, à l’appel notamment des partis partenaires du Front de gauche (PCF, PG) pour réclamer une inflexion de la politique de François Hollande, à leurs yeux plus favorable aux patrons qu’aux salariés. "Hollande ça suffit" proclamait une banderole recouvrant la statue de la place de la République, point de départ de cette nouvelle marche "contre l’austérité, pour l’égalité et le partage des richesses" qui devait rallier la place de la Nation. »

- L’article de La Tribune :
« Plusieurs milliers de personnes ont commencé à manifester ce samedi à 14 heures à Paris, à l’appel des partenaires du Front de gauche (PCF, PG). Il dénoncent l’inflexion de la politique de François Hollande, devenue prétendument trop favorable aux patrons. "Hollande ça suffit" proclamait une banderole recouvrant la statue de la place de la République, point de départ de cette nouvelle marche de protestation "contre l’austérité, pour l’égalité et le partage des richesses", qui devait rallier la place de la Nation, suivant l’itinéraire traditionnel des manifestations. »

- 3. Minimiser la portée de la manifestation et remplacer « défaite du PS » par « débâcle du PS »

- La dépêche AFP :
« En tête de cortège, les leaders du Front de gauche, Pierre Laurent (PCF) et Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche), entouraient leur invité d’honneur, le Grec Alexis Tsipras, candidat de la gauche européenne à la présidence de la Commission européenne. Outre le FG, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) ainsi qu’un collectif d’associations et plusieurs fédérations syndicales ont appelé à cette manifestation, la première démonstration de force de la gauche de la gauche depuis la défaite du PS aux municipales et la nomination de Manuel Valls à Matignon. »

- L’article de La Tribune sous le sous-titre ajouté : « Fédérations syndicales à la rescousse
En tête de cortège, Pierre Laurent (PCF) et Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche) entouraient leur invité d’honneur, le Grec Alexis Tsipras, candidat de la gauche européenne à la présidence de la Commission européenne. Outre le Front de gauche, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) ainsi qu’un collectif d’associations et des fédérations syndicales avaient appelé à cette manifestation, la première « depuis la débâcle électorale du PS aux municipales et la nomination de Manuel Valls à Matignon. »

- 4. Couper la fin, et la remplacer par un bulletin météo

- La dépêche AFP :
« Une défaite électorale imputée pour beaucoup au tournant social-démocrate du chef de l’État symbolisé par son Pacte de responsabilité. Ni EELV ni l’aile gauche du Parti socialiste ne sont officiellement associés à cette marche, mais un membre du Bureau national du PS, l’économiste Liêm Hoang Ngoc, était visible dans les premiers rangs. »

- L’article de La Tribune, sous le sous-titre ajouté : Drapeaux rouges et folklore :
Des drapeaux rouges du PCF parsemaient la place de la République, au milieu de folkloriques banderoles proclamant : "quand on est de gauche, on taxe la finance", "quand on est de gauche, on est du côté des salariés", ou autres slogans du genre "quand on est de gauche, en Europe c’est l’humain d’abord". Le beau temps devrait favoriser la déambulation des manifestants dans les rues de la capitale. Embouteillages et, donc, pollution à prévoir dans l’est parisien.



***




Le travail de la rédaction de La Tribune ne saurait évidemment se résumer à cet article-là. Pour preuve, la « charte d’indépendance et de déontologie de La Tribune et de
latribune.fr
 »
indique clairement que tout ceci n’est en rien conforme aux attentes de la société des journalistes.

« Une information de qualité doit être exacte. La rechercher, la vérifier et la mettre en forme nécessite du temps et des moyens, indique ce document. La mission essentielle que partagent les journalistes et les éditeurs est – en toute indépendance – de permettre à leurs concitoyens de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent pour y agir en connaissance de cause. [...] Une information dévoilée par d’autres journaux doit indiquer l’origine de cette publication, y compris s’il s’agit d’une dépêche d’agence. »

Doit-on comprendre qu’une information qui ne respecte pas ces règles est une information sans qualité ?

Vivien Bernard

 
  • Enregistrer au format PDF

Jeudi d’Acrimed : mobilisations contre la Loi Travail, le retour des chiens de garde

Le 29 septembre 2016 à Paris, avec Sophie Binet (CGT) et Frédéric Lemaire (Acrimed).

Le médiateur de Radio France répond à Acrimed : mépris, condescendance et autosatisfaction

Son impartialité mise en cause, il réplique par une critique des auditeurs et un éloge de son propre travail.

Docteur Patrick et Mister Cohen

Déontologie journalistique à géométrie variable.