Observatoire des media

ACRIMED

Lu, vu, entendu : « Déontologies »

Plaidoyer pro domo, broutilles apparentes, bidonnages, racolages, informations tronquées... et les stigmates de BHL.

I. Déontologies

- « Affaire Baudis » : Libération plaide pour sa propre cause.Dans son édition du 7 juin 2005, le quotidien Libération publie dans ses pages « Rebonds » un texte signé par Patricia Tourancheau, intitulée « L’affaire Baudis bis ». Cette tribune commente la sortie du livre de Marie-France Etchegoin (grand reporter au Nouvel Observateur) et Matthieu Aron (chef du service police-justice à France Info) : Le Bûcher de Toulouse. D’Alègre à Baudis : histoire d’une mystification (éditions Grasset, 2005).

Patricia Tourancheau commence par reconnaître certaines qualités à l’ouvrage, notamment que les auteurs « livrent un récit assez convaincant de l’affaire ». Mais très vite elle pointe un défaut majeur : « Le hic, c’est qu’il y a un livre dans le livre, un brûlot dans le Bûcher. Ils attaquent de façon contestable les enquêteurs, magistrats et journalistes qui, les premiers, ont travaillé sur ce dossier. [...] Contrairement à ce qu’ils laissent supposer, les faits-diversiers locaux et nationaux couvrant la nouvelle affaire Alègre à ses débuts en avril 2003 ne possédaient pas l’intégralité des procès-verbaux accusateurs mais des extraits de PV qu’ils tentaient de recouper auprès de plusieurs sources judiciaires avant de les divulguer. Ils partent d’un postulat erroné [...] » Patricia Tourancheau ne semble manifestement pas digérer les critiques formulées à l’encontre des journalistes qui ont couvert l’affaire Baudis. « Marie-France Etchegoin et Matthieu Aron font mine d’ignorer la difficulté à suivre au quotidien une enquête criminelle en cours et ne prennent aucun risque à la raconter une fois résolue », assène la jeune femme avant de se lancer dans une longue critique des positions des deux auteurs.

Mais dans la tribune de Libération aussi, il y a un « hic » (pointé par un correspondant d’Acrimed). Nulle part il n’est précisé au lecteur, (1) que Patricia Tourancheau est journaliste à Libération, alors que c’est d’ordinaire le cas quand des collaborateurs du journal écrivent dans les pages « Rebonds », et (2) que la même Patricia Tourancheau est à la fois juge et partie puisqu’elle comptait au nombre des journalistes qui ont couvert l’affaire Baudis. Ce dernier point explique qu’elle puisse parler en connaissance de cause des difficultés de l’enquête, mais fait de sa tribune un plaidoyer pro-domo, voir même une sorte de règlement de compte avec des auteurs qui la mettent personnellement en cause, dimension qui échappe totalement au lecteur non averti. Un procédé qui semble bien peu « déontologique ».

- Tsiganes : un « bidonnage » d’ Entrevue . Le comité de soutien aux tziganes de Saint-Denis communique : « Le mensuel voyeuriste Entrevue du mois de juin 2005 consacre 6 pages aux bidonvilles aux portes de Paris. Certains d’entre vous qui tomberont dessus auront la désagréable surprise de pouvoir y lire un interview de l’un des membres du comité de soutien aux tziganes de St-Denis, Didier Inowlocki en l’occurrence. Sachez que cet interview est tout simplement un faux, et que jamais le comité n’a été contacté par ce journal. Cet interview est en réalité un montage réalisé à partir d’extraits approximatifs de différents communiqués de presse que nous avons publiés. Nous n’avons jamais rencontré le journaliste Jérôme Goulon pour parler de la situation des tziganes des bidonvilles. 48 h avant la parution du numéro, ce journaliste a téléphoné à Didier pour le prévenir de l’article alors qu’il était déjà sous presse. Il a justifié sa supercherie sous prétexte qu’il y a plus de deux ans, ils se sont rencontrés une seule fois pour un tout autre sujet (d’ailleurs pour dénoncer un bidonnage médiatique). Nous n’avons jamais envisagé et n’envisageons même pas de travailler un jour avec un magazine qui fait de la misère le plus vendeur des spectacles. Le comité compte déposer une plainte. »

Question d’Acrimed : quand les déontologues vertueux de la presse réputée sérieuse commenceront-ils à protester contre ces pratiques. Quand eux-mêmes auront cessé d’y avoir, plus rarement, recours ?

-  Le Monde  : un titre racoleur. Dans son édition datée du 14 juin 2005, Le Monde publie un entretien dont le titre est « Nos ravisseurs sont des islamistes salafistes anti-américains ». Il s’agit d’un entretien avec Monsieur Hussein Hanoun Al-Saadi, qui a été retenu en otage en Irak.

A la lecture, quelque chose semble clocher : il faut revenir au titre pour trouver ce qui pose problème. La présence des guillemets, ainsi que l’emploi d’un possessif (« Nos ravisseurs ») indiquent qu’il s’agit d’une citation de la personne interrogée. Du moins, c’est ce que le lecteur peut croire. Or, dans le cas présent, il se trouve que Monsieur Al-Saadi ne prononce jamais cette phrase, dans la retranscription de l’article qui est proposée. De deux choses, l’une : soit Monsieur Al-Saadi n’a jamais prononcé cette phrase et il s’agit d’un collage destiné au lecteur fatigué qui ne souhaite pas lire l’ensemble de l’entretien, soit cette phrase a été prononcée, mais non restranscrite.

Dans les deux cas, la question du respect de la personne interrogée se pose clairement.
Partons du postulat que la retranscription de l’entretien est fidèle. Le propos apparaît largement détourné : lorsqu’il est question des ravisseurs, Monsieur Al-Saasi indique qu’il s’agit de « sunnites et salafistes, plutôt modérés , je pense » [1]. Cette appréciation quant à la modération disparaît complètement du titre. Par ailleurs, lorsque Monsieur Al-Saadi utilise le mot « islamiste », il l’accole à un autre qui disparaît complètement du titre : « patriote » (« Ce sont des patriotes islamistes irakiens, vous comprenez... »).

Au final, le titre semble être plus de l’ordre d’une forme de racolage nauséabond, qui trahit, sinon dans le fond, au moins dans les formes, les propos tenus par la personne interrogée. Il s’agit probablement d’une mesure destinée à rendre la pensée de la personne sans qu’elle n’ait besoin de la formuler... (H. de Strasbourg)

- Révisionnisme. L’Express du 27 juin 2005 publie le rectificatif suivant : « Dans notre article "Israël : la ruée française" (voir L’Express du 6 juin), il fallait lire "Tel-Aviv, capitale économique de l’Etat hébreu". » Pour comprendre ce que rectifie cet énigmatique « rectificatif », il faut se reporter à l’article en question. Dans un seul paragraphe de ce texte qui occupe cinq pages, le substantif « capitale » est utilisé comme équivalent du nom propre Tel-Aviv : « Pendant que Tel-Aviv se transforme, rénovant ses habitations construites à la va-vite au début des années 1950, des investisseurs étrangers ont imaginé pour la capitale de l’Etat hébreu le nec plus ultra. Yoo, associé au constructeur israélien Habas, n’a pas lésiné sur les moyens : il a fait appel à Philippe Starck, qui a conçu l’architecture intérieure de deux tours érigées dans un parc de 13 000 m2 au cour de la capitale. » Le subtil « rectificatif » de L’Express, en ajoutant « économique » à « capitale » revient donc à nier que Tel-Aviv soit la capitale d’Israël [2]. Or, si le parlement israélien a, en 1980, proclamé Jérusalem capitale, cette décision unilatérale se heurte toujours à l’opposition de la communauté internationale : « La plupart des pays étrangers ne reconnaissent pas Jérusalem comme capitale en raison de l’occupation de sa partie Est, et maintiennent leurs représentations diplomatiques à Tel Aviv. », peut-on lire (en date du 18 oct. 2004) sur le site de L’Express [lien périmé, juin 2010] !

- Familiarité. Titre de L’Express (20 juin 2005) à propos de l’élection d’Assia Djebar à l’Académie française : « Assia sous la Coupole ». Nulle trace, ces dernières années, des titres « René sous la coupole », « Alain en habit vert », « Valéry quai de Conti », « François parmi les 40 » ou « Gabriel Immortel » (à propos des précédents lauréats [3])...

II. Des informations fiables

- Une information égarée. L’Allemagne n’a pas encore ratifié le Traité Constitutionnel Européen ! On peut s’étonner du silence de l’essentiel de nos médias français à ce propos. Seuls, apparemment, Arte et Euronews, par nature plus attentives à des informations venues « de l’étranger », ont fait état de la plainte constitutionnelle déposée par un citoyen allemand, plainte qui a incité le Président fédéral Köhler (CDU, chrétien-démocrate) à attendre, avant d’apposer sa signature, l’avis de la Cour Fédérale Constitutionnelle [4]. Pour information, la plainte a été déposée par un certain Peter Gauweiler, qui souligne qu’une constitution dont l’objet est d’ôter au parlement, donc au peuple, tous les pouvoirs, doit être enterinée par le peuple lui-même, donc par un référendum.

Que faut-il conclure du silence de nos médias ? Que beaucoup ne maîtrisent pas les langues étrangères, un mal réputé typiquement français ? Peut-être... Que, même polyglottes, ils ne s’intéressent pas vraiment à ce qui se passe hors de France ? Peut-être aussi... Ou bien enfin, qu’ils ne s’y intéressent que quand ça les arrange ? Allez savoir ! [5]

- Broutille : Bolloré et Pouzhilac se taillent un costard. La presse, par ses comptes-rendus a transformé l’affrontement entre Vincent Bolloré et Alain de Pouzilhac pour le contrôle d’Havas en feuilleton digne de " Dallas ", quitte à railler parfois cette « corrida mondaine » (Les Echos, 10 juin 2005). Une « corrida » dont l’issue allait être fatale à Alain de Pouzilhac (« écarté » de la présidence du groupe de publicité par son rival) et qui méritait bien un éloge rétrospectif de la transparence des débats.

Quant à la fiabilité du compte-rendu, voire : « Alain de Pouzhilac porte un costume sombre et une cravate verte, Vincent Bolloré des souliers vernis et un costume bleu lumineux  » (Les Echos, 10 juin 2005) «  Vincent Bolloré croise et décroise les jambes. Sanglé dans un costume gris  » (Le Figaro, 10 juin 2005) [6].

-  Management : La Tribune nous étonne. La Tribune du 10 juin, dans un bref compte-rendu caché dans une rubrique de fin de journal, assure la promotion de l’un de ces ouvrages sur le management qui pullulent désormais. Et semble s’étonner (ce qui est le comble pour un journal économique dont on attend qu’il sache de quoi il parle) : un « ancien DHR d’un grand groupe décrit les affreuses techniques des dirigeants d’entreprise pour être craints et maintenir les employés dans la servitude ». Chiche ? Il ne tient qu’à La Tribune de relayer et de dénoncer ces pratiques, au lieu de se borner à signaler un livre qui les évoque.

-  Téléphones portables : sans risques ? Voilà qui n’est pas pour rassurer : le 14 juin souhaitant faire le point, l’Afsse (Agence française de la sécurité sanitaire) a publié un rapport synthétisant diverses études publiées sur le plan international sur les effets des ondes magnétiques sur la santé. Si le groupe d’experts « estime qu’il ne peut pas à ce jour conclure définitivement sur l’existence d’effets sanitaires causés par les champs électromagnétiques des téléphones mobiles », il préconise dans ses actes aussi « de conserver une attitude de vigilance scientifique, en attendant en particulier de nouveaux résultats qui devraient émaner de plusieurs études en cours ». Or, Le Figaro ou La Tribune n’ont vraisemblablement pas tout lu ou retenu, puisqu’ils titrent respectivement « Les téléphones mobiles sont sans risque selon une étude », et « Pas de risques avérés selon l’Afsse ». Titres trompeurs. Oubliée la vigilance ! Et oubliée la précision de l’Afsse qui déconseille l’utilisation du téléphone mobile pour les jeunes enfants, compte tenu « de la persistance d’un doute sérieux quant à la possibilité d’effets sanitaires ». Libération, au moins, n’oublie pas de rapporter ceci : « Un rapport dénoncé par les associations Agir pour l’environnement et Priartem. » [7]

-  « Brèche » dans le monopole la SNCF - une brèche ouverte mal rebouchée. Le premier train de fret privé mis en service par CFTA Cargo, filiale de Connex (elle-même filiale de Veolia Environnement), a roulé, le 30 mai 2005. Il ne manquait plus que les pétards et les cotillons dans les médias célébrant la « première brèche dans le monopole de la SNCF, et la conséquence directe de l’ouverture du fret à la concurrence décidée par Bruxelles en 2003  », comme l’écrit Le Monde du 1er juin 2005.

Outre la " brèche ", évoquée mais pas contestée (sauf dans L’Humanité), des interrogations de rigueur (journalistique) en ce qui concerne l’expérience de Connex en la matière, ont permis (toujours dans Le Monde) de balayer les craintes : « Au sujet du manque d’expérience, M. Richard [Connex] rappelle que CFTA " faisait déjà rouler des trains dans les années 1620 " et que " depuis plusieurs années, la filiale fret de Connex effectue des transports en sous-traitance pour le compte de la... SNCF ". En outre, ajoute M. Richard, l’activité ferroviaire fait partie des métiers de Connex, y compris dans le transport de voyageurs : " Nous exploitons toujours pour le compte de la SNCF des lignes régionales, comme le chemin de fer de Provence entre Nice et Digne."  »

Pour mémoire, il faut rappeler que, le 27 juin 2003, la SRA (le concessionnaire qui louait les services de Connex en Angleterre) lui a annoncé son intention de lui retirer prématurément sa concession ferroviaire. Motif : " Poor service/ worst performing train operator ". Précisons que Connex, là-bas, transportait des passagers... A l’époque, il y avait eu une pléthore d’articles relatifs à cette rupture de contrat. Mais cette année, pas de trace de cet épisode dans ces mêmes médias [8].

Et pour finir...

- Les stigmates de BHL. « L’étonnante rencontre entre Villepin et Bernard-Henri Lévy », titre une dépêche AFP du 6 juin 2005 [lien périmé, juin 2010] (qui rapporte les assertions de Philippe Boggio dans Bernard-Henri Lévy. Une vie, ed. La Table ronde [9]). De quoi être intrigué.

(Longs) extraits :

« En mars 1997, le philosophe, qui se trouve à l’île Maurice, déprime. Son film " Le jour et la nuit " est un échec retentissant. Le secrétaire général de l’Elysée, Dominique de Villepin, qu’il ne connaît pas, lui téléphone. [...] Il lui demande de passer à son bureau dès l’arrivée de son vol à Paris, au petit matin. " Vous avez l’air d’un Christ sans plaies ", lâche Dominique de Villepin tout à coup. La formule lui [à BHL, ndlr] coupe le souffle. Il ne répond rien, il a l’impression que la tête lui tourne. [...] La journée de Bernard-Henri Lévy est " inexplicablement difficile ". Ce " Christ sans plaies " le hante : il sent bien qu’il a un rapport avec son inconscient. Son sommeil est agité. En pleine nuit, il se réveille en criant : ses mains saignent ! " Il a des sillons de sang à chaque paume, la peau s’est craquelée en plusieurs endroits et suppure ", écrit Boggio. [...] BHL revoit le secrétaire général : " Pour chasser la gêne, Villepin plaisante. Il savait bien, s’étonne-t-il, qu’il avait un pouvoir, qu’il était un grand sorcier africain mais à ce point ! ". Villepin jure de garder le secret ».

Une telle dépêche, émanant de l’AFP, en dit long sur certaines dérives de l’agence et sur les méthodes médiatico-marketing auxquelles elle se prête pour assurer la promotion de la nouvelle biographie de BHL [10] par Philippe Boggio, et témoigner des pouvoirs du sorcier Villepin [11].

Le miracle des stigmates de BHL n’a entraîné aucun miracle dans la presse : ni reprises [12] ni critiques significatives sur le " coup " éditorial.

 
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Notes

[1En gras : souligné par nous.

[2Saluons le zèle de L’Express, qui dès le 27 juin, jour de parution du « rectificatif », avait modifié le texte sur son site Internet [lien périmé, juin 2010], ajoutant « économique » après la première mention de « capitale » (mais pas après la deuxième) : « Pendant que Tel-Aviv se transforme, rénovant ses habitations construites à la va-vite au début des années 1950, des investisseurs étrangers ont imaginé pour la capitale économique de l’Etat hébreu le nec plus ultra. Yoo, associé au constructeur israélien Habas, n’a pas lésiné sur les moyens : il a fait appel à Philippe Starck, qui a conçu l’architecture intérieure de deux tours érigées dans un parc de 13 000 m2 au cour de la capitale. »

[3René Girard (2005), Alain Robbe-Grillet (2004), Valéry Giscard d’Estaing (2003), François Cheng (2002), Gabriel de Broglie (2001).

[4Pour ceux qui comprennent l’allemand, lire l’article du Spiegel.

[5Le journaliste Gérard Ponthieu relève lui aussi cette anomalie sur son blog.

[6En gras : souligné par nous.

[7Pour en savoir plus, voir les sites de Priartem et d’Agir pour l’environnement.

[8Voir l’année 2002 dans " L’organisation du transport ferroviaire en France et en Europe ", sur le site des Amis du Monde diplomatique.

[10Et assurer la défense du susdit. La dépêche se conclut ainsi : « Un tel phénomène - tant de livres, souvent à charge, en si peu de temps et sans actualité particulière - paraît unique dans l’histoire de l’édition française ».

[11Invité sur France 2 de “ Tout le monde en parle " de Thierry Ardisson le 7 mai 2005, Philippe Boggio avait déjà exposé ces fariboles, sans " reprise " aucune dans la presse. Mais le 31 mai, Villepin était nommé Premier ministre, ce qui, sans doute, donnait soudain du crédit à ses talents surnaturels...

[12Sauf, évidemment, par VSD, du 15 juin : « BHL marabouté par Villepin ? »

La meute des éditocrates

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