Observatoire des media

ACRIMED

Loi Travail : retour sur la symbiose entre un journaliste de BFM-TV et un syndicaliste policier

par Denis Souchon,

La mobilisation contre la Loi Travail a donné lieu à nombre de morceaux de bravoure journalistique que nous avons essayé de rapporter et d’étudier [1]. Retour, en pleine « trêve estivale », sur un entretien moins spectaculaire mais tout aussi révélateur diffusé sur BFM-TV.

Dans un article récent nous avons fait un « Retour sur l’interrogatoire musclé d’un sociologue sur BFM-TV » en montrant comment, le 29 avril 2016, le journaliste François Gapihan – Mr Hyde – avait « cuisiné » le sociologue Nicolas Jounin sur BFM-TV.

Dans le présent article nous allons voir de quelle manière, à peine dix-huit minutes après avoir pris congé de l’auteur de Voyage de classes, François Gapihan – Dr Jekyll – s’est montré fort prévenant pour le syndicaliste policier Luc Poignant.


« Les policiers et première ligne »

Dès le début de l’interview apparaît un bandeau « LES POLICIERS EN PREMIÈRE LIGNE » qui sera en permanence à l’écran lorsque le journaliste et son invité s’exprimeront (à l’exception des moments où apparaîtra un bandeau de présentation de Luc Poignant).Ce bandeau univoque et simpliste participe du maintien du climat anxiogène propre au traitement de l’ « actualité » produite par BFM-TV [2].





L’interview avec Nicolas Jounin va servir de support aux échanges entre François Gapihan et Luc Poignant, et le journaliste adopte d’emblée le point de vue policier dans sa manière de décrire son échange avec le sociologue :

- François Gapihan : « Bienvenue. Vous êtes membre et porte-parole du syndicat Unité SGP Police FO. Pour commencer, une réaction aux propos de l’invité de 22 heures, c’était en direct sur BFM TV, ce jeune homme qui estime avoir été victime de violences policières hier, il a passé la journée en garde-à-vue, aujourd’hui il a été relâché sans poursuite. Il tient des mots très durs, des propos très durs contre les forces de l’ordre notamment, il ne parle pas de dispositif policier encadrant une manifestation mais de dispositif de répression policière. Et puis, selon lui également, pour cesser la dynamique d’un mouvement protestataire selon lui, les policiers procèdent à des violences, à des violences policières évidemment. Qu’en pensez-vous ? »

François Gapihan ne nomme pas Nicolas Jounin, ne fait pas état de son statut de sociologue, énonce une contre-vérité à son propos en disant qu’ « il a été relâché sans poursuite » alors que quelques minutes plus tôt Nicolas Jounin lui disait « J’ai demandé le report puisque je n’étais pas en comparution immédiate, donc comme je suis opposé à cette forme de justice expéditive j’ai demandé un report, un délai pour préparer ma défense », prend bien soin de se démarquer de ses propos (« ce jeune qui estime », « selon lui » à deux reprises) et tend la perche au syndicaliste policier en évoquant l’opposition entre une interprétation/euphémisation des faits en termes de « dispositif policier » prônée par le journaliste (et la hiérarchie policière) et l’analyse du sociologue en termes de « dispositif de répression policière ».

Cette présentation très orientée est l’occasion rêvée pour Luc Poignant de répondre en plaçant une assertion qu’il emploiera à deux autres reprises et qui sera utilisée par BFM-TV pour l’archivage de l’interview : « Ça fait beaucoup de choses. Premièrement je tiens tout de suite à rectifier une chose, c’est que la violence ce n’est pas du côté de la police, elle est contre la police. [...] »





Journaliste scrupuleux, François Gapihan ne peut pas, face à un syndicaliste policier, ne pas parler « des faits de violences policières » – mais il le fait en s’acquittant du « minimum minimorum syndical », sans poser véritablement de question à ce sujet.

- François Gapihan : « Il y a eu des faits de violences policières avérés. C’est arrivé. »

Cette rapide évocation des violences policières permet à Luc Poignant d’évacuer le sujet en utilisant une technique de vendeur de canapés qui consiste à parler de généralités n’ayant qu’un semblant de lien avec le thème en question [3].

François Gapihan lance alors un extrait de l’interview de Nicolas Jounin, avec au passage un petit lapsus qui semble dire quelque chose de sa relation avec le policier en mission de représentation : « On a l’extrait de l’intervention de Nicolas Jounin. On écoute puis vous continuerez à gér... [4], réagir. »

En effet, tout au long de l’interview Luc Poignant ne recevra aucune objection sérieuse de la part du journaliste, il pourra dérouler ses « éléments de langage » sans difficulté et le journaliste ne fera qu’enchaîner de complaisantes questions et relances : le syndicaliste policier est bien le véritable « co-gestionnaire » avec François Gapihan de cette co-production symptomatique de ce qu’on pourrait appeler l’ordre médiatico-policier.

Dans l’extrait diffusé, comme nous l’avons déjà écrit, « le bandeau de présentation de Nicolas Jounin fait bien voir que ses hôtes ne semblent pas intéressés par la profession de l’invité. Pis, pour les préposés aux bandeaux de BFM-TV Nicolas Jounin devient Nicolas “Jouanin” et n’est qu’un “manifestant contre la loi travail”. »





Le bandeau de présentation de Luc Poignant, lui, mentionne bien son activité sociale principale : « LUC POIGNANT PORTE-PAROLE DU SYNDICAT “UNITÉ SGP POLICE FO” ».




« On reste au conditionnel »

La séquence au cours de laquelle Luc Poignant réagit aux propos de Nicolas Jounin montre un François Gapihan soucieux de ne pas froisser son invité (« J’ai peut-être mal formulé ma question » [5], « on reste au conditionnel ») et évitant de relever les outrances manifestes du syndicaliste policier (« mes collègues, il y en a beaucoup qui travaillent plus de 20 heures »).

- François Gapihan : « Luc Poignant. »

- Luc Poignant : « Écoutez, c’est ce qu’on nous sert régulièrement. La violence, je suis désolé, elle est de l’autre côté. On a actuellement un collègue qui est hospitalisé à la Salpêtrière. Croyez-moi qu’il n’était pas là pour le plaisir, il n’était pas en promenade non plus. Il a pris un pavé et je pense que à partir du moment où on attaque la police, la police est légitime, parfaitement légitime à riposter. »

- François Gapihan : « Elle a normalement un devoir de maîtrise. »

- Luc Poignant : « Ah ben, il y a de la maîtrise, je peux vous dire que ce qui s’est passé hier, il y a eu une très grande maîtrise, il y a un très grand professionnalisme parce que… »

- François Gapihan : « J’ai peut-être mal formulé ma question mais lorsqu’un jeune perd son œil par une balle de défense est-ce que le tir a été proportionné et maîtrisé ? »

- Luc Poignant : « Vous allez très vite dans la besogne, c’est à dire que pour le moment il y a une enquête, la préfecture. »

- François Gapihan : « Si c’est le cas, on reste au conditionnel. »

- Luc Poignant : « On ne peut pas supposer aussi facilement. La préfecture elle-même dit qu’elle ne voit pas de lien de causalité, donc il faut attendre le résultat de l’enquête et surtout se méfier des conclusions beaucoup trop hâtives. Là en l’occurrence on parle de violence, je suis désolé, la violence elle est quand même du, envers la police et non pas, non pas l’inverse. Croyez-moi, mes collègues, il y en a beaucoup qui travaillent plus de 20 heures, ils ne sont pas là pour le plaisir et ils n’ont pas du tout l’intention d’agresser les jeunes, au contraire ils aimeraient bien que ça se passe bien parce qu’au lieu de rester 20 heures ils resteraient 12 heures. »

Arrive alors le moment où, au moyen d’une question aussi vague que creuse, François Gapihan donne à Luc Poignant l’occasion de gratifier les téléspectateurs d’une grotesque (voire indécente) exagération.

- François Gapihan : « Quel est ce soir l’état d’esprit des policiers justement de manière générale ? » [6]

- Luc Poignant : « On est un peu tendus, on est un peu tendus parce qu’il y a deux raisons. Premièrement on a des, on a les nôtres qui tombent ! [Pour la France ?] On en a pratiquement 80 hier qui sont tombés. Depuis deux mois ça fait pratiquement 300 fonctionnaires de police qui sont au tapis. C’est quand même pas normal. »

Au lieu de relever cette triste galéjade François Gapihan préfère étaler en toute ingénuité sa complicité avec Luc Poignant : « Ce n’est, ce n’est pas la première fois, loin de là que vous venez sur le plateau de “Week-end direct” et de manière générale sur BFM TV Luc Poignant, à chaque fois vous nous répétez ça, il n’y a aucun changement ? »

La chaîne YouTube du syndicat dont Luc Poignant porte la parole montre en effet que François Gapihan dit vrai. Le syndicaliste policier a ainsi été invité en 2016 sur BFM-TV les 6 février, 16 février, 19 février, 29 avril, 18 mai, 22 juin, 23 juin et 20 juillet [7], ceci expliquant sans doute cette impression d’assister à un numéro de duettistes parfaitement rodés.


***



Le sociologue Nicolas Jounin avait mis les pieds dans le plat sécuritaire de BFM-TV, le syndicaliste policier Luc Poignant s’est trouvé comme un poisson dans l’eau sécuritaire de la chaîne d’information en continu.

Ces différences d’attitudes et de relations aux sujets évoqués ainsi qu’au média invitant trouvent une traduction dans l’indicateur établissant pour chaque interview la part du nombre de mots prononcés par le journaliste et de ceux prononcés par l’invité [8].

- François Gapihan a prononcé 27,1 % et Luc Poignant 72,9 % des mots formulés au cours de l’interview du syndicaliste policier (nous n’avons pas pris en compte l’extrait de l’interview de Nicolas Jounin).

- François Gapihan a prononcé 43,3 % et Nicolas Jounin 56,7 % des mots formulés au cours de l’interview du sociologue.

Des chiffres en conformité avec l’analyse selon laquelle au cours de leur interview par François Gapihan Nicolas Jounin évoluait en milieu hostile et Luc Poignant était quasiment chez lui.


Denis Souchon

 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[3« Oui, non mais, on, oui mais faut pas le dire comme ça parce que la police ne fait que riposter. Là en l’occurrence pour ce, ce brave, ce brave homme que j’ai vu tout à l’heure, il y a des sites qu’on ne bloque pas en France, là il parlait de bloquer un port, on ne bloque pas un port, au même titre qu’on ne bloque pas une centrale nucléaire, il aurait, s’il avait tenté sa chance sur une centrale nucléaire il aurait vu que la force employée était encore un petit peu plus supérieure. »

[4Le journaliste était bien parti pour dire « gérer ».

[5À comparer avec le condescendant et infantilisant « Vous le comprenez ? » que le journaliste avait adressé à Nicolas Jounin quelques minutes plus tôt.

[6On a curieusement du mal à imaginer François Gapihan demandant avec autant de sollicitude à Nicolas Jounin « Quel est ce soir l’état d’esprit des manifestants contre la Loi Travail justement de manière générale ? »

[7Cette confidentielle chaîne YouTube a au moins pour vertu de donner à voir le travail d’occupation de l’espace médiatique par les représentants d’un syndicat de policiers.

[8Cet indicateur nous a semblé plus pertinent que le temps de parole étant donné qu’au cours de l’interview de Nicolas Jounin les séquences au cours desquelles les voix du sociologue et du journaliste se recoupaient étaient loin d’être négligeables.

Pseudo-journalisme politique au Parisien : ça va durer encore longtemps ?

Personnalisation partout, politique nulle part.

Ces médias qui ont besoin de notre soutien : le site d’informations Basta !

« Pour une information indépendante, sans publicités ni algorithmes. »