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Lire : L’invention du journalisme en France, de Thomas Ferenczi (1993)

par Henri Maler,

Thomas Ferenczi, L’invention du journalisme en France, Naissance de la presse moderne à la fin du XIXème siècle, Paris, Payot, Février 1996, Petite bibliothèque Payot, 274 pages. [Première édition : Plon, 1993].

Ce résumé sera complété ultérieurement et assorti de commentaires critiques.

Dans ce livre Thomas Ferenczi s’efforce de montrer comment est né le journalisme moderne en France.

- Introduction : Exposant ce qu’il désigne comme « l’acte d’accusation dressé le plus souvent contre la presse » aujourd’hui, Thomas Ferenczi soutient l’idée suivante : « En remontant à sa source, c’est-à-dire à la naissance de la profession, on observera que ses particularités historique ne sont probablement pas étrangères aux procès qui lui sont intentés. En l’occurrence, deux traits récurrents : son lien avec la politique, sa relation avec la littérature. On laissera ici provisoirement de côté cette évaluation des critiques actuelles de la presse et des traits récurrents qui permettraient de la juger, pour prendre l’ouvrage de Thomas Ferenczi pour ce qu’annonce son titre.

- Le premier chapitre – « Entre littérature et politique » - s’efforce de dégager les principales tendances de la presse et de tracer le portrait du journalisme de la cinquantaine d’années qui précède le début des années 1890 : une activité marquée par « le goût des mots et des idées », exercée par des journalistes qui ne sont pas des professionnels du journalisme, mais par des écrivains ou des politiques qu’incarnent les figures respectives de Chateaubriand et de Thiers. Tandis qu’un Emile de Girardin est un conseiller du prince, un Granier de Cassagnac est à la fois politique et homme de lettres. Le journalisme se trouve au carrefour de la littérature et de la politique. Une dualité dont Le journal des Débats est un bon exemple.

Or, un-demi siècle plus tard, tout a changé. « Aux progrès quantitatifs » (augmentation des tirages et multiplication des titres) « s’ajoutent des transformations qualitatives, dont la plus spectaculaire et sans doute la plus significative est la place croissante occupée dans la profession par les reporters » qui n’offrent aux lecteurs, aux dires de l’un de ceux qui les rejettent, qu’un « amas d informe, indigeste, de petits faits » (Francisque Sarcey)

Les reporters introduisent l’ « interview » (ou, plutôt, la « conversation »), contribuent à la multiplication des « échos » et font évoluer les « chroniques ». Le reportage devient le genre à la mode, « celui qui plaisait au grand public en irritant les lecteurs les plus attachés à la tradition ». Mais cette nouvelle logique du journalisme n’empêche pas la persistance du double héritage, littéraire et politique, qui fait l’originalité de la presse française. Sous la Troisième république, écrivains et journalistes sont « désormais minoritaires, mais ils continuent de donner le ton. ».

** Les chapitres suivants (2 à 4) montrent d’abord comment le journalisme de ces années-là se tient « dans le voisinage de la littérature dont il tend à s’affranchir ». C’est ce que montre l’analyse de plusieurs genres : le reportage (chap.2) la chronique (chap.3), la critique (chap, 4)

- Le chapitre 2 - « Le reportage comme genre littéraire » - tente d’analyser comment « avec le grand reportage, le journalisme reçoit à la fois ses lettres de noblesse et son identité  », mais aussi, comment il reste marqué, en France, par la tradition littéraire, comme le montrent les enquêtes des correspondants de guerre, les « enquêtes » de Jules Huret, la tentative hardie de Fernand Xau, ou les activités de Gaston Leroux et Pierre Mille.

- Le chapitre 3 – « Messieurs de la chronique » - montre comment le reportage a fait évoluer le genre de la chronique, notamment tel que Jules Vallès et Séverine le pratiquent et le pensent de façon exemplaire. Avec cette évolution, la chronique devient « un objet de dispute entre écrivains et hommes de lettres ».Et Thomas Ferenczi d’évoquer la figure de plusieurs de ces chroniqueurs : Henry Foulquier, Nestor Roqueplan, Aurélien Scholl, Henri Rochefort, Léon Daudet. Avec cette conclusion : la chronique « est sans doute l’un des genres où la parenté entre littérature et journalisme ressort le plus nettement, attirant sur le métier de journaliste la considération dont il craint toujours de manquer. »

- Le chapitre 4 - « La nouvelle critique » - s’attache à mettre en évidence les transformations de la critique littéraire inaugurées par Francisque Sarcey. Thomas Ferenczi illustre ces transformations par les portraits d’une trentaine de chroniqueurs dramatiques. Quels sont les traits distinctifs de ce journalisme et de ceux qui le pratiquent ? C’est, selon l’auteur, un critique doté de la faculté d’improvisation, un témoin qui raconte ce qu’il voit, un professionnel de plus en plus en plus spécialisé.

** Après avoir ainsi montré comment le journalisme de ces années-là tout à la fois s’affranchit de la littérature et en perpétue les traditions, Thomas Ferenczi se tourne vers les rapports entre le journalisme et la politique et montre comment pendant ces mêmes années, le journalisme reste encore dépendant de la politique (Chap. 5) avant d’entrer dans une nouvelle phase de son histoire avec l’affaire Dreyfus (Chap. 6)

- Le chapitre 5 - « Les antichambres du pouvoir » - permet donc de découvrir des journalistes encore très dépendants de leurs rapports avec l’activité politique. Trois personnalités illustrent, diversement, des liens étroits entre journalisme et politique : Alexandre Millerand, Victor Simond, Jean Dupuy. Trois figures qui permettent de distinguer, approximativement, trois catégories : les hommes d’Etat, les idéologues, les patrons de presse. Premier type : les hommes d’Etat passés par le journalisme, comme Aristide Briand et Jean Jaurès. Deuxième type : les journalistes tentés par la politique, comme Edouard Drumont, Ernest Judet, Auguste Vacquerie ou Hector Pessard. Troisième type : les directeurs de journaux, comme Joseph Reinach, Yves Guyot, Adrien Hébrard. Pourtant ces figures jalonnent l’émergence de la presse moderne, « avant que l’affaire Dreyfus ne la mette à nouveau à l’épreuve »

- Le chapitre 6 – « Autour de l’affaire Dreyfus » - rappelle d’abord la place prise par la presse lors de l’affaire Dreyfus et par des « grands noms » comme ceux de Clémenceau et Zola. Or autour d’eux, sont réunis, le 12 juillet 1898, quand Zola donne lecture de sa Lettre au Président de la RépubliqueJ’accuse -, cinq hommes : cinq incarnations des débuts de la profession, qui illustrent sa double genèse, politique et littéraire. Thomas Ferenczi présente ainsi : Ernest Vaughan qui, de la Commune à l’Aurore, « peut être considéré comme le représentant d’un journalisme qui tend à conquérir son autonomie par rapport au jeu politique » ; Bernard Lazare qui, en journaliste de métier, est gagné à la cause de Dreyfus et la lutte contre l’antisémitisme par « une longue et scrupuleuse enquête » ; Arthur Ranc qui, héritier de Gambetta, est l’un de ceux qui assurent la transition vers un journalisme politique qui n’est plus seulement un prolongement de la politique elle-même, mais devient une activité à part entière ; Octave Mirbeau, le pamphlétaire, qui , distant à l’égard de la presse de son temps, n’en revendique pas moins son appartenance au monde du journalisme ; Gustave Geffroy, le défenseur des impressionnistes, qui a contribué à faire de la critique d’art une spécialité journalistique. Par comparaison à ces cinq hommes qui incarnent « chacun à sa façon, les débuts de la profession », Clémenceau et Zola, appartiennent encore au monde précédent.

** Les deux derniers chapitres sont consacrés aux controverses suscitées par la naissance du journalisme moderne sur la fonction de la presse (Chap.7) et sur la professionnalisation du journalisme (Chap.8)

- Le chapitre 7 – « Les enquêtes de la Revue Bleue  » - prend appui sur le diagnostic sur le rôle prétendument néfaste de la presse posé par le philosophe Alphonse Fouillée et Henry Bérenger, présentateur d’une enquête de la revue bleue qui oppose à une presse éducative une presse malade de l’argent et de l’importance accordée aux faits divers. Mais l’entrée de la presse dans l’ère industrielle n’a-t-elle que des effets pervers, se demande l’auteur. Les participants au débat ouvert par la Revue Bleue soutient que l’argent (la recherche du profit) et le nombre ( la l’obligation d’atteindre un large public) ont des effets corrupteurs, tandis que d’autres spécialistes estiment que l’argent et le nombre loin d’être une cause de dégénérescence, pouvaient au contraire favoriser son renouveau, en favorisant la révélation des faits cachés et, plus généralement, l’information. Entre les traditions dont elle hérite et les perspectives qu’elle ouvre, la presse moderne naissante se trouve, selon l’auteur, « au milieu du gué ».

- Le chapitre 8 - « Le journalisme est-il un métier ? » - oppose à ceux qui alors s’inquiètent de voir le journalisme un métier comme un autre « au même titre que les maçons et les notaires », l’émergence et la naissance d’un « véritable d’esprit d’association » (confirmé par les premiers Congrès internationaux de journalistes) et la professionnalisation du journalisme, dont la tâche prioritaire devient l’information.

- Conclusion – La conclusion – sur laquelle nous reviendrons – soutient que les critiques de la presse de nos jours ne sont guère différentes de celles qui prévalaient au siècle précédent, que ces critiques sont alimentées par des causes similaires. A quoi Thomas Ferenczi oppose le professionnalisme lui-même, dont l’esprit tiendrait en deux mots : « rigueur et modestie ». Un journalisme qui n’obéirait qu’à ses propres règles.

***

Cette histoire de la naissance du journalisme moderne à la fin du XIXè siècle, fondée sur des portraits de leurs acteurs les plus en vue, la mise en perspective des débats qui l’ont jalonnée et l’évolution de certains genres du journalisme est très éclairante. Elle permet de mieux appréhender certaines particularités du « journalisme à la française » - journalisme à la française » que l’on oppose habituellement au « modèle anglo-américain en dépit des « limites de cette opposition » (pour reprendre les termes du résumé de cette opposition qu’en propose Erik Neveu [1] Elle éclaire en particulier la faiblesse relative du journalisme d’enquête par rapport au journalisme d’opinion. En revanche, parce que cette étude s’inscrit très peu dans le cadre d’une analyse d’ensemble des entreprises de presse elle-même, elle n’est que partiellement explicative et doit être complétée par d’autres études. Et l’on peut douter, contrairement à ce qu’espère l’auteur, qu’elle permette de comprendre les racines des critiques dont le journalisme est aujourd’hui l’objet. Des critiques que l’auteur habille en « procès », alors qu’il repose sur des constats qui ne sont pas le fait des « détracteurs » du journalisme, mais de ses critiques et ne concernent pas le journalisme en général, mais les conditions de son exercice, le rôle que remplissent ses sommets et la place qu’y occupent ses sommités.

H.M.

 
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Notes

[1Erik Neveu, Sociologie du journalisme, Repères, Editions La Découverte, 2001, pp. 9-18. Voir une brève recension ici-même.

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