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Lire : L’information à tout prix, de Julia Cagé, Nicolas Hervé et Marie-Luce Viaud

par Antoine Navarro, Henri Maler,

L’information à tout prix, de Julia Cagé, Nicolas Hervé et Marie-Luce Viaud [1], propose une étude qui jette une lumière nouvelle et chiffrée sur la production, la diffusion, la consommation de l’information sur Internet, mais surtout sur les risques d’appauvrissement croissant de la production d’informations originales. Quelques solutions sont envisagées à la fin de l’ouvrage.



(1) Les auteurs fondent leur analyse sur l’étude systématique des contenus publiés en ligne au cours de l’année 2013 par 86 médias d’actualité comprenant l’AFP, des quotidiens nationaux et régionaux, des hebdomadaires, pure players ainsi que les sites Internet de radios et télévision [2] (Chapitre 1. L’information sur Internet : une approche transmédia). Dans un premier temps, l’ouvrage propose une analyse interne de ce corpus de 2,5 millions de documents regroupés en « évènements ». Pour chaque évènement, le contenu et les métadonnées des articles (date et heure de publication) permettent d’isoler le média auteur du lancement de la nouvelle (newsbreak), puis d’analyser la vitesse et les auteurs des reprises, le pourcentage de contenu original et de copié-collé, et enfin la présence de citations ou références aux médias sources.

Les conclusions sont édifiantes et ainsi résumées par les auteurs : « Les médias vont vite. Ils copient beaucoup. Et ils ne créditent que très peu » (p. 44). La moitié des informations sont reprises en moins de 25 minutes, un quart en moins de 4 minutes et 10% en 4 secondes. Une fois connue cette vitesse de propagation, l’ampleur du copié-collé n’est donc guère surprenante : 21% des documents sont entièrement originaux alors que 19% sont entièrement copiés et 37% contiennent seulement 1% à 20% d’originalité. Enfin, les médias copiés sont cités dans seulement 8,7% des cas, 18,6% quand il s’agit de citer les news-breakers (les auteurs « primaires » de l’information).

(2) Ces données sont confortées par trois études de cas qui illustrent « un phénomène de propagation proche de la viralité » : l’ampleur des écoutes de la N.S.A. révélée par Le Monde, l’enquête sur le micro-parti de Marine Le Pen réalisée par Mediapart, l’annonce par l’AFP de la candidature de François Fillon à la « primaire » de la droite (Chapitre 2. La propagation de l’information sur Internet : illustrations). Ces études de cas mettent en évidence des différences dans les modalités de la propagation. Rapide et massive s’agissant du Monde qui, en contrepartie de la concurrence, bénéficie d’un effet de réputation car il est nommément cité ; une propagation beaucoup plus discrète s’agissant de Mediapart, mais exemplaire par son ampleur s’agissant de l’AFP.

(3) Comment « expliquer que certains médias produisent plus d’information que d’autres » ? (Chapitre 3. Les déterminants économiques de la production d’information). Les auteurs évoquent deux facteurs décisifs qui déterminent la production d’une information originale : le nombre de journalistes et la taille des rédactions. Après un « détour par les robots », l’ouvrage propose des éléments chiffrés qui mettent en lumière la très forte corrélation entre la taille des rédactions et la quantité d’informations produites (et en particulier d’informations originales) : « Un journaliste supplémentaire augmente en moyenne de 28 articles entièrement originaux par an la production d’informations classée dans des évènements d’un média » (p. 91). Les auteurs s’alarment donc de la décroissance du nombre de journalistes et de la diminution de la taille des rédactions ; un phénomène qui tend à s’accélérer alors même que le nombre de journalistes est un facteur clef de la part d’information originale.

(4) Une place particulière revient aux agences de presse, et donc à l’AFP (Chapitre 4. Les agences de presse : des acteurs à part), dans la production d’informations dont le contenu est reproductible à volonté par une clientèle composée d’autres médias. Telle est l’une des caractéristiques du modèle économique de l’AFP (la « plus grosse rédaction de France » avec ses 780 cartes de presse en France même), fondé non sur la vente aux consommateurs mais sur la vente aux autres médias [3]. Mais le modèle de l’AFP présente cette particularité que l’agence remplit une mission d’intérêt général reconnue qui justifie que les coûts nets soient compensés par une subvention de l’État.

(5) Ce sont donc sur les coûts de l’information que les auteurs s’interrogent : « L’information certes est un bien public, mais c’est un bien public qui coûte cher à produire. » Qui peut ou doit payer ? (Chapitre 5. La monétisation de l’information). Cette question en suscite une autre : « À qui profite la production d’information originale ? » La production d’une telle information a en effet un impact positif sur l’audience des médias en ligne, mais celui-ci reste très marginal : «  En moyenne, une augmentation de 1% de la production de contenu original n’augmente que de 0,018% le nombre de visiteurs uniques d’un site. Autrement dit, les utilisateurs ne “récompensent” presque pas les producteurs d’information originale. L’information en ligne étant substituable – tous les sites reprenant simultanément les mêmes informations souvent avec les mêmes mots – celui qui la produit ne parvient donc plus à la monétiser  » (p. 113). Par contre, la sanction est claire pour les médias qui se risqueraient à tarder à rapporter un évènement dans l’attente de contenu original à produire : « plus la réactivité d’un média est faible pour un évènement donné, plus sa part d’audience l’est également » (p. 115). La question du financement et en particulier du financement d’informations originales est dès lors très problématique, notamment si l’on tient compte du poids croissant des agrégateurs (comme Google) et de la relative faiblesse des recettes publicitaires en ligne.

(6) Comment expliquer qu’en l’absence d’incitation à la production de contenu original, certains médias persévèrent ? Les auteurs émettent et explorent l’hypothèse d’une recherche de « gains de réputation », dont les médias peuvent espérer tirer des bénéfices (Chapitre 6. L’importance des citations et de la réputation). Ces « gains de réputation » peuvent exister pour peu que « les médias concurrents respectent les procédures de citations et les crédits ». Les auteurs révèlent que les déterminants du trafic sur les sites Internet d’informations tiennent autant au jeu des moteurs de recherches et agrégateurs qu’aux pratiques du lectorat qui, fort de l’assurance d’y retrouver à peu près les mêmes informations qu’ailleurs, consulte directement des sites de référence parce qu’ils sont réputés. On comprend mieux, dès lors, les risques de perte de réputation encourus par un média que ses concurrents cesseraient de citer.

(7) Selon les auteurs, avec les pure players notamment, le « paysage médiatique français est en plein bouillonnement », mais « témoigne tout autant d’une grande vitalité que d’une grande fragilité ». Quels remèdes apporter à cette fragilité ? (Chapitre 7. Quelles solutions ?) Premier remède évoqué : la syndication de contenus, permettant aux médias producteurs d’informations originales de monétiser leur diffusion par d’autres médias et d’assurer, une fois ces médias transformés de facto en agences de presse, un plus grand respect de la propriété intellectuelle, qui ne tient qu’à un fil dans le milieu de la presse. Autre piste déjà explorée par certains médias : la mutualisation des coûts de production de l’information entre rédactions, dont les auteurs regrettent qu’elle entraîne plus une uniformisation des contenus qu’une démultiplication de la capacité de production d’informations originales. Enfin, et de manière plus radicale, les auteurs ébauchent une forme juridique moderne pour les sociétés de presse, empruntant à la fois aux principes des fondations et à ceux du crowdfunding [4] Selon les auteurs, dans ce modèle à but non lucratif où les lecteurs et les journalistes détiendraient l’essentiel du pouvoir de décision, les médias pourraient ainsi renouer avec leur vocation à produire un bien public dénommé information.


***


Les auteurs font eux-mêmes état des raisons (et des biais) qui rendront très difficile le renouvellement pur et simple de leurs analyses : entrée en scène depuis 2013 des réseaux sociaux comme plateforme de distribution des articles, stratégies éditoriales en ligne modifiant les titres et heures de publication pour optimiser le référencement, pour ne donner que deux exemples. Il reste que cette étude sans précédent soulève des questions qui dépassent les limites que les auteurs se sont imposées, et aborde des problèmes pour lesquels elle envisage des solutions dont on peut légitimement penser qu’elles sont trop timides.


Henri Maler et Antoine Navarro

 
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Notes

[1INA Editions, 2017, 170 pages, 17 euros.

[2Des sites dont les auteurs démontrent au passage à quel point leur « être-en-ligne » est uniforme et indifférent au média d’origine.

[3Soit le modèle business-to-business (BtoB), à distinguer du modèle business-to-consumer (BtoC) de vente aux consommateurs.

[4Un modèle déjà exploré par Julia Cagé dans Sauver les médias, ouvrage dont nous avons rendu compte ici même.

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