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ACRIMED

Lettre à Frédéric Mitterrand sur le sort de l’AFP (SNJ-CGT)

Nous publions ci-dessous la lettre (recommandée avec accusé de réception) que le SNJ-CGT vient d’adresser, le 29 juillet 2009, à Frédéric Mitterrand sur le projet de la direction de l’AFP de « transformer l’agence en une société anonyme avec capital et actionnaires ». (Acrimed)

Monsieur le Ministre de la Culture et de la Communication,

Les syndicats CGT représentatifs au sein de l’AFP – SNJ-CGT, SGLCE, cadres, employés – s’adressent à vous pour attirer votre attention sur le dossier de l’AFP et vous faire part de leur extrême inquiétude concernant le sort de la troisième agence mondiale d’information, dont le statut actuel – qui a garanti son indépendance depuis plus d’un demi-siècle – est gravement remis en question par un projet de son PDG, M. Pierre Louette.

La gouvernance de l’AFP souhaite en effet transformer l’agence en une société anonyme avec capital et actionnaires, rayant d’un trait de plume la loi de 1957 portant sur la création de l’AFP et qui découlait d’une décision politique de la nation française afin de doter notre pays, mais aussi la francophonie, d’une agence de presse internationale face à Reuters et Associated Press.

En conférant ce cadre singulier au plan juridique, la loi de 1957 faisant de l’agence une entreprise « suis generis », le législateur avait justement banni dans sa construction tout actionnariat et détenteur de capital pour ne pas peser sur le contenu de l’information et donner ainsi une liberté la plus large possible de facto et de jure aux équipes rédactionnelles.

L’article 2 stipule on ne peut plus clairement que l’agence ne peut passer en aucun cas sous un contrôle politique, économique ou idéologique. Cet axiome a permis la survie de la plus vieille agence mondiale dont la création a été réalisée par Charles Havas au XIXe siècle et dont, à la Libération, les journalistes résistants libérèrent les lieux les armes à la main contre l’occupant nazi et ses alliés de la collaboration.

Un rappel qui n’est pas vain au moment où l’on a entendu évoquer les mannes du CNR.

Alors pourquoi changer le statut, dit « statut de la liberté » (selon les mots du PDG de l’époque, Jean Marin) ? Rien n’a été bloqué par ce statut. Il lui a permis et permet tout : création récemment d’un service vidéo, filialisation technique et rédactionnelle, accord avec Getty sur la photo, création du service photo dans les années 70, création de l’infographie fixe et animée, etc.

Il a surtout concouru à faire de l’AFP, la troisième agence internationale, de s’implanter dans 150 pays, de faire jeu égal avec les concurrents grâce à ses 2 200 salariés, d’émettre 24 heures/24, 365 jours par an en six langues.

Dire que le statut de 1957 est le « statu quo », comme le fait M. Louette, est une affirmation purement idéologique et donc sans fondement réel et sérieux.

La gouvernance de l’agence propose en réalité dans son projet, au travers de la création d’une société anonyme à capitaux publics (avec la CDC et l’APE), le désengagement de l’Etat, ce qui pour les syndicats et personnels de l’agence est un risque de privatisation au profit de groupes industriels et d’un contrôle politique de l’AFP.

Le concept de fondation évoqué pour garantir l’indépendance de l’agence ne semble pas crédible juridiquement et ne pourra en aucun cas constituer un rempart face à des actionnaires qui revendraient tout ou partie de leurs fonds.

L’Etat concourt à hauteur de 40 % (environ 109 millions d’euros) au budget de l’AFP (environ 270 millions d’euros).

Rompre l’équilibre juridique et budgétaire (avec des menaces sur les désabonnements des patrons de presse clients et patrons de l’agence, sous prétexte de la crise, et de réduction à 30 % la part de l’Etat dans le budget) est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’AFP.

C’est pourquoi le législateur, en 1957, a donné opportunément aux administrateurs des pouvoirs publics et de la presse le soin de veiller aux destinées de l’agence au sein d’un conseil d’administration pour récolter et diffuser l’information aux médias du monde entier. Cette loi signée par François Mitterrand est un acquis qu’il ne faut pas brader puisqu’il est aussi un des aspects de la spécificité française dont les mérites sont vantés face à la crise mondiale.

Last but not least, le projet de privatisation constitue également un risque pour les salariés de l’agence, seule variable d’ajustement, qui seraient menacés par un PSE, un risque de réduire la couverture, d’externaliser certaines tâches, et en fin de compte d’utiliser le multimédia, la numérisation de l’agence, pour faire des journalistes des opérateurs, agrégateurs de contenus, de moins en moins présents sur le terrain pour chercher, vérifier, hiérarchiser l’information destinée aux abonnés (presse, audiovisuel, sites Internet, décideurs politiques et économiques).

Nous souhaitons, Monsieur le Ministre, pouvoir vous rencontrer dès que possible pour vous demander de geler le « plan Louette », qui selon nous est dangereux non seulement pour l’agence et ses salariés (journalistes, techniciens, cadres, employés) mais aussi pour de nombreux médias en France et en dehors de l’Hexagone.

Nous voudrions vous proposer de prendre le recul et le temps nécessaire pour éviter une grave crise au sein de l’agence qui ne manquerait pas de survenir si un tel projet était adopté et présenté devant les élus de la nation.

Nous proposons de réunir une table ronde sous l’égide des parlementaires avec des représentants de la presse, de l’Etat, des représentants des salariés, la direction de l’AFP pour définir un plan d’investissement à long terme (dotation, emprunt, etc.) dans le cadre du statut de 1957.

Mais aujourd’hui la question de fond qui se pose est de savoir si la France souhaite toujours posséder une agence de presse internationale et contribuer ainsi au pluralisme des sources d’information dans le monde, grâce à ce média des médias.

Dans l’attente d’une réponse favorable de votre part, veuillez agréer, Monsieur le Ministre de la Culture et de la Communication, l’expression de mes sentiments distingués.

Pour les syndicats SNJ-CGT, SCLCE, cadres, employés,

Dominique Candille, secrétaire générale du SNJ-CGT

 
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