Observatoire des media

ACRIMED

Les voix enchanteresses de l’économie sur France Inter

par Mathias Reymond,

France Inter, porte-voix du libéralisme économique ? C’est la question que se posent quotidiennement les auditeurs en écoutant les chroniques de Jean-Marc Sylvestre, partisan frénétique de la « pédagogie » néo-libérale et adversaire redoutable de la fonction publique… Or une chronique journalière ne suffit pas à résumer l’orientation globale d’une radio. Mais l’étude quantitative des participants à deux émissions purement économiques - « Global Eco » et le « Téléphone sonne, spécial économie » - l’atteste : le débat économique sur France Inter ne propose, pour l’essentiel, que des variantes d’une même orthodoxie.

Le choix des invités des émissions économiques et les réserves dans lesquels ils sont piochés montrent clairement que la radio publique circonscrit le débat économique à l’alternative entre libéralisme de gauche et libéralisme de droite.

« Global Eco », animée par le service économie de la radio, est une chronique matinale qui s’accompagne de l’interview d’un expert ou d’un témoin de l’actualité économique. Sur la période du 3 mars au 29 mai 2008, il y a eu 43 invités. Cette émission remplace depuis le début de l’année 2008, la chronique de Brigitte Jeanperrin (limogée de la matinale, car porte-voix bien trop visible du patronat [1]). Mais celle-ci depuis le 28 mars 2008, anime chaque vendredi soir un « Téléphone sonne » spécial économie. Elle a ainsi donné la parole à 30 invités pour répondre aux questions des auditeurs.

Toujours les mêmes…

Sur ces 73 invitations (avec parfois plusieurs fois les mêmes invités), on en dénombre 36 d’enseignants-chercheurs, 11 d’économistes, 7 de consultants, 7 de syndicalistes, 4 de journalistes, 3 de PDG ou directeurs. 1 politologue, 1 géopoliticien, 1 ministre norvégienne, 1 avocat, et 1 associatif complètent la liste.

Manifestement, certains invités, recrutés dans le vivier des habitués des médias, sont plus « experts » que d’autres. Onze personnes se partagent plus d’un tiers des invitations. La palme revient à Patrick Artus, professeur à Polytechnique et à Paris I, membre du Cercle des économistes, du Conseil d’Analyse Economique (CAE), directeur de la recherche et des études de la banque de financement Natixis, avec 4 invitations, et Christian Saint-Etienne, Professeur à Tours, membre du Cercle des économistes, du CAE, candidat sur la liste du Nouveau Centre de Jean-Marie Cavada, avec 3 invitations.

Parmi les 36 invitations d’universitaires, 29 font appel à des enseignants de Paris (Dauphine, Sorbonne, Sciences Po…), 16 mobilisent des membres du Cercle des Economistes, et au moins 11 des administrateurs d’entreprises.

Première boîte à idées : le Cercle des économistes. Celui-ci réunit une trentaine de professeurs d’université qui cumulent grosso-modo les mêmes caractéristiques (facultés parisiennes, membre du CAE, administrateurs d’entreprises…). Sans être tous des farouches partisans du libéralisme économique le plus échevelé, ils ne sont pourtant pas des opposants à la mondialisation libérale. Souvent convoqués pour commenter l’actualité économique (une crise financière, la loi sur les 35 heures ou l’ouverture à la concurrence d’un service public), ils s’arrangent toujours pour demeurer « politiquement acceptables ». En dehors de la (fausse) polémique, libéralisme de gauche versus libéralisme de droite, point de débat possible comme le montre leur ouvrage publié pendant la campagne présidentielle : « Politique Économique de droite - Politique Économique de gauche », qui leur permet de positionner la droite à droite et la gauche… à droite.

À titre d’exemple, le 3 novembre 2006, La Tribune offre ses pages aux auteurs de l’ouvrage [2]. D’après eux, pour une politique fiscale de droite, il faudrait « se préparer face à la concurrence fiscale intra-européenne en réformant la fiscalité directe qui touche les facteurs mobiles de production (capital et travail) : l’impôt sur les sociétés est abaissé à 18 %, l’ISF [impôt de solidarité sur la fortune] est supprimé et l’IRPP [impôt sur le revenu des personnes physiques] est remplacé par une “flat tax” [3] à 15 % ». Pour une politique fiscale de gauche, il faudrait « équilibrer efficacité et équité. L’impôt sur les sociétés passe à 18 %, mais l’ISF est remplacé par une tranche additionnelle de l’IRPP dont le taux marginal [4] est fixé à 30 %. » Récapitulons : dans les deux cas l’impôt sur les sociétés, aujourd’hui à 33,33%, est abaissé à 18%, et avec la gauche, seul change le terme (« passe à 18 % » au lieu de « est abaissé à 18 % ») ; dans les deux cas l’ISF disparaît, et, avec la gauche, sa disparition entraîne une baisse importante du taux d’imposition sur les tranches les plus élevées des revenus (elle passe – elle est abaissée, c’est selon - de 40% aujourd’hui à 30%). Constatons que le choix économique entre une politique fiscale de droite et une politique fiscale de gauche est mince.

L’autre boîte à idée, est celle d’un Conseil « placé auprès du Premier ministre » et qui a pour mission « d’éclairer, par la confrontation des points de vue et des analyses, les choix du gouvernement en matière économique » [5] : le Conseil d’Analyse Economique (CAE). Ses membres bénéficient de 21 invitations. Evidemment, les économistes qui collaborent à ce Conseil ne sont guère plus hétérodoxes que ceux du « Cercle ». Pendant la campagne pour l’élection présidentielle de 2007, certains soutenaient Ségolène Royal, d’autres Nicolas Sarkozy, aucun n’était un suppôt d’Arlette Laguiller, par exemple, ou d’un candidat de la gauche antilibérale…

C’est cette opposition - « Royal face à Sarkozy » - qui sous-tend les invitations. Pour la première : Philippe Aghion de Harvard, du CAE et de la Commission Attali, Philippe Azkenazy du CNRS et du Monde, Daniel Cohen de l’Ecole normale supérieure, du Cercle, du CAE, du Monde… Pour le second : Jacques Marseille, de Paris I et du Point, Nicolas Baverez, avocat, du Medef, de l’Institut Montaigne, du Point, du Monde et des Echos

Orthodoxie, quand tu nous tiens…

Quelle place pour une voie dissonante, dans cette foule d’experts ? Minimale, évidemment. Sur les 7 invitations de syndicats, on compte 2 fois la CGT et 1 fois FO. Les syndicats réformateurs, la CFDT et l’UNSA, se partagent les quatre autres invitations. Le seul associatif convié est en fait le président de l’Association des petits actionnaires. Et parmi les boîtes à idées de la gauche de gauche, on dénombre zéro invité de la Fondation Copernic, et un invité d’ATTAC (Dominique Plihon).

Ainsi, sur les 73 invitations, la répartition s’établit de la sorte : 4 hétérodoxes, 59 orthodoxes et 10 autres dont il est difficile de déterminer la position…

Certes, il ne s’agit que d’un coup de sonde sur une période de trois mois pour deux émissions seulement. Mais en croisant ces données avec d’autres, on peut aisément constater l’omniprésence des mêmes.

Dans le « 7-10h » de France Inter (jadis « 7-9h30 »), les experts économistes conviés sont toujours les mêmes : Daniel Cohen les 5 septembre 2006 et 23 janvier 2008 ; Elie Cohen les 25 septembre 2006 et 28 novembre 2006 ; Jacques Attali les 24 janvier 2007, 6 juin 2007, 16 août 2007, 16 octobre 2007 ; Jacques Marseille les 8 mai 2007 et 14 juin 2007 ou Patrick Artus le 13 septembre 2007 [6]. Les économistes marxistes ou dissidents ne se bousculent pas au micro…

Un autre exemple ? Les deux seuls économistes invités dans l’émission politique « le Franc Parler » – animée par Stéphane Paoli – sont Daniel Cohen (31 mars 2008) et Jacques Attali (29 octobre 2007 et 2 juin 2008). Et l’examen des autres invités de cette émission depuis janvier 2008 est éloquent : 8 membres de l’UMP (ou assimilés comme Eric Besson), 6 du PS, 1 syndicaliste réformateur (François Chérèque de la CFDT), Laurence Parisot du Medef, Max Gallo proche de Sarkozy, François Bayrou du Modem et le sociologue Edgar Morin. Rien de très subversif… Daniel Cohen – toujours lui - est aussi l’économiste attitré pour enfants de l’émission « Les p’tits bateaux » diffusée le dimanche soir sur France Inter [7].

Toutes ces émissions ont en commun de laisser libre cours à l’économisme des économistes, c’est-à-dire de traiter l’économie comme un monde clos, régi par des lois naturelles, indépendant des rapports sociaux (que dissimulent des chiffres et des courbes). Entre ceux qui s’en remettent à ces prétendues lois naturelles et ceux qui prétendent les réguler, la différence est souvent infime [8].

Certes, on entend quelquefois des voix dissonantes sur France Inter et une émission comme « Là-bas si j’y suis » donne la parole à des intervenants hétérodoxes [9]. Mais, dans les émissions diffusées aux heures de grande audience, comme le « 7-10h », le « téléphone sonne » du vendredi, le « Franc Parler » (le lundi de 19h30 à 20h15), c’est la pensée de marché qui domine, celle qui veut « réformer » l’Etat et réduire la dette publique sur le dos des salariés, celle qui votait « oui » à Maastricht et « oui » au Traité constitutionnel de mai 2005. C’est la pensée dominante, tout simplement.

Mathias Reymond

 
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Notes

[2D’après Mathias Reymond et Grégory Rzepski, Tous les médias sont-ils de droite ?, Syllepse, Paris, p. 122-123.

[3Impôt à taux unique, proportionnel et non progressif contrairement à ce qu’est l’impôt sur le revenu aujourd’hui (progressif). Cette mesure, très peu sociale, n’existe ni aux Etats-Unis, ni au Royaume-Uni, elle fut même rejetée par l’Allemagne. La flat tax n’est soutenue par aucun parti en France, seuls les ultra-libéraux défendent cet outil fiscal.

[4Le taux marginal est le taux qu’un contribuable paie sur la dernière tranche de son revenu (actuellement à 40%).

[5Selon le site du CAE.

[6D’après la BDD (banque de donnée délicieuse) du Plan B.

[8Pour un aperçu général sur la contribution journalistique à ce débat consensuel, voir notre rubrique « Construction médiatique de l’opinion économique ».

[9Un correspondant nous signale que nous n’avons pas évoqué Bernard Maris parmi les voix dissonantes de France Inter. En effet, s’il défend parfois des positions critiques, il n’en demeure pas moins qu’il est assez souvent d’accord avec Jean-Marc Sylvestre sur le fond (voir "Bernard Sylvestre et Jean-Marc Maris ", Le Plan B n°6, février 2007, p. 16-17). Son omniprésence médiatique (I-télé, France Télévision, Radio France...), son éloignement d’ATTAC, sa fonction à Charlie Hebdo (directeur adjoint de la rédaction), sa candidature sur la liste des Verts à Paris, ainsi que ses propos ne font plus de lui un économiste hérétique, comme il l’était il y a 10 ans. Ses positions restent dans le cadre établi dans cet article (acceptation du libéralisme économique). (Ajout d’Acrimed, le 2 juin 2008)

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