Observatoire des media

ACRIMED

Présidentielle 2007

Les « mauvais clients » de Christine Ockrent (avec des vidéos)

L’égalité du temps de parole est un casse-tête pour les médias audiovisuels. Casse-tête surtout quand les candidats de gauche, non PS, représentent près de la moitié des postulants à l’Elysée et donc du temps de parole. Besancenot, Laguiller, Bové, Schivardi, Buffet, Voynet, ces « petits » candidats n’ont eu qu’un accès très limité (voire nul) dans les médias durant les 4 ans et 11 mois qui ont précédé l’actuelle présidentielle.

Depuis la publication de la liste officielle des candidats, ils bénéficient, mais pendant seulement quelques semaines, d’une session de rattrapage involontaire : il faut bien admettre que pour des journalistes qui n’épousent guère leurs opinions, c’est difficile à endurer. Surtout pour des partisans de l’Europe libérale tels que le trio Christine Ockrent, Jean-Michel Blier et Serge July qui officient - il faut le rappeler - , non dans les colonnes d’un journal de parti pris, mais sur une chaîne du service public (France 3).

Quoi que l’on pense de l’orientation des candidats en question, qu’on les approuve ou qu’on les réprouve, force est de constater que leurs interventions peuvent être de puissants révélateurs de la fonction de ces journalistes politiques quand ils sont confrontés à des représentants qui n’entrent pas dans le périmètre restreint des discussions convenues et conformes avec les « grands » candidats.

Premier test : Christine Ockrent face à Daniel Gluckstein

Contraints de donner un temps de parole à ces « petits » candidats, ils ne sont pas toutefois obligés de les considérer avec autant de déférence que leurs favoris. Le mépris, le regard évasif, le ton expéditif, sont les ingrédients qui parsèment l’interview d’un « petit » candidat par un « grand » journaliste.

Le 1er avril 2007, dans France Europe Express sur France 3, outre la porte-parole de Sarkozy (Rachida Dati), Ockrent et Cie ont, temps de parole oblige, ouvert leur micro à Frédéric Nihous, Alain Krivine (porte-parole de Olivier Besancenot) et Daniel Gluckstein (du Parti des Travailleurs, et porte-parole de Gérard Schivardi).

Notre trio de journalistes a su saupoudrer la discussion de l’arrogance qui leur semble indispensable à ce genre d’entretien. Christine Ockrent commence par manier le sarcasme de service public en présentant Alain Krivine et Daniel Gluckstein : « Vous remarquerez tous les deux que nous avons pris soin de vous séparer parce que pour tous les amateurs, n’est-ce pas, de topologie trotskyste, il est très important de séparer, bien évidemment, la LCR et les lambertistes. »

Cet humour condescendant est le même qui vise Frédéric Nihous : « franchement, au scrutin précédent, le moins qu’on puisse dire, c’est que votre formation n’avait pas fait ... un tabac ! », ironise Ockrent avec une mimique réprobatrice. Blagueuse, la présentatrice récidive dans sa tentative de traiter les positions de son interlocuteur par la dérision : « Mais pour vous, quels devraient être les remèdes ? (...) Tous à la chasse, ou ... ? »

Tous les interlocuteurs de Christine Ockrent n’ont pas droit à de tels exercices de style. Tous ne sont pas traités comme des marionnettes. Tous les interrogatoires ne sont pas des traquenards. Quand ils le sont, encore faut-il trouver des « clients » prêts à se plier aux exigences et à se soumettre aux sommations des journalistes.

Ce soir-là, Daniel Gluckstein, dans le rôle du « mauvais client » ne s’est pas laissé dompter par les assignations intempestives de ses interviewers. La preuve par l’image et par la transcription.

[La vidéo d’abord, la transcription ensuite]

(...)
- Christine Ockrent : (...) C’était déjà, me semble-t-il, votre plate-forme en 2002.
- Daniel Gluckstein : C’est exact, mais à l’époque, il n’y avait pas de maire qui se présentait : c’est ce qui fait la différence...
- Christine Ockrent : Et donc là, vous aviez fait 0,47% des voix !
- Daniel Gluckstein : Si vous le permettez, je voudrais revenir sur la question qui était posée...
- Christine Ockrent (méprisante) : N’est-ce pas Monsieur ? Non mais... Que je ne fasse pas d’erreur à votre égard, je m’en voudrais... !
- Daniel Gluckstein : C’est une information d’une très grande importance. Vous avez raison de le souligner...
- Christine Ockrent : Ah bien, c’est important dans une campagne électorale... le résultat ! Non ?
- Daniel Gluckstein : Tout à fait. Ce qui est plus important c’est le débat qui est posé, si vous le permettez...
- Christine Ockrent : Ah bon ! Alors, vous êtes là pour le débat, vous n’êtes pas là pour le résultat ?
- Daniel Gluckstein : Oh, Madame Ockrent.
- Christine Ockrent : Non mais j’essaie de comprendre, Monsieur Gluckstein, puisque vous m’en voulez de rappeler votre résultat en 2002. Ça me paraît légitime.
- Daniel Gluckstein : Moi ? Je vous en veux de quoi que ce soit ? Je vous en veux de ne pas me laisser parler... C’est un autre problème.
- Christine Ockrent : Ah bon mais allez-y Monsieur Gluckstein. Vous voulez parler de quoi, puisque vous ne répondez pas à nos questions ?
- Daniel Gluckstein : Je voulais parler de ce qui était dans le débat, Madame Ockrent.
- Christine Ockrent : Dans le débat tel que vous le concevez...
- Daniel Gluckstein : Non, le débat tel que vous le posez...
- Christine Ockrent : Allez-y, allez-y !
- Daniel Gluckstein : Je ne sais pas pourquoi vous avez cette agressivité, Madame Ockrent ? C’est très peu professionnel de votre part.
- Christine Ockrent : Ah mais pas du tout ! (se tournant et prenant les présents derrière elle, à témoin) Je suis absolument exquise et souriante, comme d’habitude.
- Daniel Gluckstein : C’est votre appréciation. (...)

Plus tard :

- Christine Ockrent : Encore une fois, nous avons la comptabilité des temps de parole. Donc, bien sûr, vous pouvez répliquer, mais ça nous laissera un peu moins de temps pour la suite.
- Daniel Gluckstein : J’entends bien, j’ai confiance en votre sens de l’équité, Madame Ockrent.
- Jean-Michel Blier : De l’égalité.
- Daniel Gluckstein : En ce qui nous concerne, l’équité, ça serait déjà un grand progrès. (...)

En fin d’émission, l’échange entre Serge July et Daniel Gluckstein est du même acabit. La première question de Serge July donne le ton :

- Serge July : Vous n’avez aucune difficulté à dire que vous dirigez un parti qui est d’origine trotskyste. Alors je vous pose la question parce que, en tout cas, quand on a posé à Monsieur Schivardi qui est votre candidat quelle était la nature de la relation qu’il avait avec vous, il a dit « moi je ne suis pas du tout trotskiste, je sais même pas ce que c’est le trotskyste » Alors est-ce que vous avez trouvé un gogo intégral, ou est-ce que c’est une taupe ?
- Daniel Gluckstein : Ecoutez, c’est votre conception de la politique, Gérard Schivardi...
- Serge July : Je pose ma question de manière directe.
- Daniel Gluckstein : De manière pas très élégante, en tout cas. [1] (...)

Qui aurait osé poser, sous une forme aussi « directe » et « élégante », une telle question à Rothschild lors de son entrée dans le capital de Libération à propos de ... Serge July  : « Alors est-ce que vous avez trouvé un gogo intégral, ou est-ce que c’est une taupe ? »

Deuxième test : Christine Ockrent face à Arlette Laguiller.

Autre émission, autre conflit. Le 8 avril 2007, France Europe Express reçoit Arlette Laguiller (candidate de Lutte Ouvrière), Dominique Voynet (candidate des Verts), Patrice Cohen-Seat (directeur de campagne de Marie-George Buffet), Bruno Gollnisch (délégué général du Front National) et l’expert en Europe de service : Christian Deubner (économiste au Centre d’Etudes Prospectives et d’Informations Internationales, Spécialiste de l’Allemagne et des relations franco-allemandes).

Question-titre : « Les questions de l’emploi sont-elles assez présentes dans la campagne ? » Des « micros-trottoirs », soigneusement sélectionnés, introduisant l’émission font entendre les reproches des personnes interrogés : on n’entend pas assez parler de l’emploi. Avec un tel titre et une telle entrée en matière, on est en droit de se demander de quoi il va être question : de la question de l’emploi elle-même ou de sa présence dans la campagne ? Réponse : un peu des deux. Interrogées successivement, Dominique Voynet et Patrice Cohen-Seat parleront de l’emploi. Quand vient le tour d’Arlette Laguiller. Elle essaiera, malgré toutes les tentatives de l’en empêcher, de répondre à la question qui lui était posée. Il faut dire que sa réponse mettait en cause la responsabilité des journalistes. Crime de lèse-majesté. La preuve par l’image et par la transcription.

(...)

- Christine Ockrent : Arlette Laguiller, revenons à cette question-là. Le paradoxe : il y a une candidate pour le Parti socialiste, il y a la candidate du Parti communiste et plusieurs candidats d’extrême-gauche ; et, malgré cela, encore une fois, vous avez tous en commun, bien évidemment, les thèmes et la préoccupation de l’emploi, et pourtant ce n’est pas ce qui domine dans cette dernière ligne droite de la campagne. Pourquoi ?

C’est bien à cette question qu’Arlette Laguiller tente de répondre : pourquoi entend-on si peu parler de l’emploi ?

- Arlette Laguiller : Vous me donnez un argument supplémentaire pour expliquer pourquoi il y a une volatilité sur le problème de l’emploi qui est regrettée là, semble-t-il. Il semble que personne ne parle de l’emploi. Et vous, vous ne m’interrogez pas sur l’emploi. Vous m’interrogez sur le fait que...
- Christine Ockrent (l’interrompant) : Ça va venir. C’est la première question.

Toutes les interruptions d’Ockrent à partir de ce moment auront pour effet, voire pour but, d’empêcher Arlette Laguiller de développer jusqu’au bout son argument.

- Arlette Laguiller : La première question, je m’excuse, c’était l’emploi. Et c’est pareil pour tout. Vous les médias, la presse... Y a quelqu’un qui annonce...
- Christine Ockrent (couvrant la voix d’Arlette Laguiller) : Alors, bon, qu’est-ce qu’on a fait encore ?
- Arlette Laguiller : ... Y a quelqu’un qui annonce la suppression de l’ENA. Alors nous, on n’en a absolument rien à faire. Dans les couches populaires, tout le monde s’en moque, leur problème c’est pas ça. Et on est interrogé partout, tous, là-dessus.
- Christine Ockrent (affectant de répondre à une objection qui ne s’adresse pas à elle) : Je ne vous ai pas interrogée sur la suppression de l’ENA.
- Arlette Laguiller (poursuit sans tenir compte de l’interruption) : Alors, Sarkozy va sur les terres de Le Pen avec son Ministère de l’intégration et de l’identité nationale. Et toute la presse nous interroge là-dessus. Mais qu’est-ce que ça peut faire...
- Ockrent (essayant de couvrir la voix d’Arlette Laguiller) : Ce n’est pas ce que je vous demande.
- Arlette Laguiller : ... Qu’est-ce que ça peut faire pour les couches populaires qu’on agite des petits drapeaux le 14 juillet : ça ne va pas créer un seul emploi. Alors vous faites une espèce de rideau de fumée. Et, effectivement, on est inaudible quand on parle de l’emploi.
- Christine Ockrent : Mais, Madame Laguiller, pardonnez-moi, ce n’est pas du tout la question que je vous posais.

C’était pourtant la question posée. Mais Ockrent n’avait pas prévu que la réponse puisse impliquer le rôle des médias.

- Arlette Laguiller : C’est la question que posait le reportage que vous avez fait, oui.
- Christine Ockrent : Ah !
- Arlette Laguiller : Pourquoi on n’entend pas parler de l’emploi ? Parce que vous passez votre temps à parler d’autre chose.
- Christine Ockrent : Ah bon !
- Arlette Laguiller : Oui ! Absolument. Alors moi, je vais vous parler de l’emploi. (...)

En refusant de se plier aux exigences des « grands » journalistes, les « petits » candidats rappellent qu’il est légitime de résister aux abus de pouvoir des tenanciers des émissions de « débat », que les conflits avec eux peuvent et doivent être assumés : batailles de mots, certes, mais tellement rares qu’elles méritent d’être relevées [2].

Collectif

Avec Jamel, Jean-François, Henri, Mathias et Thierry à la transcription, et Ricar à la vidéo.

NB. Faut-il le rappeler, une fois encore ? Acrimed ne soutient aucun candidat.

 
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Notes

[1La suite de la confrontation prend la forme d’un interrogatoire qui présente d’étranges parentés avec celui qu’imposent des policiers dans les séries télévisées...

[2Comme nous l’avons déjà fait, notamment dans l’article suivant : « Les Verts aux médias : “ Il y en a ras-le-bol ” ».

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