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Les bons conseils (sexistes) de Ouest-France et Okapi aux adolescentes

par Julien Joly,

Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune et avec l’accord de son auteur, un article paru le 16 novembre 2011 sur le site du journaliste Julien Joly.

Des conseils à une jeune fille mal dans sa peau qui se transforment en étalage de clichés sexistes : c’est ce qu’on pouvait lire mercredi dans la rubrique « Ados » de Ouest-France. Le quotidien régional y reproduit le courrier de « Margot, 12 ans », une adolescente qui « ressemble à un garçon », suivi de la réponse d’Okapi (qui s’offre du même coup deux colonnes de pub déguisée).

Margot, donc, a un souci : « Au collège, on se moque de moi, car je ressemble à un garçon ! J’ai essayé […] de changer de look, mais rien n’y fait et je veux rester moi-même. » Notez cette phrase, elle est importante pour bien saisir la suite. L’extrait de la lettre se conclut par : « Même le garçon que j’aime ne veut pas sortir avec moi, de peur qu’on le prenne pour un homo ! » Ambiance.

Devant une telle injustice, le sang d’Okapi ne pouvait faire qu’un tour : « Mépriser quelqu’un à cause de son physique, c’est minable, et encore, je suis polie. » Oui, aux armes ! « Debout les grosses, les binocleuses, les boutonneuses, les “appareildentées” ! Révoltez-vous comme Margot » ! Il faut faire « évoluer les choses », clame Okapi, car « les insultes à caractère sexuel sont particulièrement infamantes. »

Je vous l’avoue sans honte : je me suis surpris à rêver d’Okapi lançant un mouvement genre « Occupy Wall Street », version cour de récré, distribuant des copies d’Indignez-vous ! préfacées par Virginie Despentes. Et ça continue :

« Margot, ne te laisse pas
“traiter” ni intimider par ce garçon qui ne t’arrive pas à la cheville. Tout dans l’apparence et la peur du jugement, rien dans les sentiments […] »

Prends ça ! Fébrile, je saute une ligne pour découvrir les conseils révolutionnaires de ce magazine chrétien soudain transformé en bastion féministe.

Et là, c’est la grosse déception


« Avec quelques efforts
, rassure Okapi, et un peu de patience, tu deviendras vite une belle jeune fille. »

Pardon ? Ai-je bien lu ? Okapi ne vient-il pas de dire qu’il fallait mépriser « l’apparence et la peur du jugement » ? Remarquez, au passage, le raccourci insidieux : une fille qui « ressemble à un garçon » ne peut pas être « une belle jeune fille ». (Par contre, un garçon qui ressemble à une fille sera généralement considéré comme beau.)

Mais rassurez-vous, chers lecteurs, avec des « efforts » et de la « patience », Margot pourra enfin faire honneur à son genre et devenir fréquentable par les petits machos qu’on lui conseillait d’éviter trois lignes plus haut.

Se rebeller, d’accord, à condition de rentrer dans le rang juste après.

S’ensuit un paragraphe d’une vingtaine de lignes, consistant en une suite de « trucs pour se féminiser » plus réducteurs les uns que les autres. Florilège.

1 - « Porte de la couleur. À bas les couleurs unisexe […] comme le noir ou le gris ! Ose des touches de rose vif ou de bleu pétard. »
Il y aurait des couleurs « unisexe » ? Première nouvelle. Ça veut dire que les autres couleurs sont réservées à un sexe plutôt qu’à un autre ? J’aimerais bien savoir lesquelles.

2 - « Adopte les bijoux. Il y en a plein qui sont bon marché, jolis et rigolos. »
Donc, on commence par habiller notre ado en « rose vif », puis on l’emmène dévaliser Claire’s. Ce qu’Okapi appelle « une belle jeune fille », je l’appelle une faute de goût. Passons.

3 - « Dans le moule (sic)  : n’hésite pas à porter des vêtements plus ajustés qui mettront en valeur tes formes. »
Pardon ? Vous êtes sûrs qu’on parle toujours d’une fillette de 12 ans ? Si on part comme ça, je suggère à Okapi d’offrir avec son numéro d’été ces fameux maillots de bain rembourrés à la poitrine dès 7 ans.


Crédit photo : Le Point

4 - « Bouge en rythme. […] Inscris-toi à un cours de danse pour apprendre à te mouvoir en souplesse. »
Après les couleurs printanières, les bijoux clinquants et les vêtements moulants, il ne manquait plus que les cours de danse. Et pourquoi pas de maintien et de chant, tant qu’on y est ?

On ne naît pas « belle jeune fille », on le devient

Remarquez qu’à aucun moment, Okapi ne propose à Margot une activité intellectuelle (comme lire un livre d’Elena Gianini Belotti qui nous apprend comment l’école transforme les enfants en parfaits petits misogynes). En matière de « trucs pour se féminiser », Okapi préfère cantonner ses lectrices dans les canons de leur genre et de leur âge. Liberté de se démarquer, de s’affirmer, de réfléchir par soi-même ? Connaît pas.

À présent, je ne suis pas sûr que Margot, qui déclarait dans sa lettre vouloir « rester [elle-même] », se sente beaucoup mieux dans ses baskets (si elle ne les a pas déjà troquées contre des talons-aiguilles).

Pour finir, imaginons un instant que, demain, Kevin, 12 ans, écrive à Okapi pour se plaindre qu’avec son visage efféminé, les filles le rejettent « de peur qu’on les prenne pour des lesbiennes ». Son journal préféré lui conseillera-t-il de porter des vêtements informes et noirs, de jeter sa gourmette et de s’inscrire à un club de muscu ?

Heureusement qu’il demeure, aujourd’hui en France, des journaux courageux qui, comme Okapi et Ouest-France, se battent pour, comme le claironnait la rédactrice au début de son article, « faire évoluer les choses ».

En bonus, la couverture du dernier numéro d’Okapi : « Mixité au collège, c’est bien ou pas ? » Bien sûr ! Tant que chacun reste dans son rôle.

 
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