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Le clan des éditocrates bruxelliens se rebiffe

par Denis Souchon,

L’apprenti éditocrate Hugo Domenach, du Point, utilise des procédés d’écriture, faute de faits établis, pour tenter de faire croire que la gauche de gauche, qui s’oppose au « despotisme économique » de la finance (et de ses alliés) appliqué à la Grèce, est équivalente et/ou identique à l’extrême droite.

Le Point du 9 juillet 2015 publie un article d’Hugo Domenach titré « Le clan des syriziens français ». Cet article est donc publié avant le « coup d’État » financier contre la Grèce du 12 juillet 2015, c’est-à-dire au moment où les eurocrates (et leurs chiens de gardes médiatiques) sont dans un état de panique par rapport à l’issue de leur confrontation (très inégale) avec le gouvernement grec.

L’étude de l’article permet de voir que, pour défendre l’économie (très) politique européenne menée par la troïka contre les critiques venues de la gauche radicale, son auteur a recours à des techniques stylistiques pour ancrer dans l’esprit des lecteurs la fausse idée (systématisée notamment par Jacques Attali) que les-extrêmes-se-rejoignent.


« Le clan des syriziens français »

Le titre fait bien sûr référence au film Le clan des Siciliens.
Le rappel du synopsis montre à quel point Hugo Domenach est fin comme du gros sel : « Roger Sartet, un dangereux tueur (...) s’évade du fourgon cellulaire. C’est le "clan des Siciliens", dirigé par Vittorio Manalese, qui a organisé cette ingénieuse évasion. Sartet propose à Vittorio de participer au vol d’une magnifique collection de bijoux royaux exposée à Rome. »

Et c’est bien sûr de l’association automatique et silencieuse entre « siciliens » et mafia dont Domenach joue.

Aurélien Ferenczi dit à propos de ce film : « c’est du cinéma popu milieu de gamme comme on n’en fait plus ». Nous pouvons dire au sujet du titre de l’article de Domenach : « c’est du journalisme militant en faveur des dominants comme l’éditocratie en produit à flux continu depuis longtemps. » Ainsi, soutenir le gouvernement grec issu d’élections démocratiques et conforté par le résultat d’un référendum s’apparente, pour le journaliste du Point, à une participation à une activité mafieuse.


Les-extrêmes-se-rejoignent

Pour essayer de discréditer les voix (plus ou moins) de gauche qui ne font pas allégeance à la troïka Hugo Domenach appose en douce un signe égal entre les prises de positions de l’extrême droite et les partis et personnes qu’il considère de gauche : « Un front hétéroclite de "syrizistes" tricolores (...) une vaste coalition politique, intellectuelle et médiatique hétéroclite s’approprie le non grec. »

Sur le site du Point, dans le chapô de l’article, cela donne ça :

On notera la subtile référence au « front tricolore »…

Pour donner une apparence d’évidence à sa construction (qui ne reçoit aucun début de vérification dans la réalité), Hugo Domenach prend le soin de citer alternativement le nom d’une personne (ou d’une série ou d’un groupe de personnes) de droite ou d’extrême droite et d’une personne (ou d’une série ou d’un groupe de personnes) de la gauche de gauche - ou qui sont de gauche selon la doxa éditocratique.

Pour faire ressortir le procédé doménachien nous avons fait apparaître :
- en gras les personnes (ou groupes de personnes) de droite ou d’extrême droite,
- en italique les personnes (ou groupes de personnes) de la gauche de gauche ou qui s’auto-désignent comme étant de gauche

Cela donne :

Marine Le Pen, Cécile Duflot et Jean-Luc Mélenchon ont la même idole : Alexis Tsipras. (...) Un front hétéroclite de « syrizistes » tricolores se forme, de Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon en passant par Cécile Duflot, Nicolas Dupont-Aignant, Henri Guaino et les frondeurs, dont le banquier Matthieu Pigasse, nouvel ami d’Arnaud Montebourg, Edwy Plenel, Natacha Polony, Thomas Piketty, Frédéric Lordon ou encore Jacques Sapir. Bref, de l’extrême gauche à l’extrême droite, une vaste coalition politique, intellectuelle et médiatique hétéroclite s’approprie le non grec. Tous se réclament d’Alexis Tsipras.

C’est le Front national qui forme aujourd’hui le principal comité de soutien du Premier ministre grec issu de l’extrême gauche. Pour ne pas se décrédibiliser, Marine Le Pen ne réclame pas une sortie de la Grèce de la zone euro dans l’immédiat. (...) la patronne du FN a fait l’apologie de Tsipras.

Le réveil de Mélenchon. Bien qu’allié aux nationalistes grecs, le parti grec de la gauche extrême se serait bien passé de cet encombrant comité de soutien. Au point qu’après sa victoire il adresse à son allié français, le PCF, un communiqué par lequel il se démarque de l’extrême droite : « La montée de Syriza et des forces progressistes en Europe est un bastion contre la montée de l’extrême droite que représente Marine Le Pen. » En gros, le « tsiprasime » n’est pas un lepénisme.

Un sentiment d’hostilité à l’égard de Bruxelles que le Front national et le Front de gauche rêvent de capitaliser dans les urnes.

En résumé, et ce malgré la mention du communiqué de Syriza se démarquant nettement de l’extrême-droite et du FN, Hugo Domenach mélange tout et nous sert une soupe pas très digeste. Que le Front national, par opportunisme, ait fait des déclarations de soutien à Tsipras est une chose. Mais que quelqu’un qui se prétend journaliste fasse semblant de ne pas comprendre que cet opportunisme dissimule mal des orientations politiques fort éloignées, voire contradictoires [1], en est une autre… Surtout lorsque l’on prétend faire une « enquête » et non un pamphlet.

Dans un prochain article, le journaliste nous racontera peut-être le mariage d’une machine à coudre avec un parapluie.


Expulsion de la gauche de gauche hors de la zone rationnelle

Et à ceux qui seraient encore tentés de soutenir la gauche de gauche (malgré son assimilation par Domenach à la mafia et à l’extrême droite) qui s’oppose aux vues de la troïka, le journaliste du Point s’emploie à montrer que toute personne (ou groupe) qu’il considère comme étant un soutien de gauche de Syriza ne peut s’exprimer que dans des formes passionnelles. Il suggère ainsi (en usant implicitement de l’opposition passion/raison) que la gauche de gauche est exclue du « "cercle de la raison", autrement dit [du] consensus bourgeois. Sorti de là, il n’y aurait qu’aventure, "populisme" et démagogie » [2]. En témoigne le champ lexical de l’article quand il s’agit d’évoquer ces passionnés : « fièvre », « idole », « jubilent », « chants d’amour », « ses plus fervents supporters », « se rêve », « exaltation », « irascibles caractères de[s] (...) meneurs [Mélenchon, Duflot, Laurent]  », « sentiment d’hostilité », « rêvent », etc.


***



Et tout finit (évidemment) par l’évocation d’un sondage.

En bon apprenti éditocrate qu’il est, Hugo Domenach ne peut comprendre (et expliquer) le monde sans ce qu’il croit en voir et en savoir à partir de la lecture des sondages. Il n’est donc pas surprenant qu’il construise sa conclusion sur les résultats d’un sondage :

« Quant aux citoyens français, 51 % d’entre eux ont une "mauvaise opinion" d’Alexis Tsipras, mais ils sont 58 % à penser qu’il a raison de s’opposer à l’Union européenne sur la dette grecque, selon un sondage Odoxa publié le dimanche 5 juillet par Le Parisien/Aujourd’hui en France. »

Est-ce un hasard si Domenach utilise les résultats d’un sondage en ne précisant pas qu’il s’agit d’un sondage réalisé par Internet, en ne montrant pas la différence de qualité (et de solidité) entre une réponse recueillie par Internet ou en face-à-face, en ne se demandant pas combien de personnes l’entreprise à but lucratif Odoxa a contactées pour constituer son échantillon de 1 001 personnes ayant répondu au sondage, en ne cherchant pas à savoir si Odoxa a rétribué (ou pas) avec des cadeaux ou des bons d’achats les sondés ? [3]

En ne donnant pas, à l’instar de ce que font nombre de ses confrères peu scrupuleux, ces informations nécessaires à l’élaboration d’une interprétation réaliste des résultats communiqués par Odoxa, Hugo Domenach montre qu’il est prêt à tout pour achever sa « démonstration »… et la gauche de gauche :

« Un sentiment d’hostilité à l’égard de Bruxelles que le Front national et le Front de gauche rêvent de capitaliser dans les urnes. »

On y est : Hugo Domenach tente de faire passer pour la réalité sa méditation métapolitique – le Front national et le Front de gauche rêvent ensemble à la même chose.

Confusions, amalgames, sondagite : une chose est sûre, Hugo Domenach a le « niveau » pour faire une carrière d’éditocrate à la Franz-Olivier Giesbert, Laurent Joffrin, Christophe Barbier ou... Nicolas Domenach (Monsieur Père). Ou alors pour devenir, mais c’est à peu près la même chose, chef de choucroute dans une grande surface [4].

Denis Souchon

 
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Notes

[1Les programmes de Syriza (et de la gauche radicale française) et du Front national n’ont rien à voir, non seulement sur les questions sociales, les questions d’immigration, les questions de politique étrangère, mais aussi sur la question de l’Europe et de l’euro…

[3Rappelons que selon Jérôme Fourquet, de l’Ifop (l’entreprise de sondages de Laurence Parisot, ancienne patronne du Medef), « interdire les gratifications, c’est en revanche mettre un coup d’arrêt au sondages en ligne. » (Le Monde, 9 mars 2011. Cité dans Alain Garrigou, Richard Brousse, L’Observatoire des sondages, Manuel anti-sondages, La ville brûle, 2011, p. 121).

[4Pour paraphraser Pierre Desproges.

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