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Le Parisien visite un « château hanté » : esprit critique, es-tu là ?

par Laurent Dauré,

Dans notre article « Exorcisme et paranormal : Le Parisien croit ceux qui y croient », nous avions rendu compte du dossier obscurantiste que le quotidien avait consacré en décembre 2014 à l’actualité surnaturelle en Île-de-France. On aurait pu espérer que le journal alors détenu par le Groupe Amaury en resterait là avec la complaisance vis-à-vis des superstitions [1]. Mais à l’occasion d’Halloween, la tentation était trop forte. Le Parisien – désormais propriété de LVMH [2] – a décidé de partir à la chasse aux fantômes en compagnie de deux médiums.

Publié dans l’édition du 31 octobre 2015, le reportage au titre plein de promesses – « J’ai chassé les fantômes » – commence ainsi : « Halloween. Sorcières et esprits sont à la fête ce soir. Nous avons tenté d’aller à leur rencontre dans un château hanté et mystérieux, au cœur de la Vienne. » Cela laisse présager le pire. Et en effet...


« C’est bien connu, les esprits font chuter la température »

Le Parisien réussit le tour de force de faire dans un même article la promotion du paranormal et de deux médiums qui organisent des visites tarifées de leur « château hanté » (sans guillemets dans l’original). Précisons que le texte, illustré de trois photos des propriétaires, a été publié dans la rubrique « Société » du journal...

Une déception tout d’abord : aucun esprit ne s’est manifesté lors de la venue des journalistes, les fantômes étant apparemment hostiles aux médias. Reconnaissons qu’une certaine incrédulité ironique se dégage parfois de l’article [3] mais il reproduit trop passivement les déclarations fantastiques des châtelains-médiums : « Ici [dans l’entrée], j’ai vu une forme noire masculine glisser d’un salon à l’autre » ; « C’est bien connu, les esprits font chuter la température » ; « les médiums ont détecté au moins trois morts enterrés ici [dans la crypte] » ; Alice, une femme de 23 ans morte en 1924 dans le château « est la plus romantique des entités […]. Elle enlace parfois les gens, y compris ma fille. » Et il y a également l’esprit de la fillette d’ « environ 8 ans » qui « est taquine » ; en effet, « [c]’est elle qui ralentit les travaux » de rénovation du château. Au lieu de SOS Fantômes, c’est SOS Médias [4] qu’il faut appeler.

Les « envoyés spéciaux » du quotidien, endossant la fonction d’office du tourisme paranormal, font l’air de rien de la réclame pour l’entreprise des médiums : « Véronique et François Geffroy disposent de matériel pour détecter les esprits, et accueillent les touristes pour 40 € la nuit. » L’adresse du site Internet du château est indiquée à la fin de l’article, ce qui permet aux futurs visiteurs de prendre connaissance de cet avertissement : « Les événements dits surnaturels se passent sans fréquence régulière, sont imprévisibles et ne sont pas un spectacle. Ne croyez pas que passé la porte, les tables volent… Ce sont des manifestations subtiles et vous pouvez passer à côté. Les équipes d’enquêteurs découvrent beaucoup de PVE ou de silhouettes, après plusieurs réécoutes et analyses des documents audio et vidéo [5].  » Le Parisien renvoie pour finir à une vidéo qui complète l’article [6]. Celle-ci, dénuée de toute distance critique, est présentée ainsi sur le site du journal : « En 2009 à Queaux dans la Vienne, Véronique et François Geffroy font l’acquisition du château de Fougeret. Depuis, apparitions, voix, odeurs se manifestent jour et nuit sans lien rationnel. Des investigations ont été menées laissant sans réponses des phénomènes hors normes. » La prudence, le conditionnel et les guillemets sont... fantomatiques.


« D’après les pros, les esprits brouillent les ondes magnétiques »

Plus que tolérant avec les croyances au paranormal, l’article atteint des sommets lorsque, après avoir écouté un enregistrement audio effectué par les médiums, la reporter du Parisien affirme qu’on y entend bien un esprit : « Le plus glauque, c’est une voix qui souffle : "T’es qui ?" » Le lecteur n’en saura pas plus et est donc invité à considérer que l’enregistrement est authentique.

Dans un articulet consacré au « matos », on apprend que « [d]ésormais, les amateurs de paranormal […] s’équipent d’instruments d’électricien. » C’est bien normal puisque « d’après les pros [sic], les esprits brouillent les ondes magnétiques » et les « voyants verts deviennent rouge quand une entité passe à proximité » d’un outil de détection « high-tech ». Et la publicité continue avec une mention du « magasin Spirit shop à Périgueux (Dordogne) ». Il y a du matériel, un savoir-faire, et même du commerce. C’est donc du sérieux.

Bref, Le Parisien relaie complaisamment le discours de personnes qui croient aux esprits – et en plus font de l’argent avec ces croyances – sans leur opposer un discours sceptique et rationaliste. Alors qu’il existe plusieurs associations en mesure d’apporter la contradiction [7]. L’article garde ici et là une certaine prudence, ne s’avance pas trop, mais il ne s’attaque jamais franchement aux affirmations fabuleuses des boutiquiers du paranormal. Une façon généreuse de « donner à lire » qui ne trouve pas d’équivalent quand il s’agit de recueillir les propos d’un économiste hétérodoxe ou d’un syndicaliste lors d’un conflit social.


« Les journalistes vous dérangent-ils ? »

Par ailleurs, comme nous l’avions dit lors de la précédente poussée de superstition du Parisien [8], il y a quelque chose d’irresponsable à entretenir des personnes crédules – et parfois fragiles psychologiquement – dans des croyances irrationnelles qui peuvent susciter inquiétude et anxiété. Le quotidien, déjà compromis dans la publicité anxiogène faite à « l’insécurité », n’hésite pas à faire peur avec les « incivilités » des fantômes.

Les journalistes du Parisien qui ont fait la visite guidée du « château hanté » croient-ils eux-mêmes aux esprits ? Probablement pas, comme la plupart des lecteurs d’ailleurs, qui y voient peut-être un sujet léger et divertissant, mais quel est l’effet sur les « croyants » ? Le fait que le quotidien national d’information générale le plus diffusé en France [9] relaie favorablement de telles croyances n’est certainement pas anodin, cela consolide et légitime une forme d’irrationalité que les médias devraient avoir à cœur de combattre. La chefferie éditoriale du Parisien estimerait-elle qu’un lectorat populaire – donc forcément superstitieux – mérite bien ces fadaises ? On n’ose « croire » à ce mépris.

Quoi qu’il en soit, Le Parisien fait manifestement des cocottes en papier avec les différentes chartes de déontologie censées encadrer l’activité journalistique, y compris avec sa propre déclaration d’éthique [10]. Pourtant le quotidien de LVMH [11] continue de bénéficier de larges subventions publiques au titre des aides à la presse.

À un moment de la visite, la châtelaine demande aux esprits qui rechignent à se manifester : « Excusez-nous, nous voudrions simplement savoir s’il y a quelqu’un. Les journalistes vous dérangent-ils ? » Pas de réponse. Des fantômes malheureusement trop timides pour s’essayer à la critique des médias (et des médiums).



Laurent Dauré

 
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Notes

[1Même si un horoscope figure chaque jour en dernière page...

[2L’acquisition par le groupe de Bernard Arnault a eu lieu en octobre 2015. D’après cet article du Monde.fr, le « montant de la transaction n’a pas été rendu public mais serait légèrement supérieur à 50 millions d’euros. »

[3Cela suffit à le rendre moins navrant que le dossier du 16 décembre 2014.

[4La section d’intervention urgente d’Acrimed.

[5Extrait du texte de présentation du Château de Fougeret. Profitons-en pour recommander la lecture du règlement intérieur du lieu (en bas de la même page).

[6Elle est sobrement intitulée « Dans le château hanté de Fougeret ».

[7Par exemple, et ce quelle que soit l’opinion que l’on peut avoir sur les autres activités de ces organisations, l’Association française pour l’information scientifique (AFIS), le Collectif de recherche transdisciplinaire Esprit critique et sciences (Cortecs) et l’Observatoire zététique (OZ).

[8Précisons que d’autres articles de la même veine ont pu nous échapper.

[9En ajoutant les ventes de son édition nationale, Aujourd’hui en France.

[10Sur ce point, voir notre article précédent.

[11Il faudrait plutôt dire « l’autre quotidien » puisque le groupe détient aussi Les Échos.

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