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Le Parisien « teste » les femmes

par Marie-Anne Boutoleau,

Le 4 juin dernier, Le Parisien, pour remplir ses pages et celles de son site web, proposait un singulier « test » à « la Parisienne » [1]. Le titre : « Quelle femme politique êtes-vous ? » (« Plutôt Carla, Rachida, Michelle ou Martine ? ») Mais la Parisienne un peu naïve qui pense se divertir en répondant à un questionnaire sur ses opinions politiques est déçue : puisque les lectrices du Parisien sont des femmes féminines réputées apolitiques, on les teste… sur la mode. Forcément.

Dans le « test » en question – dont l’un des objectifs semble être la promotion du dernier livre de Valérie Domain, responsable éditoriale news et people à Aufeminin.com –, il est bien entendu que les femmes, mêmes quand elles ont des responsabilités politiques, restent avant tout (et surtout) des femmes dont les autres femmes sont d’abord invitées à mesurer… la féminité. Célèbre, une femme politique devient une « people », selon le titre même de la rubrique choisie par leparisien.fr pour publier ce test, qui était en rubrique « mode » dans le journal papier.
« Peopolisation » d’autant mieux garantie par Le Parisien que deux des femmes choisies - Carla Bruni-Sarkozy et Michelle Obama - ne sont « que » des « femmes de » (que serait la femme sans son homme ?) et non pas, à proprement parler, des femmes politiques. Et, classique du genre aussi, ces femmes sont désignées par leur prénom.

Le texte introductif est éclairant : « Austère ou créative ? Académique ou provocatrice ? Condamnées par leurs fonctions à "bien présenter" tout en respectant une certaine retenue vestimentaire, les femmes politiques et premières dames se collettent avec le plus délicat des exercices de style. Alors que la journaliste Valérie Domain consacre à leur garde-robe un essai mordant et richement illustré, "Total look" [2], nous nous sommes amusés à un petit test. » C’est qu’on sait s’amuser, au Parisien !


1) Quand on vous interroge sur votre look, vous répondez :
A.
"Je porte ce qui me plaît. Parfois les gens aiment, parfois ils n’aiment pas. Ça ne me pose aucun problème."
B. "Je ne suis pas sophistiquée, je ne pense jamais à ma coiffure ou à mon maquillage, tout cela n’a pas de place dans mon existence."
C. "Je suis totalement ringarde et je le reste."
D. "Je n’ai jamais voulu renoncer à ma féminité, ce n’est pas incompatible avec la compétence."

2) Vos valeurs sûres pour aller travailler :
A. Jupe imprimée et gilet ceinturé
B. Ballerines et robe sous le genou
C. Tailleur noir, broche et mocassins
D. Talons aiguilles et créoles en or

3) Vos marques fétiches :
A. J. Crew, Jason Wu, Thakoon
B. Hermès, Tod’s, Yves Saint Laurent
C. Sonia Rykiel, Dinh Van, Gérard Darel
D. Dior, Prada, Chaumet

4) Ce qu’on salue chez vous autant qu’on vous le reproche :
A. Votre goût pour les griffes abordables
B. Votre conversion au classicisme
C. Votre refus de plaire à tout prix
D. Votre sophistication de tous les instants

5) Votre look qui a le plus fait jaser :
A. Un short en toile et des baskets
B. Une robe moulante portée sans soutien-gorge
C. Des clips d’oreilles
D. Un tailleur-brushing et des talons hauts… à la sortie de la maternité

6) Vous en avez la capacité, mais ça vous coûterait vraiment de…
A.
Vous approvisionner chez les grands du luxe
B. Miser sur des décolletés pigeonnants
C. Vous débarrasser de vos vieux vêtements
D. Renoncer aux joailliers de la place Vendôme

Réduite à son apparence, la femme politique est une fois de plus dépolitisée. Qui aurait imaginé un test « Quel homme politique êtes-vous ? », n’ayant pour objet que de traiter des costumes et cravates de ces messieurs, qu’on aurait appelés pour l’occasion Nicolas, Dominique, Laurent, Olivier, Jean-Luc ou Jean-Marie ? Qui aurait imaginé d’adjoindre à un tel test une moitié « d’hommes de » (tiens, il faut les chercher, ceux-là) ? Quasiment impensable.

Comme on pouvait s’y attendre, les résultats sont sans appel :


Majorité de A : vous êtes Michelle Obama.
Vous avez horreur des sentiers balisés mais n’avez qu’une mince marge de manœuvre. Votre cocktail : une base BCBG agrémentée de détails un peu pop (ceinture transparente, montre en plastique, couleurs folles…)

Majorité de B : vous êtes Carla Bruni.
Ça ne tiendrait qu’à vous, vous traîneriez en jean et cachemire toute la journée. Vous refusez de disputer la bataille du style. On vous demande de « chiciser » votre look ? Alors, vous vous embourgeoisez, par facilité autant que par provoc.

Majorité de C : vous êtes Martine Aubry.
La mode ? Ce n’est pas que vous détestez, mais franchement vous
avez d’autres chats à fouetter. L’avantage (ou l’inconvénient) : dès que vous vous accordez une mini-audace, elle est disséquée puissance mille.

Majorité de D : vous êtes Rachida Dati.
Pour vous, la coquetterie est une question de correction. Du coup, comme vous avez soif de belles choses, vous vous lâchez dans une boulimie de pièces griffées. Qu’importe l’ivresse, pourvu que vous ayez le flacon.

On constate qu’une fois de plus la moins « people » et la plus « politique » de toutes, Martine Aubry, est ringardisée. La mode ? Elle a « d’autres chats à fouetter » (la politique, peut-être ?) En bref, le (forcément) mauvais exemple à ne pas suivre. Femmes, vous êtes prévenues !

Évidemment, dépolitiser la politique est un jeu, d’autant plus divertissant qu’il s’adresse aux femmes qui, c’est bien connu, doivent d’abord être « à la mode ».

Marie-Anne Boutoleau

 
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Souscription 2018Souscription 2018

Notes

[1« La Parisienne » est une rubrique qui regroupe, sur le site du Parisien, les contenus destinés aux femmes.

[2Dont voici le résumé promotionnel proposé par l’éditeur sur le site de la Fnac : « De Carla à Michelle, d’Angela à Rania, en passant par Ségolène, Martine ou Rachida, quelle image les grandes de ce monde renvoient-elles de la scène politique ? Le look, vecteur majeur de communication, fait partie intégrante des attributs du pouvoir. La politique, il est vrai, est aussi une affaire de style... Alors fashion, nos femmes d’influence ? Valérie Domain s’est amusée à décrypter - photos à l’appui - la garde-robe de trente de ces femmes, parmi les plus puissantes de la planète. Armée du regard complice de tendanceurs et de créateurs qui les habillent, elle définit chaque style, épingle vêtements et accessoires fétiches, pour distinguer les femmes à poigne des accros au luxe, les éclectiques chics des sans fashion fixes, les tradi-branchées des sophistiquées couture... [...] En fin d’ouvrage, un carnet de tendances et un carnet de shopping pour les plus fashionistas qui voudraient leur ressembler. Un livre politico-glamour qui donne les clés des dressings les plus convoités au monde. »

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