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Le Monde, nouveau quotidien des entrepreneurs ?

par Blaise Magnin,

Le 29 avril 2013, Le Monde lançait en grande pompe une énième nouvelle formule. Confronté depuis 2005 à une baisse continue de sa diffusion, à une érosion de ses recettes publicitaires et à une multiplication des crises financières et des recapitalisations (situation qui n’épargne pas le reste de la presse quotidienne), le quotidien vespéral multiplie les tentatives de renouvellement de son offre éditoriale.



Mais sous couvert de grands mots qui promettent d’innover pour réinventer le journal et le journalisme, se cachent bien souvent de simples artifices marketing qui visent à rendre l’information plus attrayante – en espérant un surcroît de ventes. Nous montrions ainsi en 2010 [1] que le développement du journalisme « de questionnement » et de « contre-enquête » promu à l’époque ne cherchait pas tant à « mieux informer  » qu’à développer « la marque » Le Monde en présentant de façon aguicheuse « le film de l’actualité »…

Cette fois encore, on peine à voir dans « la nouvelle priorité donnée à l’économie » autre chose qu’une opération commerciale qui vise avant tout à adapter le contenu du quotidien aux préoccupations et aux intérêts de la clientèle la plus solvable : celle des cadres supérieurs.

Et la direction du quotidien ne s’en cache même pas : « Être référent sur l’actualité économique, autant que sur l’actualité internationale, politique ou culturelle : telle est l’ambition affichée par la direction du Monde. Fort d’une audience largement composée de cadres supérieurs, Le Monde investit davantage dans un domaine sur lequel il est attendu par de nombreux lecteurs. » D’ailleurs, le fait que cette nouvelle formule soit l’objet d’une véritable « campagne de lancement » réalisée par l’agence Publicis Conseil en dit long sur ses véritables finalités…

Certes, la durée et l’intensité de la crise économique et financière, ses conséquences sociales et politiques pouvaient justifier un renforcement de la rubrique consacrée à l’économie. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

Dans la nouvelle maquette, l’économie est sortie du cahier principal pour être traitée dans un cahier spécial et quotidien – comme si les phénomènes économiques avaient leur vie propre, déconnectés des relations internationales et de la vie politique, culturelle ou sociale du pays… Et ce cahier autonome compte entre 8 et 16 pages quand le reste de l’actualité est parfois traitée en à peine plus de 20 pages. Dans le même temps le cahier hebdomadaire « Planètes », consacré aux questions environnementales, est supprimé…

Mais surtout, la présentation qui est faite de ce nouveau cahier quotidien intitulé… « Éco & entreprise », ne laisse guère de doutes quant à sa ligne éditoriale : « Nouveaux acteurs, nouveaux produits, nouvelles technologies, nouveaux marchés... Le Monde relatera encore plus le quotidien de ces entreprises françaises et internationales qui innovent et conquièrent des marchés. […] Au sein de l’équipe parisienne une task force dédiée aux technologies et aux médias, pilotée par Alexis Delcambre, s’intéressera à la révolution numérique et à la digitalisation des usages qui transcendent tous les secteurs de l’économie. […] Ce cahier "Éco & entreprise" sera aussi rythmé par des rendez-vous spécialisés hebdomadaires : un grand dossier pédagogique le lundi, un rendez-vous management le mardi, un rendez-vous "Universités et grandes écoles" le mercredi, un rendez-vous "Argent & patrimoine" le samedi. » Ou comment réduire l’actualité économique à la vie du monde des affaires – ou plutôt de sa fraction triomphante et conquérante !

D’autant que les plus prospères des lecteurs peuvent être rassurés, l’incontournable cahier « Argent et patrimoine » judicieusement introduit par Érik Izraelewicz, directeur des rédactions du Monde de février 2011 jusqu’à son décès en novembre 2012, ne disparaît pas… Quant à la chronique économie elle est intitulée « Pertes et profits »… Un hommage à la finance débridée repris dans un blog éponyme qui analyse quotidiennement l’actualité d’une entreprise, et qui en inspire aussi quelques autres comme « Gardez la monnaie » (le blog qui analyse les tendances de la consommation), « Biznet » (l’actualité des nouvelles technologies et de la révolution numérique) ou « It’s the economy, stupid ! » (blog consacré à l’actualité américaine)…

Natalie Nougayrède, nouvelle directrice du Monde, a alors beau jeu d’annoncer « des informations exclusives, de grandes interviews, des enquêtes, des reportages, des portraits, des cas d’entreprise, des coulisses et un accent mis sur l’innovation, l’international et le débat d’idées pour comprendre ces mutations qui nous concernent tous  », ou une équipe « constituée de 40 journalistes à Paris et [d’]un réseau de 50 correspondants à l’étranger. »

La focalisation de la nouvelle version du journal sur la micro-économie, les péripéties de la vie des affaires et les versants les plus prospères et mondialisés de l’économie, n’a en réalité rien d’une orientation éditoriale. Visées commerciales mises à part, rien ne peut en effet justifier qu’un quotidien généraliste consacre plus d’un tiers de son contenu au « business », qui plus est à travers un prisme aussi étroit… Mais tout ceci est finalement assez cohérent : la chefferie du Monde conçoit l’actualité de la même façon qu’elle conçoit son métier de journaliste et de patron de presse, soit comme une vaste aventure entrepreneuriale…

Si Le Monde cherche sans doute à attirer une partie du lectorat du Figaro et de son copieux cahier « Figaro économie », il se positionne aussi en concurrent des Échos ou de La Tribune, et c’est bien son statut de quotidien généraliste qui est en question si cette évolution perdure. Pour ce qui est de son titre auto-revendiqué de quotidien « de référence », on sait depuis longtemps déjà à quoi s’en tenir…

Blaise Magnin

 
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Notes

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