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Les médias et la mort de Pierre Bourdieu

Le Monde nous cultive sur France Culture

France Culture, en hommage à Pierre Bourdieu, a rediffusé de nombreuses émissions qui lui étaient consacrées. Mais cette chaîne de radio, sous la responsabilité de Laure Adler, a sous-traité de nombreuses tranches horaires, parmi les meilleures, à des organes de presse ou à des éditorialistes, soudain transformés en médiateurs culturels. Des médiateurs chargés de concevoir et de préparer des émissions de qualité permettant de faire connaître et discuter sérieusement, sans céder à la démagogie ni à la facilité, les oeuvres de la culture et les débats d’idées les plus importants.
Parmi ces concessionnaires, Le Monde qui invite régulièrement Le Monde - c’est-à-dire les journalistes attitrés du Monde ou associés au Monde.

C’est certainement parce qu’ils sont très pris par leurs autres activités que - très exceptionnellement, on s’en doute - Jean-Marie Colombani du Monde, Roger-Paul Droit du Monde, Alexandre Aldler (d’un peu partout, mais aussi du Monde), n’ont pu nous offrir, de l’oeuvre de Pierre Bourdieu, une présentation et une discussion à sa mesure. C’est promis : ils s’excuseront auprès des auditeurs lors d’une prochaine émission de "La Rumeur du Monde"
En attendant un décrypage complet, voici quelques fragments du passionnant échange du samedi 25 janvier (transcription : PLPL) dont la hauteur de vue ne surprendra pas...

- Jean-Marie Colombani :

« Pierre Bourdieu qui ensuite a glissé vers la politique, in fine, puisqu’il est l’une des principales figures de ce qu’on appelle l’antimondialisation, qui a ancré une réflexion très à gauche, très critique au nom d’une conception de l’intellectuel engagé [ …] »
Ainsi Pierre Bourdieu a « glissé », surtout « in fine » vers ce que « on » - c’est-à-dire Le Monde - « appelle l’antimondialisation ». Mais Jean-Marie Colombani veut « faire la part des choses"(?) :

« Je voudrais qu’on essaie de faire la part des choses, de voir quelle a été l’importance de son œuvre […] On a tendance à sur-interpréter son importance au-delà des frontières puisque, au-delà des frontières, quand on voit la vie des campus américains on s’aperçoit que l’homme le plus étudié aujourd’hui, qui a le plus d’influence, venant de nous, c’est Derrida, beaucoup plus que Pierre Bourdieu. »

Faire la part des choses, c’est d’abort faire fonctionner l’audimat dans les universités américaines, pour relativiser l’importance de ce qui " vient de nous"…

…Avant de la diminuer un peu plus, en soulignant de trois traits une « spécificité française » :
« [ …] La dernière butte témoin de ce qui nous reste du marxisme, de ce qui nous reste d’une vision systématique, d’une grille de lecture systématique de l’univers, ce pourquoi d’ailleurs il n’est pas autant enseigné aux Etats-Unis qu’on l’imagine ici. »

Bref, Pierre Bourdieu compromet moins la France aux Etats-Unis qu’on ne pourrait le craindre…

- D’ailleurs, renchérit Alexandre Adler (quelques instants plus tard), en sociologie, il compte beaucoup, moins qu’on ne le croit :
« Pierre Boudieu est moins sociologue qu’il n’était philosophe ou écrivain. »
Et Alexandre Adler - toujours disposé à prêter sa propre vanité à tous ceux qui lui déplaisent - nous informe d’une autre particularité de Pierre Boudieu :
« Il a essayé de briller (sic) pendant tout son service militaire en trouvant une solution pacifique en Algérie. »

- Roger-Paul Droit ayant expliqué que selon Pierre Bourdieu, les goûts seraient socialement typés, Jean-Marie Colombani ne manque pas d’opposer à cette analyse un résultat confondant du journalisme d’investigation :
« C’est à la fois évident et dépassé. Johnny, toutes les classes sociales écoutent Johnny, toutes les classes d’âge écoutent Johnny. Ce sont des catégorisations quand même assez.... Moi, ce qui me fascine, c’est à quel point une pensée, quand elle est systématique, prend racine en France alors que dans d’autres pays, qui ne sont pas moins démocratiques, qui ne sont pas moins critiques que nous, ces pensées-là sont quand même suspectes parce que systématiques. »
Ah ! Les soupçons de Colombani !

- Alexandre Adler, sur le même sujet, tient une explication fascinante :
« La distinction est un livre qui vient en son temps : la fin du marxisme, le début du populisme. Mais il est étincelant de goûts aristocratiques [...] C’est pour ça qu’il (Bourdieu) n’a jamais été membre d’un parti politique et qu’il n’a jamais fait un pas en direction d’Attac. Il a un mépris profond pour l’action politique. Il a toujours cru que la révolte était une [mot difficile à comprendre] individuelle du sens critique. C’est un individualiste [ …] il peut difficilement rejoindre une action collective qu’il juge toujours dérisoire en fin de compte. »
Pierre Bourdieu jugeait dérisoire l’action collective... Chaque phrase d’Adler est un scoop digne de France Culture…

- Jean-Marie Colombani tient alors la transition qui permet de passer à l’essentiel :
« Moi, ce qui me frappe, c’est de voir à quel point une pensée qui dénonce les élites est profondément élitaire, rejoint profondément l’attitude des élites ; vis à vis de la corporation des journalistes, le discours de Bourdieu rejoint par exemple en tous points le discours des élites du business [ …] S’il y a une profession qui a été rabaissée, c’est bien le journalisme, R.P Droit ? »

- Nous y sommes. Le suspense est insoutenable. Que va répondre Roger-Paul Droit ? Voici l’échange :

RPD : « Oui, il me semble que c’est sur ce point qu’il a dit les choses les moins intelligentes de toute son œuvre.
JMC : On va nous taxer de corporatisme.
RPD : Tant pis. Autant la connaissance, le démontage, l’analyse des milieux universitaires sont tout à fait impressionnants[ …] ce qu’il dit de la télévision c’est une série de poncifs et ce n’est pas du tout - c’est ça qui est frappant - ça n’est pas du tout fondé sur une connaissance fine et précise des milieux de la télévision. De la même manière sur les journaux ce sont des généralités. Je pense à un travail de sociologie sur les journaux tout à fait non pas dans l’esprit de Bourdieu, mais dans ce qui aurait dû … c’est Mauvaise Presse de Cyril Lemieux, un jeune sociologue qui s’est installé longtemps dans des rédactions différentes et qui montre qu’il y a toute une série de choses qui se jouent dans les éclairages, la place du micro, les durées. Bourdieu et les autres aussi car on pourrait ajouter sa collection. &#8230 »

La sociologie de Pierre Bourdieu dérange ? Il suffit d’affirmer qu’elle ne comporte que des poncifs. Mais alors pourquoi dérange-t-elle ? La sociologie de Cyril Lemieux se donne-t-elle explicitement pour objectif de ne pas trop déranger les journalistes ? C’est un critère de son excellence scientifique…

- Il ne restait alors à Alexandre Adler qu’à affirmer avec hauteur le n’importe quoi imaginaire qui disqualifie définitivement :

« Et puis l’idée de l’autonomie des journaux par rapport aux forces politiques qui est une idée que le communisme dogmatique n’a jamais acceptée car il n’a jamais voulu émanciper sa presse [ …] Dans son livre La Télévision, il écrit carrément que les gens qui s’expriment à la télévision cette idée a été accréditée une dernière fois par Pierre Bourdieu. Il voulait que ce soit le CNU qui agrée ceux qui passent à la télé. »
Si, si : « Il voulait que ce soit le CNU [1] qui agrée ceux qui passent à la télé. »

C’est que, voyez-vous, Alexandre Adler a été blessé :
« Et évidemment, vous avez la forme vulgarisée, ce sont ceux qui m’attribuent une laisse d’or, je crois, de valet du capital. »

Allusion parfaitement compréhensible … par tous les auditeurs de France Culture qui savent que Pour Lire Pas Lu décerne périodiquement une laisse d’or aux journalistes les plus serviles (mais ne l’a pas encore attribuée à Alexandre Adler !). Mais Jean-Marie Colombani tient l’argument qui permet de consoler son confrère meurtri, aveuglé par son narcissisme : « Ce sont des disciples de deuxième ou de troisième rang. »

Rappelons que ces morceaux choisis sont extraits d’une émission de… France Culture.

 
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Notes

[1Conseil National des Universités : organisme chargé notamment de l’habilitation des Professeurs d’Université. (Note d’Acrimed).

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