Observatoire des media

ACRIMED

Le Monde en péril, la direction contestée

par Patrick Lemaire,

En février 1994, le Conseil d’administration de la Société des Rédacteurs (SDR) du Monde rejette le budget présenté par le directeur du journal Jacques Lesourne, qui démissionne [1] : ce sont les résultats économiques exécrables de l’entreprise qui sonnent le glas de la direction d’alors, et conduisent à la " conquête du Monde " par Jean-Marie Colombani.
Dix ans plus tard, l’état économique du journal est sans commune mesure. En soixante ans d’existence, l’entreprise Le Monde n’a jamais été dans une situation aussi périlleuse, voire catastrophique. C’est l’un des constats tirés par plusieurs invités d’Acrimed lors du " Jeudi d’Acrimed " sur le thème " Où va Le Monde ", un débat public, le 7 octobre à Paris, autour de Philippe Cohen, Pierre Péan, Bernard Poulet et Alain Rollat.

Quelle est la responsabilité de la direction dans cette situation ? Cette fois, la question ne sera pas posée. Ce n’est pas le directeur qui s’en ira, mais une centaine de salariés (soit un septième de l’effectif de l’entreprise), invités à " bénéficier " d’un " plan de départs volontaires (PDV) " (Le Monde daté 22/09/04). Dispositions que les colonnes du Monde (en fait, une demi-colonne, en avant-dernière page) ont " exposé " dans l’édition du 22 septembre, soit deux semaines après que l’information ait commencé à être diffusée dans le reste de la presse [2]. A titre de comparaison, dans les jours précédents, pas moins de trois éditions du Monde citaient la motion de la Société des rédacteurs du Figaro à l’adresse de Serge Dassault, nouveau propriétaire de la maison-mère du journal, la Socpresse [3].

"Des départs il y en a eu, mais, cette fois-ci, difficile d’échapper aux licenciements secs, pronostique Le Nouvel observateur ("Les malheurs du Monde", 7 oct. 04) [4]  : tous les volontaires sont déjà partis lors des précédentes réductions d’effectifs." Ce qui signifie que, alors que la direction du Monde, dans sa communication, met volontiers l’accent sur le volontariat, elle s’apprête peut-être déjà à "désigner des volontaires"...
Parmi les salariés, réunis en Assemblée générale (AG) le 21 septembre, " beaucoup ont compris qu’un cap avait été franchi ", commente l’Obs, impitoyable : " Depuis 2003, tout va mal : diffusion en baisse (- 4,6% en un an), endettement lourd (110 millions d’euros), des pertes cumulées de 50 millions d’euros ces trois dernières années..."
" Signe des temps, rapporte l’Obs, les chefs de service ont cessé de recevoir tous les jours les résultats des ventes de la veille. "

Plus symbolique, " nous allons perdre la première place dans les ventes France payée. Nous serons doublés par Le Figaro à la fin 2004 ", annonçait dès juin dernier le directeur général des rédactions Edwy Plenel dans une réunion interne (" Compte-rendu du séminaire des séminaires (18 juin 2004) "). " Il faut retrouver un projet collectif, une dynamique, une volonté d’avancer ", préconisait-il.

La fin de l’ omerta

Trois mois plus tard, lors d’un Comité d’entreprise (CE) extraordinaire, la CFDT rappelait : " Lors de l’examen des comptes 2003 devant le CE du 9 juillet, nous avions livré une analyse sans concession (...) Nous avions demandé la mise en œuvre d’un plan de redressement global à l’échelle du groupe (...) Nous ne pouvions savoir qu’un plan social d’une centaine de suppression d’emplois était, en réalité, à l’étude. "
Mais, si les suppressions d’emploi étaient " à l’étude " début juillet, est-il vraisemblable que le directeur général des rédactions n’en savait rien le 18 juin, alors même qu’il appelle à la " dynamique " et à la " volonté d’avancer " ?

En fait, tout semble indiquer que le plan de suppressions d’emplois massives a fait sauter un verrou, celui de l’omerta (la loi du silence) imposée en interne dans la tourmente de La Face cachée [5]. C’est désormais la responsabilité de la direction dans le désastre actuel qu’interroge sans détour une partie des personnels. Ce que l’Obs exprime fort diplomatiquement : " Forcément, la rédaction se tourne vers celui qu’elle a élu à sa tête, Jean-Marie Colombani, le président du directoire, et vers Edwy Plenel, le directeur général des rédactions ".

D’abord, " les syndicats et la société des rédacteurs du Monde mettent en cause les primes des dirigeants, les initiatives hasardeuses, le choix erroné du samedi pour la parution du Monde 2, qui a dû être avancée au vendredi ".
Dans leur " déclaration " au " CE extraordinaire du 20 septembre ", les élus CFDT assènent :
" Non, la crise de la diffusion n’est pas une découverte (...) Quant à la publicité, il est temps de ne plus prendre en référence l’année 2000 dont chacun sait qu’elle fait partie des années exceptionnelles. (...) En trois ans, Le Monde a multiplié les expérimentations hasardeuses qui ont pesé sur les comptes. Ne parlons pas des frais de gestion comptables et financiers pour une entrée en Bourse qui n’était qu’un mirage. Il nous faut évoquer les millions d’euros dépensés dans la faillite des distributeurs de journaux dans le métro, l’arrêt du cahier du Monde interactif, de Tout Toulouse, de l’opération d’impression au Maroc, auxquels s’ajoutent le poids des frais financiers, des commissions bancaires, des salaires de hauts dirigeants pour la constitution du groupe, l’ardoise d’une dizaine de millions d’euros effacée pour la filiale du Monde interactif supportée par la seule société éditrice du Monde et par l’ensemble de ses salariés. Il faudra bien aussi solder les comptes de ce supplément incongru de petites annonces pour la région parisienne qui a disparu à la rentrée. "
Quant au Monde 2, " nous vérifions aujourd’hui les conséquences de son lancement aléatoire, un jour mal choisi, un mauvais contexte publicitaire. Nous découvrons avec effarement que l’opération DVD, dont on persiste à nous vanter les mérites, est non seulement déficitaire pour la SEM - sauf à la marge - pour l’imprimerie, mais qu’elle a été à l’origine d’une chute brutale des ventes du Monde 2. Et malgré cette évidente leçon, nous nous apprêtons à recommencer dans les mêmes conditions. "
Enfin, le supplément du New York Times " a, depuis l’origine, contribué à aggraver nos pertes. "

+ 25 % en cinq ans
pour les plus hauts salaires

Des suppressions d’emplois traduisent, en terme de gestion comptable, le choix de réduire un poste de “ dépenses “ : la masse salariale (c’est-à-dire la somme des rémunérations perçues par les salariés). A ce propos, les élus CFDT, dans leur déclaration du 20 septembre, produisent quelques chiffres éclairants. " Depuis 1999, la masse salariale a augmenté de 1,7%. Les effectifs sont passés de 764 salariés à 740, en incluant les CDD. En revanche, les dix plus hauts salaires de l’entreprise ont augmenté de 25% auxquels s’ajoutent divers avantages en nature, tandis que la hiérarchie de la rédaction a bénéficié, en 2003, des hausses de salaires hors de proportion avec la réalité de la situation. "

" Un mot revient chez tous, syndicats et direction : “banalisation”, raconte Le Nouvel Obs. “Le Monde” n’est plus une institution, un mythe. “On est tombé du piédestal : quelque chose s’est cassé, le doute s’est introduit dans l’esprit des lecteurs ; les gens se demandent : est-ce que c’est vrai ?”, chuchote un membre de la société des rédacteurs. Six livres accusateurs en dix-huit mois, dont celui de Péan et Cohen, ça fait mal. En particulier dans un pays où l’on se défie de plus en plus des médias. L’abcès n’a pas été crevé. Le poison continue de faire son effet. "

Le médiateur dans le collimateur de Plenel

Le 18 juin, Plenel l’affirmait : " Le Péan-Cohen nous a gravement atteint. " Comme si ce n’était pas la réaction de la direction du Monde à ce livre qui avait entaché sa propre crédibilité... " Nous devons donc repartir à la conquête de notre image, retrouver une forte identité, une spécificité, une différence. "
Comment faire ? Dans ce paragraphe sur " l’image du journal ", une seule réponse est avancée par le directeur de la rédaction : le changement de médiateur [6]. " Il nous manque un instrument pour restaurer cette image et recréer une relation de confiance avec le lecteur : c’est le médiateur qui contrairement à l’actuel (RS  [7] a une conception du journal d’avant 1995) doit pointer nos erreurs certes mais aussi mener des contre-enquêtes (ex : affaire des lycéens de Montaigne..), comme le fait le NYT [8] ce doit être un espace dynamique et critique mais en phase. " (sic)
Le médiateur Robert Solé en principal, voire unique, agent de l’image du journal ? C’est beaucoup pour un seul homme - pompier transformé en pyromane ! Mais, coïncidence ? les chroniques de Robert Solé n’ont pas toujours été très tendres pour la direction de la rédaction, c’est le moins qu’on puisse dire ! Au point que, phénomène inédit et fâcheux précédent pour l’institution de médiateur, Solé a pu être censuré par le directeur de la direction - c’était une chronique consacrée à la gestion par Plenel des suites de La Face cachée... (Lire Le Monde censure son médiateur et Censure : Le Monde confirme (et se contredit).)

Dans son exposé du 18 juin, à la question " Pourquoi les séminaires ", Edwy Plenel répondait non seulement " l’urgence ", mais aussi : " faire une pause " et " s’écouter ". Une autocritique ?
" Le directeur de la rédaction, focalise tout : espoirs et opprobres, remarque l’Obs. Il lui est reproché de faire "le Monde" à coups de manchettes. Ses longues tirades, sa rugosité, sa propension à croire que, quand on n’est pas avec lui, on est contre...  [9] Quelques jours plus tard, la direction du Monde prenait prétexte de quelques pages du dernier livre du chroniqueur pour le mettre à la porte. Lire notamment Daniel Schneidermann licencié par Le Monde ?, Schneidermann licencié ? Réactions syndicales, Schneidermann licencié : la pseudo-" transparence " du Monde et " Délit d’opinion " au Monde ? Communiqué de dix syndicats (note d’Acrimed).]] “Il faut avoir le cuir épais”, confie un rédacteur anonyme. Le système, accuse-t-on, est devenu pyramidal. “La rédaction a été dépossédée.” Edwy décide de tout à 17 heures, la veille de la parution. Du coup, il n’y a plus grand monde à l’aube. Pour permettre au lecteur parisien d’acheter son journal à l’heure du déjeuner, le bouclage a été avancé d’une heure. Certains s’en agacent et soulignent que, le 3 septembre, "le Monde" a bien failli titrer sur la libération des otages français en Irak. La une a pu être révisée à temps mais un éditorial se félicitant de l’heureuse issue et glosant sur “ce succès indéniable pour le chef de l’Etat” est passé.
En 1995, la nouvelle maquette prévoyait plusieurs systèmes de unes, en fonction de l’importance de l’événement. Mais aujourd’hui prévaut la manchette unique sur quatre colonnes de texte, avec le risque inhérent de la gonflette. Paris-Plage valait-il la une ? Le Loft en valait-il trois ?
"On fait de la mise en scène de l’information, c’est le dada d’Edwy", observe un journaliste du service société qui ne croit pas au credo de Plenel sur la double réalité du "Monde", à la fois “grand journal populaire”, avec une audience de 2,1 millions de lecteurs, et “journal d’élite, de référence, de qualité”... "

" Un journal de référence
et un journal de masse "

Voici en effet la nouvelle lubie d’Edwy Plenel : Le Monde n’est plus le " journal de référence ", " nous sommes un journal de référence et un journal de masse, grand public (...) un journal lu à la fois par l’élite et un public très large ", explique-t-il lors du " séminaire des séminaires " le 18 juin. Une vision qui, au moins, fournit une piste d’explication des multiples Unes racoleuses des dernières années (à condition de tenir pour acquis le lien entre racolage et " grand public "...). Un journal " total ", pour mieux asseoir son pouvoir sur la société (pour reprendre la grille de lecture de Bernard Poulet [10]) ?

Parle-t-on du Monde de Beuve-Méry ? Certes non. Alors, de la formule de 1995 ? Dans la tempête, celle-ci semble comme un dernier môle, un résidu de confiance. Si la direction choisie alors par les journalistes perd irrésistiblement tout crédit auprès du personnel, son œuvre est-elle digne de lui survivre ? " Personne ne nie que la formule lancée en 1995 par le tandem Colombani-Plenel avait redonné un souffle au vieux journal d’Hubert Beuve-Méry et boosté les ventes ", note l’Obs. Plenel le sait, qui, en juin dernier, lançait à la rédaction : " Il faut retrouver un projet collectif, une dynamique, une volonté d’avancer, bref retrouver ce qui a fait la réussite de la formule de 1995 ".
" Plus dur est le retour sur terre ", commente l’Obs.

" Edwy Plenel a refusé de répondre aux questions du "Nouvel Obs", indique l’hebdo. “Je ferme les écoutilles. Ce qui se joue dans les deux ans à venir, c’est notre capacité à sauvegarder l’indépendance du journal”, dit-il. (...) “Nous sommes en période de transition”, assure Fabrice Nora, le directeur général chargé des opérations. "
Et l’Obs de conclure, mi-figue mi-raisin : " la longue liste des entreprises de presse qui ont coulé montre bien que la survie est un combat incessant, même si on est un diamant. "

 
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Notes

[1cf. Ma part du Monde, par Alain Rollat (Editions de Paris, 2003).

[2Le Monde " ne pouvait donner, par respect des procédures légales, aucune informations aux lecteurs " avant la réunion du Comité d’entreprise (CE) de la Société éditrice du Monde (SEM) (Le Monde, 22/09/04).

[3Le Monde, 16 sept. 04, page 35 (déclaration de la présidente de la SDR du Figaro) : " Les déclarations de Serge Dassault sont en contradiction avec les principes de la “charte” des journalistes et des rédactions du Figaro et avec les textes qui régissent la profession de journaliste et ils mettent en péril les principes d’indépendance des rédactions. "
Le Monde, 17 sept. 04, page 32 : " Ces propos sont en contradiction avec les principes fondateurs de la charte des journalistes des rédactions du Figaro " et " mettent en cause les principes d’indépendance des rédactions du Figaro. "
Le Monde, 21 sept. 04, page 32 : " Ces propos sont en contradiction avec les principes fondateurs de la charte des journalistes des rédactions du Figaro " et " mettent en cause les principes d’indépendance des rédactions du Figaro. "
Et, à chaque fois, contrairement aux usages du Monde, il n’est pas fait référence aux précédents articles du journal sur le même sujet...

[4L’hebdo rappelle en note que " “Le Nouvel Observateur” et ”le Monde” sont liés par un échange de participations minoritaires depuis 2002 ", une précision parfois" oubliée " par Le Monde quand il traite de l’Obs... Lire Le Monde soigne Jean Daniel.

[7Robert Solé.

[9" Il faut savoir si tu es dedans ou dehors, Schneidermann ", aurait lancé Edwy Plenel à Daniel Schneidermann ([Propos rapportés notamment par le site du Nouvel Obs (lien périmé, 25/07/2010).

[10cf. Le Pouvoir du Monde, par Bernard Poulet (La Découverte, 2003).

Le Magazine électronique d’Acrimed (numéro 163-septembre 2016)

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Le médiateur de Radio France répond à Acrimed : mépris, condescendance et autosatisfaction

Son impartialité mise en cause, il réplique par une critique des auditeurs et un éloge de son propre travail.

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Déontologie journalistique à géométrie variable.