Observatoire des media

ACRIMED

Lu dans Capital (nov. 2003)

Le Monde cherche du cash, désespérément

par Patrick Lemaire,

" Ces deux dernières années, Le Monde a affiché les plus lourdes pertes de son histoire : 12,6 millions d’euros en 2001, puis 17,2 millions en 2002, pour un chiffre d’affaires de 435 millions ", diagnostique le mensuel économique Capital (novembre 2003).
" Et, en 2003, le déficit devrait encore atteindre 10 millions, a reconnu récemment Jean-Marie Colombani [1]. (…) Les fonds propres ont fondu alors que l’endettement a explosé, dépassant les 100 millions d’euros fin 2002, deux fois plus qu’il y a trois ans ".
Cruel, l’article rappelle que lors de son accession à la direction en 1994, Jean-Marie Colombani s’était engagé à mettre fin aux difficultés économiques chroniques du journal, " qui le conduisaient périodiquement au bord du dépôt de bilan " [2] (" D’habitude plus disert, le patron du Monde a refusé de répondre aux question de Capital, tout comme Alain Minc, le président du conseil de surveillance ").

Colombani " doit donc impérativement trouver du cash ", poursuit Capital, " et il s’est lancé pour cela dans une véritable fuite en avant ".
" Impossible d’augmenter son capital, car ses salariés, qui sont aussi ses actionnaires majoritaires, prendraient le pouvoir " [3]. Une logique qui ne surprend guère dans les colonnes de Capital, où l’on n’a jamais rien lu qui salue quelque forme d’autogestion que ce soit. Mais ce raisonnement est ici présenté comme celui du patron du Monde, celui-là même qui doit son poste de directeur au suffrage de ses collègues journalistes [4]

Colombani a donc eu " recours à des montages sophistiqués ".
En 1995, grâce au carnet d’adresses d’Alain Minc (président de la société des lecteurs et par ailleurs conseiller de plusieurs grands patrons), des entreprises " amies " (" Air France, Saint-Gobain, Pinault " [5]…) contribuent contre seulement 0,5% à 3% des parts.
Cela ne suffit pas. Colombani et Minc décident ensuite de " racheter, quitte à s’endetter, des journaux en bonne santé " (en interne, rapporte Capital, on les appelle des " flotteurs " car " destinés à maintenir à flot le vaisseau amiral ").
Voici donc une motivation de la stratégie de " développement " du Monde plus terre-à-terre que la construction d’un " grand groupe de presse indépendant " (qu’on qualifiera aussi, si nécessaire, d’ " humaniste " voire " chrétien ") !

Echouant successivement à mettre la main sur L’Express, La Libre Belgique, La Dépêche du Midi et (une première fois) le groupe PVC [6], Colombani finit par fondre sur Midi libre, Courrier international [7], et enfin les PVC.

Les salariés des PVC protestent contre la prise de contrôle par Le Monde [8]. C’est " bien plus révélateur des difficultés du "journal de référence" que les polémiques autour des livres qui lui ont été consacrés ces derniers mois ", estime Capital [9]. Car " le problème majeur du Monde n’est pas éditorial, mais financier ".

" Le nouveau groupe constitué autour du Monde avoisinera les 700 millions de chiffre d’affaires à la fin de l’année ", relève Capital. Mais la direction du journal n’est pas pour autant tirée d’affaire. Car la contribution de Midi libre aux résultats sera décevante, et " selon un document interne ", celle des PVC, " le plus gros des flotteurs ", " proche de zéro ". La Vie est déficitaire, les bénéfices de Télérama dégringolent… La crise publicitaire n’épargne personne.

Bref, la stratégie d’acquisition de la direction du Monde tarde à faire ses preuves. D’autant qu’elle a " coûté fort cher. La facture atteint 163 millions d’euros, dont 74 millions restent à trouver pour boucler le rachat de PVC ", indique Capital.

Tandis que le principal banquier du Monde, la BNP, " refuse de lui accorder une ligne de crédit supplémentaire ", Colombani et Minc ont dû solliciter à nouveau les entreprises " amies ", levant 62 millions d’euros sous forme d’ " obligations remboursables en actions " (ORA). Les " amis " en question pourront transformer ces ORA en actions lors de l’introduction en Bourse du journal (maintes fois annoncée mais reportée sine die [10]), ou en tous les cas " réclamer leur remboursement en cash à partir de 2007 ".
Que de façon poétique ces choses-là sont dites ! Minc lui-même reconnaît que si ces ORA étaient converties aujourd’hui, les " entreprises amies " détiendraient 40% du Monde SA [11]
Un représentant du personnel confie à Capital : Colombani " nous a assurés que l’opération PVC serait financée pour l’essentiel par un nouvel emprunt, mais nous ne savons pas auprès de quelle banque, ni à quel coût. Or une partie de nos pertes est déjà due à d’énormes frais financiers. "

Pour la direction du Monde, la solution réside peut-être du côté des PVC, dont elle vient de décapiter brutalement le management (de façon " humaniste " et " chrétienne ", cela va sans dire…) [12].
Les caisses du groupe catholique sont " en effet bien remplies (sa trésorerie est évaluée à 30 millions d’euros) et ses fonds propres conséquents ", signale Capital. Ils " seront les bienvenus pour renforcer ceux du Monde ". De plus, la cession de certains actifs de PVC s’avèrerait juteuse : un patrimoine immobilier évalué à 46 millions d’euros, et, déjà mise en vente, la société Presse informatique, qui gère 70% des abonnements de la presse française (91 millions de chiffre d’affaires, 900 salariés).

Alain Minc confiait récemment au Figaro (1er juillet) : il " est hors de question de céder quoi que ce soit d’essentiel... " Reste à savoir ce qui est considéré comme " essentiel ", soulignions-nous [13].

Un analyste financier cité par Capital estime pourtant que ces cessions n’apporteraient pas de solution au problème central du Monde, ses " déficits chroniques ". Depuis deux ans, les recettes publicitaires ont fondu de 35%. Et Capital de stigmatiser " le dérapage des coûts de structure " : le directeur de la rédaction, Edwy Plenel, a accru sensiblement les effectifs journalistiques, une " RTT très généreuse " a été accordée. Selon Capital, " le nombre de journalistes a augmenté de 50% pour atteindre 320 ". Et " la hiérarchie ressemble à une armée mexicaine : 90 chefs, dont une trentaine de rédacteurs en chef et de directeurs ".
Le rythme effréné des grâces et disgrâces à la rédaction en chef, au bon plaisir d’Edwy Plenel, a sans doute des conséquences financières…

Résultat : les chefs doivent " baisser les coûts ". Et " une trentaine de départs volontaires " sont programmés prochainement, indique Capital.
Cela suffira-t-il ? Rien n’est moins sûr, selon le mensuel économique. " Les ventes du journal sont retombées " : moins 4% au premier trimestre. Et Fabrice Nora, le directeur général " a été vu arpentant les couloirs en répétant que les journalistes "étaient vraiment trop nombreux" ". Bonjour l’ambiance !

 
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Notes

[2Lire Les coulisses de la conquête du Monde (note d’Acrimed).

[4Lire Les coulisses de la conquête du Monde (note d’Acrimed).

[5Aujourd’hui propriétaire du Point

[6Publications de la Vie catholique, maison-mère de La Vie et Télérama.

[7A la faveur d’une mystérieuse transaction avec Jean-Marie Messier (Vivendi), malgré des relations orageuses depuis l’échec de la reprise de L’Express, dont Vivendi était aussi la maison-mère...

[8Voir notre rubrique Le Groupe Le Monde (note d’Acrimed).

[9L’auteur de l’article écrit que " La Face cachée du Monde, de Pierre Péan et Philippe Cohen (voir notre rubrique "La face cachée du Monde"), et Le Cauchemar médiatique de Daniel Schneidermann (Voir notre rubrique Les suites visibles de "la face cachée") (…) portaient avant tout sur le contenu du quotidien ". Curieuse affirmation. Bon nombre des chapitres de La Face cachée ne traitent pas du contenu du journal mais de son histoire interne, de l’itinéraire et de la " politique industrielle " de ses dirigeants actuels. Quant au Cauchemar médiatique, il n’est consacré au Monde que sur quelques pages, l’essentiel de l’ouvrage se penchant sur d’autres aspects du paysage médiatique… A contrario, le contenu du quotidien est le sujet du Pouvoir du Monde, de Bernard Poulet (ed. La Découverte), mais ce dernier livre a été plutôt négligé par les médias. A croire que le journaliste de Capital a négligé de lire " les livres consacrées au Monde ces derniers mois ", s’en tenant aux apparences de la couverture médiatique…

[10Voir notre rubrique Le Monde en Bourse (note d’Acrimed).

[11Lire Le Monde revoit ses ambitions à la baisse (note d’Acrimed).

[13Lire Le Monde revoit ses ambitions à la baisse (note d’Acrimed).

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