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« Un quotidien de référence » ?

Le Monde censure son médiateur

par Patrick Lemaire,

En censurant le médiateur du Monde, la direction du journal se tire une balle dans le pied.

La rubrique résiduelle du médiateur du Monde n’est jamais apparue comme un inexpugnable foyer de résistance à la tragique évolution du quotidien du soir [1]. Malgré les remous provoqués par le livre-enquête de P. Péan et Ph. Cohen La Face cachée du Monde (ed. Mille et une nuits), la chronique du médiateur qui a suivi la parution de l’ouvrage, du moins ce qu’il en est paru dans le quotidien (en date des 2-3 mars), ne semblait guère démentir l’indulgence pateline qui domine d’ordinaire ses écrits (voir notre article Le médiateur peine à se voiler la "face cachée").

La contre-attaque en rangs serrés de l’entreprise semblait suivre son cours, jusqu’à ce matin du mercredi 5 mars.

Pascale Clark recevait dans " Tam tam " sur France Inter les deux auteurs de La Face cachée..., et... Daniel Schneidermann, éminent chroniqueur en chef du Monde Télévision et arbitre des convenances audiovisuelles dans "Arrêt sur images" le dimanche sur France 5. C’est la première fois qu’un journaliste du Monde acceptait de s’exprimer publiquement sur " l’affaire ", de surcroît dans un débat contradictoire avec Péan et Cohen.

Dans le dernier quart d’heure de l’émission, après avoir longuement pilonné les auteurs (en s’en tenant à quelques pages d’un livre qui en comporte plus de 600), Daniel Schneidermann lâchait le " scoop " :

" Quelque chose de sans précédent s’est passé dans le journal, la chronique du médiateur Robert Solé a été censurée, a été amputée de quelques lignes. Robert Solé demandait à la fin de son papier de samedi matin [daté dimanche-lundi, ndlr] des explications à la direction du Monde, qui va bien devoir un jour s’expliquer. Ce qui est très grave car le médiateur est au cœur de la relation de confiance entre le journal et son lectorat. Le médiateur, il est indépendant de la rédaction, il est là pour prendre position sur les grandes questions qui concernent la rédaction. Son rôle, son statut, son pouvoir, sont écrits dans la charte du journal, c’est-à-dire que c’est un engagement que nous prenons par rapport à nos lecteurs, et il est clairement précisé qu’en aucun cas son article ne peut être coupé sans son accord. Or, il s’avère, qu’apparemment, dans la fièvre du bouclage, on a essayé de le joindre, on n’y est pas arrivé et on a coupé quelques lignes de son papier. "
 [2]

Interrogé le soir même par un lecteur au cours d’une discussion en ligne organisée par Le Monde, Pierre Georges, directeur adjoint de la rédaction [3], répond :

" Je sais effectivement qu’un paragraphe, un seul (sic), de la dernière tribune du médiateur a été coupé samedi en fin d’édition. Ce paragraphe faisait référence à la publication, pour mardi, donc hier, d’un supplément consacré au livre, supplément envisagé à ce moment-là. La direction de la rédaction, ayant annulé ce supplément, a coupé cette annonce. " [4]

Alors, question : que contenait le passage " caviardé " ? Simplement l’" annonce " d’" un supplément consacré au livre, supplément envisagé à ce moment-là ", comme le dit Pierre Georges, ou Robert Solé y demandait-il " des explications à la direction du Monde ", comme l’affirme Daniel Schneidermann ?

" Ce que je veux simplement croire, c’est que, dans sa prochaine chronique, Robert Solé aura tout loisir et toute liberté de revenir sur cet incident et de le raconter aux lecteurs du Monde ", poursuivait Schneidermann. On n’ose penser que celui-ci a rendu publique cette censure sans l’accord de la victime. Pour l’instant, Robert Solé n’a pas souhaité répondre aux questions de Libération (qui rapporte l’épisode dans son édition du 6 mars).

Tout ceci n’empêche pas Edwy Plenel, directeur de la rédaction du Monde, de répondre à la question du Point (article republié le 19 janvier 2007 sur le site du Point) : " Justement, dans l’affaire Vivendi, pourquoi ne pas avoir mentionné que Pierre Lescure, limogé par Messier, était administrateur du Monde ? 

E. Plenel : Nous avons eu ce débat. C’est une règle qui figure dans notre livre de style. Nous aurions dû nous en souvenir. Mais je rappelle quand même que nous
sommes le seul journal à publier des rectificatifs au même endroit, à nous imposer des droits de réponse sans reparties assassines de la rédaction, à posséder un médiateur indépendant… "
 [5]

De même, une phrase de ladite chronique du médiateur n’en prend que davantage de relief. Robert Solé écrit : " J’en profite pour rappeler que le médiateur est extérieur à la rédaction, qu’il jouit d’une entière liberté et n’a jamais eu à se plaindre d’une quelconque censure ". Il était en effet utile de le préciser. Une dernière fois.

Depuis qu’il fut investi de l’auguste magistère, Robert Solé, malgré quelques remarques frondeuses le plus souvent entre les lignes, pouvait sembler emboîter le pas de son prédecesseur Thomas Férenczi, passé maître dans l’autopromotion du journal et la justification de dérapages pourtant flagrants pour le commun des lecteurs.

Mais l’eau tiède peut encore échauffer les esprits, pour peu que le climat s’y prête. L’actuelle direction du Monde a sans doute estimé que - après l’incartade du même Daniel Schneidermann, la veille [6] -, une dissonance trop manifeste du médiateur finirait de ruiner l’harmonieuse litanie des protestations indignées et creuses égrenées depuis le 26 février. C’est ainsi que - mouvement de panique ? Vaniteuse velléité d’affirmer une autorité deliquescente ? - un médiateur à l’indulgence stylée se trouverait presque érigé en " martyr " du navire à la dérive.

Au-delà de la curiosité amusée, l’épisode paraît comme un "dégât collatéral" d’une défense absurde qui alimente ce qu’elle prétend combattre. Cette censure grossière ne manquera pas d’alimenter la thèse de Péan et Cohen quant au management autocratique de la direction du journal. Le masque commencerait-il à tomber pour la face cachée ?

 
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Souscription 2018Souscription 2018

Notes

[1Voir les articles consultables à partir du "thème associé" médiateur (ci-contre, colonne de gauche) (Note d’Acrimed).

[2Retranscrit par le site du Nouvel Observateur.

[3Qui remplace au pied levé Edwy Plenel, "très pris par l’élaboration des trois pages que Le Monde consacrera demain au livre de Péan et Cohen, [il] supervise ce travail. " Lire le résultat de ce travail très prenant (à partir de l’encadré "A nos lecteurs " dans la colonne de droite de la page d’accueil du site du Monde).

[5Souligné par nous.

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