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Le Monde - Télérama : petite manip entre amis…

par Patrick Lemaire,

1er épisode. Le Monde " fait le ménage " à Télérama

Le 15 octobre 2003, on apprend que Marc Lecarpentier, président du directoire de Télérama (groupe PVC, dont Le Monde a pris récemment le contrôle), était " débarqué ". Le groupe communique : " A la suite de la prise de participation majoritaire du groupe Le Monde dans le goupe PVC et dans le cadre de la réorganisation du pôle magazine, il a été proposé à Marc Lecarpentier, président du directoire de Télérama, de nouvelles responsabilités. Marc Lecarpentier a estimé inacceptables les propositions qui lui étaient faites, et considère qu’il a été contraint de donner sa démission de président du directoire et de faire jouer la clause de cession pour son poste de directeur des rédactions de Télérama. " " Un conseil de surveillance de Télérama se tiendra le mercredi 15 octobre au cours duquel Bruno Patino sera proposé à la présidence du directoire de Télérama en remplacement de Marc Lecarpentier " (La Correspondance de la presse).
Bruno Patino est directeur général du Monde Interactif, la filiale multimédia du quotidien, et membre du comité de direction du Monde SA, après avoir été secrétaire général du Monde SA et éditeur délégué des éditions de l’Etoile (Les Cahiers du cinéma, Aden).

" Jean-Marie Colombani voulait-il un homme à lui à la tête de ce petit bijou de rentabilité qu’est Télérama, interroge Libération (15 octobre). Officiellement non, bien sûr. Il s’agit seulement de "raccourcir les circuits de décision" dans le futur pôle "magazine-édition" du groupe, explique Gilles de Courtivron, président du directoire des PVC, qui codirigera ce pôle avec Bruno Patino. Une autre filiale des PVC, Malesherbes Publications (éditeur de La Vie, Prier, etc.), est elle aussi "raccourcie" : elle perd son président, Jean-Claude Petit, qui ne sera pas remplacé après son prochain départ en retraite. "

" Je ne suis pas là pour faire partir quiconque ", avait assuré Jean-Marie Colombani aux journalistes du groupe PVC, en mars. " C’est exact et c’est sûrement pour ne pas l’avoir cru que Marc Lecarpentier (...) a été invité à dégager ", ironise Le Canard enchaîné (15 octobre).

Son " débarquement ", après 26 ans dans l’entreprise, a immédiatement suscité l’indignation des salariés : l’Association des personnels de Télérama (APT) déclare "Nous n’avons jamais été dupes du discours des dirigeants du Monde et de PVC sur le soi-disant respect des "valeurs humanistes et chrétiennes" qui devaient présider à la fusion de nos deux groupes. (…) La brutalité de cette mainmise ne peut que susciter l’inquiétude quant à l’avenir du journal et de son identité." Tandis que les associations de personnels de PVC et de Malesherbes Publications avouent leur surprise : elles ne pensaient pas que " l’accélération " de la construction d’un groupe " s’accompagnerait de mesures aussi brutales ", même si elles savaient " que des changements allaient s’opérer pour construire " ce groupe. " En effet, en appeler constamment au respect des "valeurs qui ont forgé l’identité du groupe PVC" et, dans le même temps, construire dans la précipitation une organisation qui écarte les acteurs de cette identité ne peut qu’inquiéter l’ensemble du personnel ".
Les trois associations de personnel tiennent à " dire, avec force, que nous ne voulons pas que les méthodes employées pour y arriver emploient des voies étrangères à notre culture et à nos valeurs ".

Emotion légitime, même si les pratiques dénoncées aujourd’hui étaient connues, pour avoir été expérimentées, selon le même mode opératoire, lors des précédents " raids " du Monde (lire ici même Les coulisses de la conquête du Monde, et dans Libération (15 oct. 2003) " Aux « Cahiers » et à « Midi libre » déjà... " [1])

2e épisode. Le Monde communique.
Grossièrement

Une fois n’est pas coutume, Le Monde informe ses lecteurs dans les plus brefs délais d’une information qui le concerne : ce même mercredi 15 octobre en début d’après-midi, l’édition daté 16 octobre annonce en dernière page que Bruno Patino devient président de Télérama à la place de Marc Lecarpentier [2].

Le Monde reproduit des extraits du communiqué du groupe et une phrase de celui de l’Association du personnel de Télérama (APT), mais ajoute : " En mars dernier, l’APT avait émis un vote négatif à propos du renouvellement de Marc Lecarpentier à la présidence du directoire de Télérama. "

Sous son apparence strictement informative, ce court papier soulève la colère aux PVC.
Pour deux raisons. D’abord, " l’élection de Bruno Patino ne devait être entérinée que quelques heures plus tard, mercredi en fin d’après-midi, par un vote du conseil de surveillance de l’hebdomadaire " (Libération, 17 octobre).
De plus, la relation par Le Monde de la position de l’APT en mars relève d’une grossière manipulation.
En effet, le vote négatif du personnel de Télérama était en fait un vote de défiance à l’égard du Monde : Libération (15 octobre) rappelle que Lecarpentier ne s’était " pas opposé à l’entrée du Monde dans le capital des PVC, à hauteur de 30 %, en 2000. Cela lui avait d’ailleurs valu, il y a six mois, un vote de défiance de la part des salariés de l’hebdomadaire lors de son renouvellement au poste de président du directoire ".

Ça fait désordre. Dès le lendemain de son annonce de la nomination de Bruno Patino, Le Monde (daté 17 octobre) publie, toujours en dernière page (sous le titre, on ne peut plus sobre, " A Télérama "), une lettre de Marc Lecarpentier :

" Sous le titre "Bruno Patino devient président du directoire de Télérama", publié avant même qu’ait eu lieu le vote du conseil de surveillance, Le Monde a annoncé hier mon départ de Télérama où j’ai eu le bonheur, vingt-six ans durant, de participer à la construction d’un hebdomadaire, aujourd’hui fier de ses 2,8 millions de lecteurs. Quatre lignes, subrepticement ajoutées aux communiqués du groupe PVC et de l’Association du personnel de Télérama (APT), rappellent le vote négatif de l’APT lors du renouvellement de mon mandat de président du directoire, en mars. La place aura sans doute manqué au quotidien de référence, désormais propriétaire de Télérama, pour expliquer que ce vote marquait, à côté d’autres causes, les fortes craintes du personnel vis-à-vis du nouvel actionnaire, à l’époque minoritaire, et pour rappeler qu’était mal vécu le rapprochement que j’avais envisagé avec certains services du Monde. Les lecteurs communs de Télérama et du Monde apprécieront comme il se doit cette rigueur de l’information. Ce qui ne m’empêche pas de souhaiter bon vent et bonne chance à mon successeur, au-delà du vote négatif de l’APT, émis hier à son endroit. "

Le Monde fait ensuite état du communiqué suivant : "Le conseil de surveillance de Télérama s’est réuni mercredi 15 octobre à 18 h 30. Il a tenu à exprimer son émotion à la lecture du titre du Monde paru le même jour en milieu de journée, annonçant la nomination du nouveau président du directoire de Télérama alors que le vote n’avait pas encore eu lieu."

Enfin, le quotidien " prie Marc Lecarpentier, les membres du conseil de surveillance et le personnel de Télérama d’accepter ses excuses pour ce titre manifestement hâtif. "

Mais pas pour la manip sur le vote du personnel en mars…

 
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Notes

[1 Aux « Cahiers » et à « Midi libre » déjà...
Marc Lecarpentier n’est pas le premier dirigeant d’un titre racheté par Le Monde à être débarqué. Avant lui, Serge Toubiana en a fait l’expérience. Figure historique et directeur des Cahiers du cinéma, il est d’abord confirmé dans ses fonctions après le rachat de la revue par Le Monde en 1998. Deux ans plus tard, il est remercié et remplacé par Franck Nouchi, un journaliste du Monde (revenu depuis au quotidien). Le patron actuel des Cahiers est Jean-Michel Frodon, ex-critique de cinéma du Monde. L’éviction la plus spectaculaire concerne José Frèches. Ayant conquis à la hussarde le groupe Midi Libre en 1999, il invite Le Monde à entrer dans son tour de table pour asseoir son pouvoir. C’est chose faite le 26 juin 2000. Deux jours plus tard, il est éjecté. Et c’est Noël-Jean Bergeroux, un homme du Monde, qui prend sa place. "
(Libération, 15 oct. 2003.)

[2" Bruno Patino devient président du directoire de "Télérama"
Marc Lecarpentier, président du directoire de Télérama, hebdomadaire du groupe Publications de la Vie catholique (PVC), dont Le Monde détient 56 %, a quitté ses fonctions, et il sera remplacé par Bruno Patino, a annoncé mardi 14 octobre le groupe. "A la suite de la prise de participation majoritaire du groupe Le Monde dans le groupe PVC et dans le cadre de la réorganisation du pôle magazine, il a été proposé à Marc Lecarpentier, président du directoire de Télérama, de nouvelles responsabilités, a indiqué le groupe. Marc Lecarpentier a estimé inacceptables les propositions qui lui étaient faites, et considère qu’il a été contraint de donner sa démission de président du directoire et de faire jouer la clause de cession pour son poste de directeur des rédactions de Télérama". L’Association du personnel de Télérama (APT) a réagi en estimant que ce changement marque "une mainmise qui "ne peut que susciter l’inquiétude quant à l’avenir du journal et de son identité".
L’Association du personnel de Télérama (APT) a réagi en estimant que ce changement marque "une mainmise" qui "ne peut que susciter l’inquiétude quant à l’avenir du journal et de son identité". En mars dernier, l’APT avait émis un vote négatif à propos du renouvellement de Marc Lecarpentier à la présidence du directoire de Télérama. "
(Le Monde, 16 octobre 2003).

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