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Larzac 2003 : Le télégraphiste du Télégramme « débat » de la mondialisation

par Alain Thorens, Henri Maler,

Dans Le Télégramme du samedi 9 août, page 3, un journaliste préposé aux grandes questions s’est fendu d’un billet écrit dans la stratosphère. Cela s’annonce par une question en surtitre : « A quand un vrai débat ? » et cela se poursuit par une « Analyse » : c’est le titre.

L’ « Analyse » commence ainsi :

« C’est parce qu’il sait que le gouvernement ne peut pas retenir sa proposition que José Bové a lancé l’idée d’un débat national sur la mondialisation. Dans la bonne tradition des petites provocations médiatico-gauchistes inaugurées il y a 35 ans par Daniel Cohn-Bendit, le porte-parole de la Confédération paysanne prend la pose de chef de l’opposition en évitant d’avoir à prouver sa légitimité. »

Si vous voulez savoir pourquoi le débat est impossible, il faut lire la suite. En attendant, vous avez droit à l’increvable série : « provocation médiatico-gauchistes », Daniel Cohn-Bendit (« il y a 35 ans », il est vrai »), absence de « légitimité » (la question de la légitimité ne se pose pas, on le sait, à certains journalistes, titulaires d’un droit de débat sans limites…).

Depuis la stratosphère où il réside, le télégraphiste du Télégramme déclare - c’est le premier sous-titre - « Manque de sérieux ». Que nous réserve notre pontifiant ? Ceci :

« Dans l’absolu [sic], un débat sur la mondialisation serait doublement salutaire. D’abord parce que ce thème recouvre des problématiques complexes et se répartit en de très nombreux dossiers techniques qui vont de la santé à l’agriculture en passant par le droit et la fiscalité. Ensuite parce qu’un vrai débat obligerait les protagonistes à confronter des expertises équilibrées, ce qui est loin d’être le cas. Il suffit d’examiner la liste des intervenants du Larzac pour constater que les altermondialistes ne son , pas en mesure d’aligner des spécialistes susceptibles de « faire le poids » face aux techniciens de l’OMC. Aussi respectables soient-elles, les convictions militantes ne remplacent pas la connaissance des faits et des mécanismes. (…) On ne discerne pas, sur le plateau du Larzac, une contribution susceptible de contrer les tenants et praticiens de la mondialisation. »

Expert en experts - ce qui veut dire « super-expert » - Alain Joannès (c’est le nom du « discernant » qui réserve le débat à des experts … dont il fait évidemment partie) discerne, en revanche des « Idéalismes hétéroclites » : c’est le deuxième sous-titre. Et ça donne :

« On y trouve, en revanche, [sur le plateau du Larzac], beaucoup d’idéalismes hétéroclites, pas mal de rancoeurs sociales et une profonde frustration face à la disparition des grandes idéologies qui expliquaient toutes les misères du monde en quelques slogans. »

Pour rédiger une phrase pareille, il vous suffit de deux ingrédients. Le premier : savoir opposer « divers » et « hétéroclite ». « Divers » sont les éditorialistes qui disent la même chose ; « hétéroclites » sont les « idéalistes » qui n’ont pas compris la « complexité ». Le deuxième ingrédient suit : savoir opposer la « complexité » (des problèmes et … des articles du Télégramme) et la « simplicité » des slogans. En laissant mijoter, en compagnie des « rancoeurs sociales » et de la « profonde frustration », vous obtenez également la phrase suivante :

« C’est d’ailleurs la raison pour laquelle un gouvernement de droite ne peut pas organiser un débat sur la mondialisation car il aiderait ainsi José Bové et ses groupuscules activistes à prendre la tête d’une opposition plus dangereuse que la gauche parlementaire. Outre le fait qu’un parti socialiste « de gouvernement », divisé de surcroît, est plus facile à tenir en respect que les commandos d’intermittents et de militants anti-OGM, la mise en valeur des récriminations de José Bové contrarierait énormément les interlocuteurs naturels du gouvernement. »

Des réflexions comme celles-là, ça se mérite. Reprenons. Pourquoi « un gouvernement de droite ne peut pas organiser un débat sur la mondialisation » ? Réponse possible : parce qu’il est de droite. Réponse télégraphiée depuis Brest : parce qu’on ne peut pas discuter avec les « idéalismes hétéroclites ». Cette raison - « C’est d’ailleurs la raison pour laquelle … » - étant insuffisante, la même phrase nous en sert une deuxième : « car ». Car quoi ? « car », en discutant, le gouvernement « aiderait José Bové et ses groupuscules activistes à prendre la tête d’une opposition plus dangereuse que la gauche parlementaire. ».

On a compris : il n’est pas plus question de débattre avec les « commandos » d’intermittents et de militants anti-OGM, qu’avec les « commandos » qui ont fait grève et ont manifesté en mai et juin 2003. La discussion est réservée au parti socialiste : « les interlocuteurs naturels du gouvernement. »

On vous épargne le commentaire de la suite de cette leçon …

… Un éloge de la démocratie réservée aux experts, aux tenanciers des médias et aux interlocuteurs naturels du gouvernement.

 
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