Observatoire des media

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La vraie/fausse interview d’un député du PS par Les Échos

par Henri Maler,

Nous connaissions déjà les publireportages fournis pas des entreprises aux journaux qui les offrent parfois à leurs lecteurs, avec ou sans claire précision de leur provenance. Nous avons découvert l’entretien-communiqué, dont la recette est simple : vous accordez un entretien à un média avant de le communiquer à d’autres dans l’espoir que l’un d’entre eux le reproduise, mais sans savoir que l’un de ses employés s’en attribuera la paternité. Cette forme de plagiat n’est pas une pure fiction. En voici la preuve.

Le 3 septembre 2008, Le Dauphiné Libéré publie un entretien avec Didier Migaud, président (PS) de la commission des finances à l’Assemblée nationale. Son titre ? « Finances publiques : Sept milliards de recettes fiscales en moins" » Le 5 septembre, Les Echos publient… un entretien avec Didier Migaud, président (PS) de la commission des finances à l’Assemblée nationale. Son titre ? Une citation du député : « Près de 7 milliards de moins-values fiscales en 2008 ». À première vue, à deux jours de distance, un même parlementaire aurait accordé à deux quotidiens différents un entretien sur le même sujet. Etonnant, non ?

Mais ce qu’il l’est encore plus, comme l’établit le test comparatif que nous publions en Annexe, c’est que les propos officiellement « recueillis » par le journaliste des Echos sont presque totalement identiques à ceux qu’avait réellement recueillis Stéphène Jourdain, journaliste au Dauphiné, deux jours plus tôt.

Alerté par une correspondante, nous avons découvert qu’Agoravox l’avait été également et, sous le titre « Interview facile dans Les Echos », avait proposé l’explication suivante : « En fait, l’attaché de presse de l’élu socialiste, a trouvé l’interview parue dans Le Dauphiné si bien tournée qu’il a trouvé dommage de ne pas en faire profiter tout le pays. Il a donc envoyé le texte aux Echos - sans préciser semble-t-il qu’il était déjà paru dans un autre journal - comme un vulgaire communiqué de presse. »

Soucieux d’en avoir le cœur net, nous avons recoupé l’information auprès d’une source authentifiée par nos soins qui nous a expliqué que la version publiée par Les Echos serait la version renvoyée à Didier Migaud par la journaliste du Dauphiné Libéré pour lui faire relire ses propos, comme c’est devenu l’usage. Celle-ci y aurait ensuite apporté de légères retouches et coupes avant publication dans Le Dauphiné le 3 septembre. C’est sa version longue que Les Echos auraient publiée deux jours plus tard.

Si vous avez bien suivi jusque là, vous pouvez en déduire comme nous que c’est très vraisemblablement l’attaché de presse qui, satisfait de l’entretien accordé par son patron au Dauphiné, l’a envoyé aux Echos… qui se sont empressés de le publier, comme s’ils l’avaient réalisé eux-mêmes.

« Propos recueillis par Guillaume Delacroix », précisent Les Echos. Pieux mensonge ?

Pieux ? Certainement pas. Mensonge ? C’est selon. Mensonge évident qui laisse croire que les questions posées l’ont été par le journaliste des Echos. Mais stricte vérité, pourtant. Ces propos ont bien été « recueillis » par Guillaume Delacroix… dans un courrier adressé aux Echos : dans un fichier attaché d’un courrier électronique peut-être, attaché par l’attaché…

Nous n’aurions sans doute pas nommé ce journaliste très « indépendant » de crainte de le voir privé de son emploi s’il avait été un simple pigiste ou un salarié en CDD, qui adapte – frauduleusement – la déontologie à son statut. Mais, à moins qu’il s’agisse d’un homonyme, Guillaume Delacroix est journaliste au service économie générale des Echos depuis septembre 2000. Et - c’est un comble – il est associé (avec Dominique Seux) à une accusation contre l’inspecteur du travail Gérard Filoche pour… un prétendu plagiat que celui-ci récuse [1].

Vrai ou faux plagié ? En tout cas, vrai plagiaire et arroseur arrosé.

Henri Maler

PS. Les avocats des journalistes des Echos réclament la modique somme de 25000 euros à Gérard Filoche pour un soupçon de plagiat qui reste à établir ou à démentir. Pour un plagiat avéré, Le Dauphiné Libéré et sa journaliste se contenteraient sans doute d’un modeste « Rectificatif »… Et Acrimed d’un abonnement gratuit d’une durée illimitée aux Echos.

- Dernière minute (le 10 septembre 2008, à 11h) : Nous venons de prendre connaissance des explications fournies par Guillaume Delacroix à Rue 89 (« Les Echos plagient Le Dauphiné… à cause d’un attaché parlementaire », par Augustin Scalbert). Le journaliste des Echos affirme qu’il s’agit d’un plagiat « involontaire » et qu’il est « sidéré par la proximité des questions ». Nous aussi… « Je les ai posées, dit-il, je n’ai pas fait de copier-coller. On est très embêtés ici, car on s’est tous faits rouler dans la farine par le collaborateur parlementaire de Didier Migaud. ».


Annexe : Test comparatif entre l’entretien original et sa copie

… Pour creux qui auront la patience de lire deux fois le même entretien

I. Entretien original paru dans Le Dauphiné (et sur son site - lien périmé), le 3 septembre à 8h15)

« Finances publiques : "Sept milliards de recettes fiscales en moins" »,
par La Rédaction du DL, le 03/09/08 à 08h15

« Après François Fillon, l’OCDE a révisé hier la croissance de la France à 1 % pour 2008. Didier Migaud, Président de la commission des finances à l’Assemblée nationale, analyse les conséquences sur le budget de l’Etat.

- Quel sera impact de la faible croissance française sur les finances publiques ?
- Une nouvelle dégradation ! On peut redouter près de sept milliards d’euros de moins-values de recettes fiscales sur le budget de l’État. Les recettes sociales devraient, elles aussi, diminuer, et les dépenses augmenter.

- La France risque de ne pas tenir son objectif de déficit (2,5 % du PIB), voire de dépasser la limite européenne des 3 %...
- Comme le souligne la Cour des comptes, nos finances publiques évoluent à contre courant des autres pays de l’Union. Notre déficit public s’est creusé en 2007 (2,7 % du PIB), malgré une croissance supérieure à 2 % ! Je ne vois pas comment la France pourrait se restreindre à 2,5 % avec 1 % de croissance sur 2008. Notre pays devrait frôler les 3 %. Nos marges de manoeuvre diminuent encore. Cela nous fragilise et les conséquences seront forcément négatives pour une grande majorité de nos concitoyens. À un moment donné, la facture leur est toujours présentée.

- Quels sont les moyens de limiter le déficit public ?
-Cette situation est la conséquence de choix fiscaux et économiques. L’idéal serait de revenir sur le paquet fiscal, à la fois injuste et inefficace au regard des objectifs affichés : le pouvoir d’achat et la croissance. Mais je ne sens pas l’actuelle majorité capable de cette remise en cause... Rien que pour compenser les moins-values de recettes fiscales, il faudrait annuler la totalité de la réserve de précaution (des crédits budgétaires gelés, NDLR) constituée au début de l’exercice. Du jamais vu ! C’est de toute façon impossible, car une partie servira à payer des dépenses annoncées et non budgétées, ainsi que le surcoût de charges de la dette (à la suite de l’augmentation des taux d’intérêt).

- Mme Lagarde veut évaluer la pertinence des niches fiscales tous les cinq ans : qu’en pensez-vous ?
- L’évaluation doit être une règle. La mission d’information sur les niches fiscales que j’ai présidée préconisait qu’elle ait lieu tous les trois ans. Il est heureux que le gouvernement reprenne notre proposition. Il devrait en suivre d’autres, notamment le plafonnement global de ces niches. Leur forte progression depuis 2002 (de 50 à 73 milliards d’euros) remet en cause non seulement la justice fiscale, mais également la maîtrise de nos comptes publics. C’est donc un sujet majeur et un rendez-vous essentiel du budget pour 2009.

Propos recueillis par Stéphène Jourdain

II. Entretien copié/collé paru dans Les Echos du 5 septembre ( et sur son site repris sur le site).

Didier Migaud, Président de la commission des finances à l’Assemblée nationale,
« Près de 7 milliards de moins-values fiscales en 2008 »

- Après François Fillon, l’OCDE a réduit à 1 % sa prévision de croissance pour la France en 2008. Quels risques cela fait-il peser sur les finances publiques ?
- Une nouvelle dégradation de la situation est inévitable. Avec une croissance attendue précédemment entre 1,7 % et 2 %, le gouvernement prévoyait des recettes fiscales en recul de 3 à 5 milliards d’euros par rapport au budget voté. Désormais, on peut redouter, au total, près de 7 milliards d’euros de moins-values pour l’Etat. Des conséquences sont également à craindre sur nos comptes sociaux, avec une progression des dépenses et une diminution des recettes.


- 
Pensez-vous que le déficit public puisse s’approcher à nouveau des 3 % du PIB cette année ?
- Comme le relève la Cour des comptes, la France connaît en matière de finances publiques une évolution à contre-courant de ses voisins. Nous sommes devenus le mauvais élève de l’Union européenne. En 2007 déjà, notre déficit public s’est creusé à 2,7 % du PIB, malgré une croissance supérieure à 2 % ! Je ne vois donc pas comment nous pourrions ne pas dépasser les 2,5 % prévus pour 2008, alors même que la croissance sera de l’ordre de 1 %. Nous devrions au contraire nous rapprocher des 3 %, voire les atteindre, ce qui réduira considérablement nos marges de manoeuvre et n’aura que des conséquences négatives pour une grande majorité de nos concitoyens.


- 
Comment enrayer cette dégradation ?
- Nous aurions pu éviter cette situation qui est la conséquence de choix fiscaux et économiques. L’idéal serait de revenir sur le « paquet fiscal », à la fois injuste et inefficace au regard des objectifs affichés, à savoir le pouvoir d’achat et la croissance. La simple compensation des moins-values de recettes fiscales nécessiterait l’annulation de la totalité des 7 milliards d’euros de la réserve de précaution constituée au début de l’exercice budgétaire. Ce serait du jamais-vu ! Et c’est de toute façon impossible, car il va y avoir des dépenses supplémentaires à assumer, comme les opérations extérieures des armées et l’allocation pour adulte handicapé. Sans parler du surcoût des intérêts de la dette, en raison de l’augmentation des taux d’intérêt.


- 
La révision des niches fiscales tous les cinq ans, comme l’envisage la ministre de l’Economie, Christine Lagarde, peut-elle être une partie de la solution ?
- C’est l’une des propositions de la mission d’information sur les niches fiscales que j’ai présidée. Il est heureux que le gouvernement la reprenne. L’évaluation doit être une règle mais il y en a d’autres très importantes. Je pense surtout au plafonnement global de ces niches, qui ont augmenté de 50 à 73 milliards d’euros depuis 2002. C’est un sujet majeur et qui doit être un rendez-vous essentiel du budget 2009.

Propos recueillis par Guillaume Delacroix

 
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