Observatoire des media

ACRIMED

De nouveaux chiens de garde ?

La vengeance d’Alain Duhamel, juge de Serge Halimi

par Henri Maler,

Résumé des chapitres précédents : en 1997, paraissait dans la collection « Liber-Raisons d’Agir », un petit livre (110 pages, petit format) au coût modique de 30 francs. Sous le titre Les nouveaux chiens de garde, son auteur, Serge Halimi, montrait, exemples à l’appui, ceci : « Un petit groupe de journalistes omniprésents - et dont le pouvoir est conforté par la loi du silence - impose sa définition de l’information-marchandise à une profession de plus en plus fragilisée par la crainte du chômage. »

Dans certaines gazettes, pour que l’omniprésence de quelques-uns soit protégée par la solidarité de tous, on feignit de lire une intolérable agression contre la totalité des journalistes. Quant aux omniprésents,avec l’aide de quelques animateurs complaisants, ils tirèrent partie de leur omniprésence pour répondre, mais de biais, à une critique, somme toute, fort légitime.

Ainsi, le 17 décembre 1997, sur Europe 1, un auditeur interpelle Serge July et Alain Duhamel et demande pourquoi on entend toujours les mêmes. L’animateur, Pierre Thivolet, explique alors que ce sont les meilleurs, puis suggère que la question est inspirée par un livre récent et, enfin, conseille à l’auditeur mécontent d’écouter une autre station de radio.

Parmi tous les omniprésents, le plus omniprésent d’entre-eux, Alain Duhamel - bénéficiaire d’une élogieuse description de son activité multimédia (p. 76-79 de l’ouvrage mentionné plus haut) - défendit avec empressement la modernité de son rôle et des moeurs de sa confrérie.

Ainsi, dans Télérama, du 31 janvier 1998, sollicité par M. Raspiengeas de donner son avis sur le vilain petit livre, il répondit avec concision : « Les trente journalistes les plus en vue sont-ils homogènes ? Non, il existe entre eux de vrais clivages. La fraternelle d’entraide qu’il caricature est aussi, croyez-moi, un système de concurrence sauvage. C’est un livre archaïque. »

Comment oserait-on - si l’on tient à devenir moderne - soutenir que les « vrais clivages » ne sont peut être que des divergences superficielles, entretenues et contenues par la concurrence ? Ce serait pure démagogie...

Comme serait pure démagogie de souligner des convergences entre la droite et la gauche, alors qu’elles ne cessent de déplacer leur terrain d’entente.

C’est du moins ce que soutien Alain Duhamel - sous le titre « Les libéraux imaginaires » - dans Libération, le 7 janvier 2000 : « " Il a fallu attendre le milieu des années 80 pour que le libéralisme économique s’instille lentement de ce côté-là [ à droite] . Edouard Balladur incarne cette métamorphose tranquille. La gauche découvrait en même temps le charme brutal du marché. Les démagogues hurlaient à la pensée unique. Tout cela semble étrangement caduque aujourd’hui. Depuis l’automne dernier, il n’est question que de volontarisme politique et de régulation économique. »

Les dépositaires de la raison, en toutes choses, voient des différences considérables qui échappent à leurs critiques. A qui bon discuter avec ces derniers, puisque les hurlements leur tiennent lieu d’arguments ?

Les omniprésents, pourtant, n’en avaient pas fini avec le petit livre importun. Le mercredi 7 mai 2000 sur Europe 1, lors de l’émission hebdomadaire qui réunit Alain Duhamel, Franz-Olivier Giesbert et Serge July, le dialogue suivant démarre à propos du livre de Gaudino, La mafia des tribunaux de commerce, dont l’éditeur, Albin Michel, a été lourdement condamné en première instance :

- Alain Duhamel : - Je ne juge pas le livre pour une raison très simple, c’est que l’auteur ne m’intéresse pas, et donc je n’ai pas lu le livre. Donc je ne juge pas le livre. Et donc je le dis dans ce cas là parce qu’il ne faut pas faire semblant de faire de grandes phrases sur un livre qu’on n’a pas lu. On est d’accord ? En revanche, il y a une chose que je crois mais ça c’est un point de vue - je ne dis pas c’est un point de vue qui s’impose aux autres, mais en tout cas c’est le mien - c’est que à partir du moment où on utilise délibérément - un titre, une couverture, c’est délibéré - à partir du moment où on utilise délibérément une expression qui est disproportionnée à un objet, pour moi c’est le commencement de l’extrémisme. Je trouve que c’est quelque chose qu’on trouve beaucoup trop souvent dans l’édition et dans la presse et que quand on commence à dire de n’importe qui " la mafia de Franz-Olivier Giesbert, d’Alain Duhamel et de Serge July ", je trouve ...
- Franz-Olivier Giesbert : - Bon, et alors on fait pas des procès ...
- Alain Duhamel : - Bien sûr on fait pas des procès, nous, mais c’est le début de l’extrémisme.
- Franz-Olivier Giesbert : - On n’a pas fait de procès à ...
- Alain Duhamel : - C’est le début de l’extrémisme, le début de la haine.
- Franz-Olivier Giesbert : - On n’a pas fait de procès à Serge Halimi.
- Alain Duhamel : Ben non
- Franz-Olivier Giesbert : - C’est la liberté d’expression
- Alain Duhamel : - Ce qui veut pas dire que ce soit pas débile par ailleurs.
- Franz-Olivier Giesbert : - Mais oui, mais ça n’empêche pas. On peut le considérer comme tel, on ...
- Alain Duhamel : - Oui mais ça n’est pas bien en soi.

Nos pures victimes de la liberté d’expression qui très librement jugent « débile » ce qu’ils ne veulent pas entendre, savent se défendre, ne serait-ce que par allusion.

Ainsi, Dimanche 10 janvier 1999, sur France 3, dans l’émission Dimanche soir, Christine Ockrent, la journaliste qui avait déjà salué dans une précédente émission le livre précédent de son ami Alain Duhamel se lance : « Les livres que nous avons lus (...) Et moi, je vous recommande très vivement - et tant pis pour M. Bourdieu et ses amis - l’ouvrage d’Alain Duhamel qui vient de paraître chez Plon, Une ambition française, qui est une remarquable synthèse pour ceux qui s’intéressent à l’Europe et qui ne sont pas nécessairement d’accord avec ses méthodes et ses objectifs actuels. Une remarquable synthèse de la problématique européenne, des arguments pour et contre et disons de notre exception française vis à vis de cette problématique européenne. C’est vraiment un très très bon livre. »

Depuis Alain Duhamel ( « Le lamento de la gauche critique », Le Point, n°1488, 23 mars 2001, p.66) a surmonté son dégoût et lu pour nous un autre ouvrage de l’auteur « débile » : « "Avec "Quand la gauche essayait", reprise actualisée de son "Sisyphe est fatigué", Serge Halimi publie un texte plus ample, plus méthodique et plus ambitieux (que L’Illusion Plurielle de Denis Collin et Jacques Cotta). Cette fois, le lamento de la gauche critique se fait historique et conceptuel, tout en charriant les vestiges du passé idéologique des années 70 et la nostalgie des chimères rimbaldiennes de 1981. Confrontant les expériences de 1924 (le Cartel des gauches), de 1936 (le Front populaire), de 1944 (la Libération) et de 1981-83 (le mitterrandisme de rupture) avvec les choix d’aujourd’hui, l’auteur se désole que la gauche ait troqué l’Histoire contre le pouvoir et que les passions populaires, capables de culbuter élites et régime, soient désormais retombées. Cette complainte néo-blanquiste enchantera Le Monde diplomatique, auquel collabore Halimi. Elle n’éclaire rien, en revanche, de la sociologie du présent. Elle passe complètement à côté du néo-mendésisme, fait de redistribution sociale, de modernisation politique et d’aspiration éthique, qui, sous la houlette de Lionel Jospin, tente de se substituer au mitterrandisme : Halimi ou l’inquisiteur aux yeux bandés.  »

Alain Duhamel, sans doute épuisé d’avoir dû lire la table des matières, avant de ciseler quelques formules assassines, a laissé déraper sa plume vengeresse. Comme rien dans le livre d’Halimi - que l’on peut par ailleurs lire et discuter vraiment - ne justifie l’appellation d’inquisiteur, il ne reste qu’une seule solution pour nous tirer de notre perplexité : Le travail d’inquisition dont il s’agit n’est jamais que l’enquête du livre précédent. Ainsi, toute critique de l’omniprésence d’Alain Duhamel relève de l’Inquisition. Mais c’est Alain Duhamel qui rêve de construire et d’alimenter le bûcher...

H. M.

 
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