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La politique française vue de la télévision publique suisse : une pâle copie

par Adriano Brigante,

À l’occasion de la publication d’un sondage (9 septembre 2012, Institut BVA) sur le début de quinquennat de François Hollande, la Radio Télévision Suisse (RTS) a diffusé un reportage... évitant soigneusement de parler du début de quinquennat de François Hollande. Ou comment combler deux minutes d’antenne en suivant la meute des collègues français. Un bel exemple de circulation circulaire de l’information… et de déperdition de son maigre contenu.

Edition du « 19:30 » (journal télévisé du soir de la RTS) du 9 septembre 2012 [1]. Le présentateur lance ainsi un reportage qui semble toucher à la politique française :

« En France, 59 % de la population critique le début du mandat du président Hollande. Ce soir, il doit annoncer des mesures d’économies et justifier sa manière de mener le pays. Depuis le début de son mandat, ce sont pourtant les affaires privées qui ont tenu en haleine la République. »

En guise de fond visuel, une incrustation où l’on peut lire, à côté du portrait de François Hollande : « mécontents 59 % ». On n’en saura pas plus sur ce sondage : ni la source, ni la question posée, ni les réponses proposées, ni la taille de l’échantillon, rien. 59 % de mécontents, c’est concis, mais ça n’a aucun intérêt.

Cette impression se confirme bien vite à l’évocation des « affaires privées qui ont tenu en haleine la République ». Et qui, apparemment, continuent de tenir en haleine la Confédération. Le reportage démarre donc.

« C’est le phénomène de la rentrée littéraire. À peine sorti, le livre d’Anna Cabana et Anne Rosencher caracole en tête des ventes. Les magazines font leurs couvertures sur les nombreux livres consacrés à ce trio infernal. Une histoire de trahison et de jalousie dont les Français découvrent la virulence. »

Voilà donc à quoi on assiste : à un reportage sur les magazines qui parlent des livres consacrés au « trio infernal ». C’en est presque étourdissant.

Notons au passage qu’un reportage qui commence par «  C’est le phénomène de la rentrée littéraire », ça n’augure jamais rien de bon.

Vient ensuite une brève intervention d’Anna Cabana (une des auteures d’un livre consacré au « trio infernal ») où elle explique que les affaires de ce trio « éminemment romanesque » pèsent sur la vie politique française depuis 2007. La faute à qui ? Aux aspirations romanesques des journalistes ?

Après un rappel des faits (« un simple tweet […] a tout mis par terre ») et une nouvelle analyse d’Anna Cabana (« Ça vient pulvériser la posture politique du président »), la parole passe à Pierre Haski, cofondateur de Rue89.

« On voit bien qu’aujourd’hui, si on veut suivre la vie politique, il faut lire la presse politique, mais il faut lire aussi les magazines people. […] Mais dès lors que la vie privée des personnalités politiques a un impact politique, ça serait une erreur et une faute de la part des journalistes politiques de l’ignorer. »

Si les journalistes commettaient « l’erreur » d’ignorer la vie privée des personnalités politiques, celle-ci aurait-elle un tel impact politique ? Encore une fois, personne ne semble se poser la question.

La vie privée a toujours un impact plus ou moins grand sur la vie publique. C’est sans doute le cas depuis la nuit des temps. La différence se situe aujourd’hui dans le niveau de médiatisation de ces « affaires privées » et dans l’impact politique démesuré qui en résulte. Mais il s’agit là d’une « évolution qui n’étonne pas le chef des députés socialistes » (Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale). Une évolution qui semble naturelle et irrémédiable.

« Ça veut dire que ça intéresse les Français, et donc c’est avec eux... On ne pourra pas maintenir un certain nombre de protections qui seraient jugées déraisonnables par les Français sur... Ils ont aussi envie de savoir ce qui peut se passer à côté, ce qui peut se passer avant ou après. »

Voilà donc l’argument ultime et incontournable de l’intérêt du public, étayé sans doute par un sondage aussi scientifique que pertinent. Quant aux points de vue opposés, on n’en entendra pas parler.

Mais tout n’est pas aberrant dans ce qui est dit : les Français « ont aussi envie de savoir ce qui peut se passer à côté ». En effet, les Français seraient certainement curieux de savoir ce qui se passe « à côté » entre les personnalités politiques et les journalistes, par exemple. Des films comme « Pas vu pas pris » seraient sans doute susceptibles de satisfaire leur curiosité. Mais ce n’est sans doute pas de ça que parlait Bruno Le Roux.

Conclusion : « François Hollande savait qu’il devrait affronter des tempêtes, mais il se serait bien passé de ces livres politiques qui racontent ses orages conjugaux. »

Et le public suisse se serait bien passé de ce reportage.

Adriano Brigante

 
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Notes

[1La séquence est visible ici.

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