Observatoire des media

ACRIMED

La philosophie précaire de Bernard-Henri Lévy

par Henri Maler,

Un éloge des « réformateurs » contre un mouvement « conservateur »

A l’approche de l’hiver, Bernard-Henri Lévy, dans son « Bloc-notes » du Point daté du 3 novembre 2005, pour tenter de comprendre l’embrasement des quartiers populaires, proposait et se proposait de relire Baudelaire, Benjamin et Aragon, mais pour déclarer aussitôt que cet embrasement relevait d’une « prose urbaine » qui deviendrait bientôt incompréhensible [1] :

« Crise des banlieues, vraiment ? Ou crise des villes, en général ? De la civilité urbaine ? De ce que l’on appelait, jadis, la civilisation et qui était, oui, toujours, une civilisation de la ville ? Relire les poèmes de Baudelaire. Les « Promenades » de Walter Benjamin. « Le paysan de Paris » d’Aragon. Et, à la lumière des événements de Clichy, dans l’ombre de la politique du Kärcher ou des images de cet homme battu à mort parce qu’il voulait photographier des réverbères, se demander combien de temps il faudra pour que cette prose urbaine nous devienne inintelligible. »

Rien n’atteste que BHL ait compris quoi que ce soit depuis...

Mais à l’approche du printemps, le même, en pleine tournée de promotion de son dernier livre - American Vertigo - sait déjà ce qu’il faut penser du mouvement contre le CPE et le confie dans son « Bloc-notes » du Point daté du 16 mars 2006. Extraits :

« Occupation de la Sorbonne [...] La vérité, c’est que jamais ne m’aura paru si juste le mot fameux de Marx sur ces grands moments de l’Histoire qui se jouent toujours deux fois : une fois sur le mode, sinon de la tragédie, du moins des dramaturgies majeures ; une autre dans la dérision, le simulacre, l’effervescence réchauffée, la comédie. Parodie du sens. A la lettre, palinodie. Une sorte d’événement de synthèse qui n’a plus que le lointain parfum de l’original et semble devenu son propre jubilé. Cela ne signifie pas, bien entendu, que la protestation étudiante soit à bout de souffle. Et il faudra suivre de près, ce mardi et les jours suivants, l’ampleur de la mobilisation et les formes qu’elle prendra. Mais cela veut certainement dire, en revanche, qu’un mouvement social n’a jamais intérêt à mimer, singer, recycler ses grandes scènes (ni d’ailleurs, soit dit en passant, à envelopper dans une rhétorique libertaire une protestation dont on voit bien, malgré la sympathie de principe qu’elle inspire, la dimension pour le moment profondément conservatrice...  » (souligné par nous)

Ayant déjà « suivi de près » le mouvement en cours, BHL le réduit à l’occupation de la Sorbonne,... fustige le sens que lui-même lui prête et, ce faisant, se parodie lui-même. Pour la palinodie, voir plus loin.

Mais l’essentiel - si l’on ose dire - se trouve entre parenthèses : « la dimension pour le moment conservatrice » du mouvement. Apprécions-le « pour le moment ». Quelques lignes plus loin, il est question d’ « un projet qui, sans être parfait, a le mérite d’exister, de tenter quelque chose et de constituer un pas, un petit pas, dans la bonne voie. » Ainsi, entériner « ce qui a le mérite d’exister » serait, à rebours du conservatisme, un petit pas progressiste ? C’est sans doute ce qu’il faut comprendre quand on lit, quelques pensées plus bas, l’éloge de de Villepin qui, s’il « campe sur son idée » et « qu’il convainque ou non, [...] entre alors, avec Juppé, Barre, Rocard et quelques autres, dans le club fermé des réformateurs qui prennent date. »

... Comme Bernard-Henri Lévy, en philosophie ! En effet, après avoir consacré 2200 signes environ au mouvement social qui le préoccupe tant, BHL en consacre 2500 à la seule question qui vaille : les « nouveaux philosophes » et donc lui-même.

« A propos de jubilé, il paraît que l’on fête déjà les trente ans des nouveaux philosophes ». Et d’évoquer : « Les ennemis, déjà... Oui, les ennemis, les mêmes qu’aujourd’hui, c’est étrange de voir à quel point ce sont vraiment les mêmes, toujours et éternellement les mêmes, qui semblent se réincarner : les noms passent, la haine reste, nous étions à peine nés qu’ils rédigeaient déjà l’acte de décès et écrivaient de gros livres pour dire que nous ne valions pas une ligne... ». Message codé : BHL répond ainsi aux ouvrages qui lui ont été consacrés..., sans « haine » pour ses « ennemis ».

Et il poursuit : « Et puis le combat enfin... Oui, le combat que nous menions et qui, lui, pour le coup, n’a pas dévié d’une ligne... Le marxisme ? Mais non. Le pseudo-progressisme. »

Pseudo-progressisme ? Sans doute une allusion à ces profonds maîtres à tancer qui entérinent « un projet qui, sans être parfait, a le mérite d’exister, de tenter quelque chose et de constituer un pas, un petit pas, dans la bonne voie. » Résumons : Bernard-Henri Lévy fustige le conservatisme [du mouvement hostile au CPE] au nom du pseudo-progressisme [des réformateurs qui prennent date] que, dit-il, il a toujours combattu. Palinodie ?

Parodie ou palinodie ? Quoi qu’il en soit, l’art poétique de parler de soi en parlant du reste est un art poétique réservé à des maître-penseurs d’exception qui surplombent la cohorte des maître-penseurs ordinaires qui sur-peuplent les médias.

 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[1Comme nous l’écrivions déjà sous le titre : « Quartiers populaires : la vision médiatique (1990-2005).

Michel Onfray critique la presse à la serpe

Pour le philosophe médiatique, la liberté de la presse n’existe pas. Ce qui ne l’empêche pas de l’inonder de ses tribunes !

Un « Conseil de la Presse » ? À quelles conditions et comment

Note d’Acrimed à l’intention de Madame Sirinelli, chargée de mission

Gilles Leclerc, réputé pour ses « ménages », recruté au « Comité d’éthique » de Radio France

Comme dans le cas d’Isabelle Giordano, plus c’est gros, plus ça passe (pour l’instant… ?)