Observatoire des media

ACRIMED

La nuit du réveillon : « calme », « plutôt calme », ou « bien plus calme » ?

par Un collectif d’Acrimed,

Comme l’an passé, la communication, en deux temps, du gouvernement sur les « incidents » émaillant la nuit du réveillon, paraît soigneusement pensée en fonction de médias qui, bien que potentiellement échaudés par l’expérience de la Saint-Sylvestre 2008, paraissent prendre goût à l’eau froide, et ne lui opposent aucune résistance.

La recette est simple (et peut servir en d’autres occasions) : publier un communiqué triomphant le matin, attendre que les grands médias le reprennent en chœur, laisser infuser quelques heures. Retarder ainsi d’autant la publication d’éventuelles mauvaises nouvelles… Cela présente en effet quelques avantages : l’intérêt s’émousse, les chiffres se confondent, et les journalistes ayant bien souvent de grandes réticences à se dédire, ils contribueront à étouffer, en toute indépendance, le second communiqué de malheur.

I. Bonne humeur du matin

Au matin du 1er janvier 2009, la nuit de réveillon avait été, selon le ministère de l’Intérieur « unanimement perçue comme plutôt calme et sans incidents notables ». Le soir même, il annonçait un chiffre record de voitures brûlées. Et cette année ?

Vendredi 1er janvier 2010 au matin, les « Unes » de liberation.fr et du figaro.fr entonnent à l’unisson le même refrain de lendemain de fête : « Une nuit plutôt calme ».

Version figaresque

Version libérée

On comprend rapidement que l’accord parfait dans la titraille n’est pas le pur effet d’une heureuse coïncidence. « Plutôt calme » est en réalité la traduction simultanée et concordante du bilan positif de la nuit, publié quelques heures plus tôt par le ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux, et relayé par l’AFP. Un bel exemple de distance critique. C’est pourquoi sans doute lemonde.fr se veut plus rigoureux. Avec un grand sens de la nuance, il distingue l’Ile-de-France, « très calme », de la province, « paisible », et esquisse une comparaison avec les années « précédentes » :

Et pendant ce temp-là, à la télévision

Sur les chaînes de télévision, à 13 heures, on partage la satisfaction ministérielle :

- Sur TF1, on commence par un sujet dont le titre résume le contenu : « Un réveillon dans la bonne humeur ». Le lancement reprend le communiqué du ministre décrivant une nuit « sans incidents majeurs », et même, précise le présentateur, qui a peut-être lu lemonde.fr, « dans l’ensemble plus calme que d’habitude ».

- Sur France 2, après un reportage sur le réveillon à Paris, un autre sur le réveillon dans le monde, le présentateur consacre 15 secondes au bilan d’une nuit… « plutôt calme en France », signale 405 interpellations, 398 gardes à vue, et en l’absence de chiffre officiel, doit se contenter de cette information : « des voitures ont été brûlées comme vous le voyez sur ces images ».

- Sur France 3, le premier titre s’affiche en incrustation : « 2010 dans le calme », et, confirme le présentateur, « nous commencerons d’ailleurs ce journal par des images de fête ». Le 1er sujet, de 2’00, fait « le tour de France des réveillons », revient notamment sur le calme parisien, avant de signaler en fin de reportage quelques voitures et un entrepôt brûlés à Strasbourg.

II. Nuances du soir

A 18 heures, le ministère publie des chiffres « définitifs », qui s’avèrent nettement moins « paisibles » : 16 policiers ou gendarmes blessés, au lieu des 11 annoncés le matin même, et contre 4 en janvier 2009. 549 personnes interpellées (contre 288 l’an dernier) et 481 placées en garde à vue (contre 219). Autrement dit, environ 100% de hausse, sur des chiffres déjà en augmentation l’année précédente, respectivement de 11% et de 32%. 1137 voitures brûlées, contre 1147 en 2008, soit 1% de baisse, sur un chiffre qui avait bondi de 30% en janvier 2009, une augmentation que Le Figaro lui-même avait qualifié de « vertigineuse ». Le tout pour un effectif mobilisé sans précédent, de 45000 policiers et gendarmes, 10000 de plus qu’en 2008, dont l’une des priorités était précisément la lutte contre l’incendie de voitures.

La signification exacte de ce que ces chiffres mesurent, ou leur fiabilité, importent peu ici. Au regard des critères mêmes de ceux qui les publient, ils pourraient justifier un constat d’échec. Qui cadrerait mal avec les annonces matinales. Que faire ?

Discrets rétropédalages

Du coup, machine arrière, selon des modalités diverses.

Lefigaro.fr met à jour son article, en changeant simultanément titre et photo. Finis les joyeux fêtards illustrant le « calme » de la Saint-Sylvestre :

Il s’agit bien du même article : en témoigne l’adresse Internet, qui conserve l’ancien titre.

En témoignent aussi les premières phrases, inchangées : « Brice Hortefeux peut souffler. Le dispositif de sécurité mis en place par le ministère de l’Intérieur pour le passage à la nouvelle année semble avoir globalement porté ses fruits », quitte à « nuancer » plus bas ses « premières déclarations ». La fin de l’article conserve lui aussi la trace de l’entrain matinal. Sous l’intertitre « Situation calme dans les grandes agglomérations », il passait et passe encore en revue le calme de Paris, Strasbourg, Lyon, du Nord-Pas de Calais, de la Champagne-Ardenne… « En Picardie, la situation était très calme », et pour finir « situation calme à Bordeaux, Toulouse et Marseille, ou encore dans le Loiret et en Seine-Maritime ».

Il faudra attendre quatre jours pour qu’une prise de distance effective, quoique timide, apparaisse sur lefigaro.fr : un article publié le 4 janvier, intitulé « Calme relatif le soir de la Saint-Sylvestre » revient en effet sur le bilan gouvernemental et fait état des réactions dubitatives de l’opposition.

De son côté, lemonde.fr commet deux articles supplémentaires pour dire peu à peu le contraire de ce qu’il avait avancé. Ainsi, le 1er janvier, quatre heures après avoir annoncé « Une nuit de la Saint-Sylvestre bien plus calme que les précédentes » le site web du « quotidien de référence » confirme : « Sous haute surveillance policière, la nuit du réveillon s’est passée dans le calme ». Ce deuxième article, qui intégrera le chiffre définitif des voitures brûlées, est mis à jour pour la dernière fois le lendemain à 12h09. Une heure après, lemonde.fr fait machine arrière en titrant : « Réveillon 2010 : toujours autant de voitures brûlées, malgré le satisfecit gouvernemental » Un article qui paraît dans l’édition du lendemain, qui fait sa « Une » sur la « polémique relancée » sur la sécurité.

Dans un autre genre, qui emprunte aux deux précédents, libération.fr ne change rien... en apparence, mais « met à jour » le contenu de son article. Avec, sous le même titre – « Une nuit plutôt calme » –, un constat un peu moins optimiste, qui intègre le chiffre des voitures brûlées, mais ne « met à jour » ni le chiffre des blessés, ni celui des gardes à vue, ni celui des interpellations. Dans son édition du lendemain, peut-être encouragé par quelques commentaires désobligeants sur la « propagande » (dixit) distillée par le premier article, Libération publie, sur son site et dans l’édition du 2-3 janvier 2010, un article intitulé « Un dispositif renforcé pour autant de voitures brûlées ». Il y fustige le ministère qui « avait opté le matin pour un satisfecit sans nuance ». Sans nuance, mais complaisamment relayé par libé.fr. L’article cite, dans son dernier paragraphe un membre du PS qui précise : « comme tous les ans, le 1er communiqué du ministère est minimaliste » et qui indique prendre donc « avec réserve la présentation du ministre  ». Une leçon à méditer ?

Et pendant ce temps-là, à la télévision

Sur les télévisions, le problème est un peu différent. On a en stock les reportages sur la fête à travers le monde et le calme à travers la France. Peu importe, on signale (ou pas) en quelques secondes le chiffre malencontreux qui vient de tomber.

- Sur TF1, le 20h s’ouvre avec un premier titre en incrustation : « Réveillon sans incidents majeurs ». Et le présentateur de confirmer, tout en infirmant un peu : « une année qui commence sans incidents majeurs, la nuit de la Saint-Sylvestre a été relativement calme, même si le nombre de voitures brûlées est pratiquement identique à celui de l’année dernière ». Après un premier sujet prioritaire – une avalanche – on revient sur « la fête qui a primé sur les débordements ». « Les chiffres tout à l’heure », nous précise-t-on. Et après le « le tour de France des réveillons », le lancement du troisième sujet [1] consacre 30 secondes aux « chiffres » attendus : Trois grands panneaux s’affichent « 1137 voitures brûlées » (« dix de moins » que l’année précédente – ce sera le seul élément de comparaison donné en plateau) ; puis les chiffres des interpellations et des gardes à vue – mais toujours ceux du premier communiqué…

- Sur France 2, on repasse d’abord les deux reportages de la matinée, puis « après les paillettes, on revient en France  » avec le coté « moins festif » du réveillon. Un côté moins festif qu’on évoque en 25 secondes : « 1137 […] c’est sensiblement le même chiffre », et « 549 interpellations ». Sujet suivant…

- Sur France 3 enfin, aucun retour sur le calme annoncé à 13h, ni sur le réveillon, à part l’incendie de Nîmes qui fait l’objet du 3ème sujet et... le réveillon à Collioure où l’on n’a constaté aucun « débordement si ce n’est celui des flûtes de champagne » (9ème sujet).

Seule des trois chaînes, France 3 revient le lendemain, dans son 19/20, sur les « polémiques » autour des chiffres officiels et du bilan « plutôt calme » dressé par le ministre de l’Intérieur (et par le 12/13 de France 3). Et, pendant le reportage, un extrait d’interview donne la parole à l’opposition, en la personne du député PS de Seine Saint-Denis Bruno Le Roux, selon lequel les chiffres ministériels ont été « arrêtés » en route, car ils risquaient de dépasser ceux de l’année précédente. Ce caractère timidement contradictoire a cependant bien du mal à se déployer. D’une part, une erreur, certes involontaire, entretient la confusion sur les chiffres. Tandis qu’un graphique du reportage indique + 50% de gardes à vue par rapport à 2008, le présentateur avait annoncé « deux fois plus » de gardes à vue que l’année précédente, soit 100 % d’augmentation. D’autre part, le reportage fait implicitement mais lourdement l’éloge de l’extension du dispositif policier, en déclinant les forces de police et de gendarmerie mobilisées (45000 agents contre 35000 en 2008), puis montrant le chef de l’État félicitant les forces de l’ordre d’avoir réuni les conditions pour faire de la Saint-Sylvestre un jour « sûr » et un jour « de fête ». L’affirmation qui débutait, en voix off, le reportage annonçait il est vrai la couleur (bleue) : « Pour ce réveillon, les fêtards pouvaient célébrer le passage à l’an 2010 en toute sécurité ».

***

…Symptôme du peu de résistance rencontrée par les stratégies de communication gouvernementale, ajustées au fonctionnement du système médiatique et à la précieuse « réactivité » des médias en ligne. Simple symptôme, mais symptôme tout de même…

 
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Notes

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