Observatoire des media

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« La France en faillite ? » : sur France 5, la « pédagogie » libérale en action

par Ugo Palheta,

« Enquête sur une France en faillite » titrait L’Expansion le 1er décembre 2005. Deux ans plus tard, en septembre 2007, le premier ministre François Fillon déplorait être « à la tête d’un Etat dans une situation de faillite sur le plan financier ». Comme en écho, France 5 diffusait le 30 novembre 2008 une émission qui questionnait : « La France en faillite ? ». Dramatisation garantie. Mais encore ?

La dette publique constitue en France un thème indéfiniment ressassé par les journalistes et les politiques. Mais quelle est l’origine de cette dette ? Quelle est son importance par comparaison à celles d’autres pays ? A qui profite la dette publique ? Constitue-t-elle une menace réelle ou un « épouvantail » commode [1] ? Appelle-t-elle des remèdes spécifiques ou non ? Si non, pourquoi ? Et si oui, lesquels ? Autant de questions qu’une émission de service public se devait d’évacuer pour proposer un authentique moment de pédagogie libérale, autant dire de propagande.

Son objet ? Tenter d’imposer l’idée que la dette publique est un « problème » non seulement particulier à la France mais « ni de droite ni de gauche », dont il faudrait sans délai que la population prenne conscience et que la puissance publique devrait avoir le courage d’affronter… en poursuivant le démantèlement de l’Etat social. Et comme une telle entreprise risque de déplaire, un docu-fiction d’épouvante – menaçant les récalcitrants d’une catastrophe à venir (si toutefois on ne se soumettait pas aux remèdes suggérés) – prépare un débat fictif, méticuleusement orchestré.

I. Un docu-fiction d’épouvante

Ce chef d’œuvre de « pédagogie de la soumission » [2] n’est pas sans précédents. Et l’auteur du scénario n’est pas un novice.

Un modèle, un scénariste

Nicolas Beytout, puisque c’est de lui qu’il s’agit, dans une interview publiée sur le site internet de France 5, se place sous les glorieux auspices de l’émission « Vive la crise » qui, en février 1984, avait prophétiquement sonné le glas de l’Etat social : « J’avais en mémoire l’émission ’’Vive la crise !’’, diffusée il y a vingt-quatre ans à la télévision. Présentée par Yves Montand, elle avait marqué, à son époque. Je me suis dit que ce serait bien d’essayer de refaire ce type de programme pour faire prendre conscience aux Français du poids de la dette et du risque qu’il y a à pousser, en permanence et devant nous, cette énorme boule de neige. » [3].

La trajectoire professionnelle et les positions de Nicolas Beytout, « compagnon des actionnaires et des gouvernants » (pour reprendre le titre d’un article que nous lui avons consacré), le prédisposaient, plus que tout autre à prendre la succession de Laurent Joffrin et d’Yves Montand. Ancien rédacteur en chef des Echos et du Figaro, et aujourd’hui PDG du pôle médias du groupe LVMH (propriété de Bernard Arnault), ancien membre du « comité d’éthique » du Medef et suffisamment proche de Nicolas Sarkozy pour être invité à fêter au Fouquet’s l’élection de ce dernier [4]), Nicolas Beytout offrait de sérieuses garanties !

La catastrophe à venir

Pour ne pas lancer le « débat » sur la dette publique sans en avoir défini les termes (médiatiquement légitimes), l’émission dominicale diffusée sur France 5 s’ouvre sur un docu-fiction d’environ 50 minutes – « 2017, chronique d’une faillite annoncée » – qui, comme on va le voir, a davantage pour fonction d’édifier et d’intimider le téléspectateur que de rendre compte du réel et d’en interroger les contours [5].

Le point de départ de ce « docu-fiction », c’est la déclaration de faillite de la France en 2017, et sa mise sous tutelle par le FMI. Bien entendu, cette improbable vérité nous est délivrée par un journaliste sous la forme d’un scoop censé faire trembler les puissants, ces derniers s’évertuant à cacher la vérité. La scénarisation du film est en elle-même risible : on y voit ainsi le travail d’investigation d’une équipe de journalistes – travaillant dans un « journal plurimédia », comme le présente le site de France 5 – qui en viennent à « découvrir », grâce à un fatras futuriste d’assistants et de documents numériques, les mécanismes ayant mené à une telle situation [6]. Entre deux « interviews virtuels par avatar » et trois « web conférences » ineptes – qui feront sûrement autant rire dans dix ans que les perspectives de voitures volantes dans les villes de l’an 2000 au début du XXème siècle – nos courageux journalistes débusquent rétrospectivement les premiers cris d’alarme d’économistes et d’analystes financiers, considérés dès lors comme des prophètes clairvoyants – et bien entendu tous peu ou prou libéraux.

Peu à peu se dessine une histoire du futur de la France dans laquelle les gouvernements successifs, malgré quelques « réformes courageuses » – toutes inspirées par la vulgate libérale (toujours moins de fonctionnaires, toujours moins de droits sociaux, etc.) – n’ont pas su prendre conscience de l’ampleur de la crise que traversait le pays, et de l’importance de ses déficits publics. Mais comment expliquer un tel « aveuglement » ? C’est que la France aurait été trop bien notée par les agences de notation financière. Or ces « bonnes notes », décernées ces dernières années, constituent un argument important contre l’idée d’une dette publique insoutenable [7]. Les auteurs du docu-fiction l’évacuent d’un revers de main en évoquant une « complaisance » de ces agences de notation envers la France, car elles auraient dû « sanctionner l’État français par rapport à un déficit énorme ».

Puisqu’on ne sait pas bien d’où proviendrait cette mystérieuse « complaisance », des « liens » sont subtilement pointés « entre certains haut-fonctionnaires de Bercy et les agences de notation » (avec cette précision complotiste : « l’affaire a été étouffée »). En revanche des politiques libérales délibérées sont présentées comme des réponses pragmatiques à une situation de faillite d’État. C’est ainsi que la Suède est l’objet d’une curieuse apologie pour avoir en 2005 fait face à la faillite de son État (sic) en licenciant des fonctionnaires des collectivités locales, en alignant leur statut sur celui du privé et en obligeant les services publics à présenter des budgets en équilibre : « Est-ce qu’on peut imaginer ça chez nous ? ». La réponse est bien évidemment dans la question.

S’ensuit une description des conséquences du bond gigantesque de la dette – celle-ci représentant dans le documentaire pas moins de 200% du PIB de la France : l’explosion du chômage depuis plusieurs années (qu’on ne cherche à aucun moment à mettre en relation avec les crises à répétition provoquées par la finance de marché et ses conséquences dans l’économie réelle) ; la mise en faillite du pays ; la fermeture de la Bourse de Paris et des banques ; le blocage de tous les moyens de paiement ; les émeutes, etc.

Le tout est agrémenté, durant l’heure délicieuse que dure le film, de quelques clichés et sous-entendus assez nauséabonds. Ainsi, la journaliste de « terrain » est-elle une jeune femme d’origine maghrébine, parvenue à la sécurité économique grâce à son petit ami millionnaire – ce qui en fait au mieux une opportuniste, au pire une courtisane. Pire : le film montre l’enregistrement d’un mini-reportage de terrain, « aux confins de la marginalité » (d’après le narrateur), sur un marché parisien de la débrouille. Et là, qu’y apprend-on ? Les marchés sont devenus le quasi-monopole de « vendeurs immigrés » que la France aurait fait venir entre 2010 et 2012 afin que, par leur travail, « ils paient la retraite de nos seniors ». Une fois régularisés puis licenciés par leurs entreprises, ils se retrouveraient ainsi vendeurs et maîtres de ces marchés semi-clandestins, vendant tout et n’importe quoi et, puisque cela est délicatement suggéré, travaillant au noir et traficotant. Si tout cela est, bien entendu, montré sous un jour compassionnel, cette séquence permet surtout de justifier deux politiques pour le prix d’une : la rigueur budgétaire et l’expulsion des sans-papiers. C’est dans une même perspective de justification des politiques menées par le gouvernement actuel qu’il faut comprendre l’intervention d’un banquier : « Il ne faut pas croire que l’Etat français n’ait pas réagi ». Suit alors une énumération ressemblant bizarrement aux réformes attalo-sarkozystes (« non-renouvellement des fonctionnaires », « suppression des conseils généraux », etc.) dont il dit : « On ne verra malheureusement leurs fruits que d’ici quelques années ».

Le point d’orgue de toute cette pantalonnade tient dans l’interview par un journaliste de deux « décisionnaires économiques européens », professant doctement – mais durement – leurs analyses et leurs avis d’experts sur la France. Manière d’enfoncer un peu plus le clou libéral dans la tête du téléspectateur, ces experts financiers – qui, pour effrayer le chaland, témoignent sous couvert d’anonymat, avec leurs voix… masquées ! – décident donc, au vu des « 300 milliards nécessaires immédiatement à la France », de lui rendre les stocks d’or gardés par la BCE, de la placer sous la tutelle du FMI, d’imposer des experts de ce dernier à Bercy. De même que 24 ans auparavant lors de l’émission « Vive la crise ! », la menace du sous-développement est alors agitée (la France est notamment comparée au Mali et à la Mauritanie), peut-être dans le but de blesser l’orgueil chauvin du spectateur, travaillé à la xénophobie par touches discrètes depuis le début du film. Toute la sagesse de ce tableau catastrophiste tient dans le conseil adressé pour conclure, de « ne pas humilier la France, afin de ne pas favoriser des mouvements extrémistes nés du désespoir ».

A ce docu-fiction de bonne facture fait suite un « débat » de haute volée.

II. Une dissertation solidement charpentée

Dans ce genre d’émissions à vocation expressément pédagogique, le travail des journalistes ne consiste qu’apparemment (ou superficiellement) à interroger des invités. Plus profondément, il s’agit pour eux d’orchestrer – au sens propre du terme – le « débat », c’est-à-dire de combiner les différentes interventions de leurs invités de manière à parvenir à une « œuvre » collective en accord avec leur projet préalable. Cela passe notamment par la confiscation de la parole et le « recadrage » permanent du débat.

Comme si le docu-fiction n’avait pas suffi et pour se mettre à l’abri d’interventions critiquant la question posée, et surtout la façon de la poser, mieux vaut marteler d’emblée l’orientation générale de l’émission.

C’est ce à quoi s’applique Nicolas Beytout, ouvrant le « débat » en agitant sur-le-champ la menace de la « faillite » telle qu’elle a pu être mise en scène par le docu-fiction : « Nous voilà donc de retour dans le réel, dans le temps présent. La France n’est pas en faillite mais la France est endettée, elle est très endettée . Et la France accumule des déficits, beaucoup de déficits . Nous avons vu plusieurs exemples de pays qui ont fait faillite. Comme nous, ils avaient accumulé des dettes, et, comme nous, ils s’étaient montrés incapables de lutter vraiment contre leurs déficits. Est-ce que la France, comme eux, risque un jour de faire faillite ? Est-ce que la fiction que nous venons de voir peut devenir un jour réalité ?  ». Cette orientation n’est pas simplement affirmée en paroles, elle est inscrite dans le décor de l’émission lui-même. Ainsi Claire Fournier insiste d’emblée sur la fonction « pédagogique » du « compteur de la dette » évoqué plus haut : « Pour bien comprendre de quoi on parle Nicolas, un repère pour mesurer cette dette à 13 chiffres, qui enfle minute après minute, seconde après seconde  : le compteur de la dette, qui arrive aujourd’hui à près de 1 260 milliards ».

Afin de formaliser l’ordre du « débat », les journalistes annoncent le plan d’une dissertation qu’ils ont soigneusement préparée. Il s’agira dans un premier temps de répondre à la question suivante : « La France est-elle trop endettée ? ». Puis, éclairés par un « débat » qui n’aura pas eu lieu puisqu’on sait par la deuxième question ce qu’il en sortira, on pourra se demander : « La France est-elle capable de juguler ses déficits publics ? » (On voit alors apparaître, en bas de l’écran, l’affirmation : « Toujours plus de déficits »). On s’interrogera ensuite sur la crise et ses répercussions quant au fameux « problème » : « A quel point la crise financière actuelle peut aggraver le problème ? » (En bas de l’écran : « La France en crise »). Enfin, il sera temps de réfléchir aux « solutions » de ce « problème » dûment identifié lors du « débat » : « Face à ce problème est-ce qu’il y a des solutions ? ».

A travers ce plan de bataille, la dette publique n’apparaît pas seulement comme un problème urgent, mais surtout comme le produit d’une sorte de particularité française, comme le rappelle Beytout en introduisant la deuxième partie : « La dette elle n’arrive pas comme ça du jour au lendemain, elle est le résultat de l’accumulation, année après année, de déficits. Tous les pays , à un moment donné, ont été ou sont en déficit. Mais la France, à la différence de plusieurs de ses voisins, semble avoir davantage de difficultés avec la rupture de cette logique du déficit  ». Ce point sera, fort opportunément, confirmé par un expert au-dessus de tout soupçon : Michel Pébereau. Président de BNP-Paribas, celui-ci nous assène la sinistre vérité : «  Notre pays est l’un des rares dans le monde à avoir la double caractéristique d’avoir d’une part une dette publique qui n’a cessé de progresser depuis 30 ans ou depuis 28 ans, et d’autre part d’avoir pour l’avenir des jeunes qui auront à faire face à des volumes de retraites beaucoup plus importants qu’aujourd’hui » [8].

Mais la fonction des journalistes ne se borne pas à définir préalablement les termes du débat. Elle consiste également, par des résumés fort à propos, à dire le vrai sur ce que vient d’être dit – ou plutôt sur ce qui aurait dû être dit, car peu importe ce qui a été effectivement dit. Claire Fournier peut ainsi conclure la première partie de l’émission en lisant ce qu’elle avait préparé antérieurement à l’émission : « Il est temps à présent de résumer cette première partie, avec la France qui connaît aujourd’hui une dépense plus importante qu’elle n’engrange de recettes. Toutes proportions gardées, elle est comme un individu qui chaque mois gagnerait 2 414 euros, en dépenserait 2 660, et cumulerait 160 000 euros de dettes ». Voilà de nouveau la sempiternelle analogie entre les déficits publics et les dettes d’un foyer, dont on sait qu’elle ne vaut pas grand-chose en termes analytiques mais qui permet d’apeurer le chaland à peu de frais. Pour ne pas paraître idiot (ou pour feindre l’honnêteté intellectuelle), on fera toutefois la concession suivante : « Sauf que la comparaison avec un ménage et une entreprise n’est peut-être pas tout à fait pertinente ». Concession bien entendu balayée dans l’instant : « Il n’empêche, on l’a dit, si la dette est à peu près au même niveau que celle de nos voisins européens, c’est sa tendance à s’emballer qui est inquiétante. La France vit sur des déficits permanents , on va voir ça tout de suite dans la deuxième partie ». A la fin de la troisième partie, la même Claire Fournier synthétise ce qui vient, d’après elle, d’être dit et qui correspond étonnamment à la problématique (imposée) de l’émission : « Alors, en tout cas, on a compris que la crise et les plans de relance, bon, ça va aggraver nos déficits très probablement ». Coupée par Fitoussi (qui rappelle qu’ « on peut contribuer à réduire les déficits si on crée de la croissance avec les nouvelles dettes ») et par Woerth (qui parle lui d’ « opportunités d’investissement »), elle s’empresse d’annoncer la dernière partie de l’émission en faisant précisément fi de ce qui vient d’être dit : « Comment s’en sortir, justement , c’est le thème de notre quatrième partie. Quelles sont les solutions pour venir à bout de ces handicaps néanmoins que sont l’endettement et les déficits français  ? ».

Cette construction sur mesure est agrémentée d’intermèdes soigneusement choisis (ici analysés en « Annexe ») : l’intervention d’un pédagogue supplétif (chroniqueur à France Info), la présentation de garnitures sondagières, l’offre de « sujets » illustratifs. Que reste-il alors à discuter ? A dire vrai, pas grand-chose.

III. Un « débat » totalement évacué

La neutralisation du débat se mesure à la distribution du temps de parole, et d’abord à sa monopolisation par les journalistes eux-mêmes. L’ensemble des interventions journalistiques et des sujets diffusés pour « éclairer » le téléspectateur (voir annexe) comptent ainsi pour près d’un tiers du temps total consacré au « débat » (27 minutes sur 1h30). Et comme si cela ne suffisait pas, les invités sont très inégalement traités. Eric Woerth, ministre UMP, et Laurence Parisot, présidente du Medef, apparaissent comme les mieux dotés (12’30 pour le premier et 8’30 pour la seconde). Même en additionnant le temps de parole de Didier Migaud et Michel Rocard (tous deux parlementaires socialistes), le ministre du Budget a disposé d’un temps de parole supplémentaire de près de trois minutes. De même, Jean-Paul Fitoussi – seul « expert » sur le plateau à considérer que la dette publique française n’est pas en soi un problème – n’a bénéficié que de trois minutes pour exprimer sa position, quand Michel Pébereau (président de BNP-Paribas) et Christian Saint Etienne (économiste et élu de droite) ont passé plus de huit minutes à mettre en garde contre la dette publique et à prétendre nécessaire une baisse des dépenses publiques.

Ces données quantitatives n’expliquent pas tout. Derrière un vernis de neutralité journalistique et de pluralisme politique, le « débat » donne également à voir les attentes différenciées et les « pugnacités asymétriques » [9] de journalistes en mission. Trois exemples, parmi d’autres.

(1) Premier exemple avec les « experts ». Puisque l’économiste keynésien Jean-Paul Fitoussi est implicitement présenté dans le docu-fiction comme un irresponsable pour n’avoir pas su prendre conscience de la situation de faillite qui se profilait (« il disait que la dette n’était pas nécessairement une calamité »), le voilà sommé dès l’amorce du « débat » de s’expliquer : « Parmi les économistes vous êtes un des rares à dire que la dette ne pose pas de problèmes. Néanmoins aujourd’hui, on paye par l’ensemble de nos impôts sur le revenu 40 milliards la charge de la dette. ». Répondant à peu de choses près qu’on ferait mieux de s’inquiéter de la faillite des entreprises privées, Fitoussi se voit aussitôt rabroué et remis à sa place par Beytout, qui s’empresse de donner la parole à Michel Pébereau, un interlocuteur plus sûr : « Jean-Paul Fitoussi, on est là sur une histoire très longue, ça fait 34 ans que les budgets sont en déficit. On parlera de la crise tout à l’heure mais j’crois qu’il ne faut pas qu’on mélange tous les sujets . Aujourd’hui le sujet c’est  : est-ce que c’qui s’est fait depuis 34 ans, et ce que Michel Pébereau a dénoncé en 2005, c’est-à-dire la facilité du déficit et de la dette, est-ce que aujourd’hui cette facilité elle est dernière nous ou est-ce qu’il y a encore du travail à faire ? ». Devant les invectives monétaristes du président de BNP-Paribas, Claire Fournier se pourlèche amoureusement les babines : « Merci Michel Pébereau pour ce diagnostic  ». Qu’on exige une sorte d’autocritique de Fitoussi pour en appeler ensuite à un « diagnostic » du banquier dont on dit qu’« il a l’oreille de Nicolas Sarkozy » [10], voilà qui laisse songeur quant aux apparences de pluralisme que se donne un tel « débat ». De même, lorsque Fitoussi tente d’affirmer – au nom des plans de relance internationaux – que la crise n’aura pas d’effets significatifs sur la dette publique au-delà de 2009, il est immédiatement interrompu par Beytout : « Mais l’Italie hier a annoncé un plan de relance très contraint parce qu’ils sont trop endettés. »

(2) Deuxième exemple avec les « partenaires sociaux ». Lorsque Parisot lance délicatement le thème de « l’appauvrissement » dans lequel la France pourrait « basculer », Beytout ne la coupe pas mais l’invite à insister : « Et nous sommes aujourd’hui à un point d’inflexion ? ». Satisfait par sa réponse, Beytout opine du chef et en rajoute une couche : «  C’est c’que disent un peu les Français dans le sondage  : un peu trop de fonctionnement de l’État [sic], pas assez de recherches et d’investissement ». Parisot acquiesce : «  Ils l’ont bien compris mais je crois que ça nécessite un débat pour mieux expliquer les enjeux autour du nombre de fonctionnaires. C’est un sujet important ». Qu’un « débat » soit conçu comme une manière d’ « expliquer » en dit long sur les ambitions d’une telle émission.

A l’opposé, quand Beytout se tourne vers les leaders syndicaux, c’est en leur demandant de répondre « très rapidement » : « François Chérèque et Jean-Claude Mailly, très rapidement , est-ce que la France est trop endettée ? ». Chérèque approuve : « Ecoutez moi j’l’ai toujours dit, et la CFDT l’a toujours dit, qu’y avait un problème de dette dans notre pays, et qu’il fallait agir sur ce problème de dette ». Mais ce n’est pas suffisamment explicite pour notre journaliste, qui le coupe d’emblée : «  Mais est-ce que vous pouvez le dire avec ces mots là  ? Est-ce que la France est trop endettée ? ».

Plus significatif encore, lorsque Mailly s’oppose à l’idée défendue par l’émission (« Si la réponse doit être oui ou non, bah j’vais vous dire non ») et met en accusation les finances du privé (« La crise elle vient pas de l’endettement public, elle vient de l’endettement privé »), il provoque une levée de boucliers. Claire Fournier le coupe : « Ah mais c’est un sujet totalement différent, on est d’accord ?! ». Mailly répond : « Oui mais la crise financière vient de l’endettement privé ». Beytout, l’interrompt de nouveau : « Est-ce que c’est pas une manière de botter en touche et d’éviter de regarder les choses en face ? ». Mailly : « C’est aussi un choix de société ». Développant cette idée, il est une troisième fois arrêté et cette fois par Laurence Parisot (qui, sans doute à raison, se sent comme chez elle). Voulant malgré tout poursuivre, le leader de FO en est empêché par Beytout qui, posément mais autoritairement, lui retire la parole : « Attendez ! Il nous faut un regard d’expert. Christian Saint-Etienne, vous êtes un de ceux qui avez très constamment été en alerte sur la dette : est-ce que la France est aujourd’hui trop endettée ? ».

(3) Troisième exemple avec les responsables politiques. Didier Migaud, député PS, se voit donner la parole, là encore sur le mode de l’accusation : « Les premiers déficits importants sont apparus en 75. Depuis, les gouvernements de droite comme de gauche les ont laissés filer. Pourquoi on n’a pas utilisé les périodes de croissance pour les résorber ? ». Répétant à peu de choses près ce qu’ont dit Parisot et Saint Etienne sur la « bonne dette » d’investissement et la « mauvaise dette » de fonctionnement, il ne satisfait apparemment pas Claire Fournier : « Mais pourquoi on n’a pas utilisé les périodes de croissance (et y en a eu) pour résorber les déficits ? ». Didier Migaud cherche alors à expliquer que la dette n’a pas augmenté tous les ans depuis 34 ans (« dans vos raisonnements vous dites “ça fait 34 ans qu’il y a des déficits publics”… »). Beytout l’arrête d’emblée pour préciser doctement : « c’est exact, ça fait 34 ans que la dette augmente ». Migaud réplique : « non ça n’est pas vrai ». Beytout : « si si ». Sentant qu’il importe d’enfoncer le clou, Claire Fournier annonce fièrement et d’un air de bonne élève : « elle a été multiplié par cinq en vingt ans ». Le sourire aux lèvres, Beytout se retourne vers celui qui est sans doute son partenaire de golf et dont la parole est attendue comme celle d’un oracle : « Demandez à Michel Pébereau ». Migaud se rebiffe : « Non, ce n’est pas vrai. J’ai fait partie de la commission Pébereau, et dans le rapport Pébereau il y a effectivement un certain nombre de chiffres qui montrent que la dette publique a baissé en 1999, en 2000… ». Agacée par tant de vaine mesquinerie, Claire Fournier le coupe pour décréter que cela n’a aucune importance : « Enfin peu importe elle est aujourd’hui à 1270 milliards !  ».

De même, lorsque Michel Rocard se réveille d’un sommeil réparateur pour dénoncer les « intox monétaristes », voilà ce que donne le « débat » (dont les journalistes sont des acteurs à part entière) : « Faut pas faire pour autant de l’intox. J’ai entendu trois fois autour de cette table que la dépense publique représentait 52% du produit intérieur brut. C’est intolérable ! C’est une intox monétariste de l’OCDE. […] ça fait partie d’une offensive statistique pour nous faire avaler... ». Nicolas Beytout, visiblement affolé : « Peut-être Michel Pébereau... ». Michel Rocard : « Je veux finir ! C’est important. Quatre fois de suite, c’est très très grave ! On nous intox là-dessus ». Sentant que le « débat » lui échappe, Nicolas Beytout pointe son index vers le président de BNP-Paribas et glapit : « Michel Pébereau... Michel Pébereau ». Michel Rocard, dans un brouhaha général : « C’est inadmissible... Et je vois que ça ressort ici. Ce sont les... On peut... On peut finir une phrase ? ». Nicolas Beytout répond par la négative : « Alors vous contestez ce chiffre, Michel Pébereau ? ».

Ainsi, ce qui semble attendu de Fitoussi, des leaders syndicaux et des élus PS, c’est moins de s’opposer à la thèse explicitement soutenue par l’émission que de jouer un rôle de faire-valoir (pour ne pas dire de caution) dans un dispositif médiatique qui s’impose à l’ensemble des invités et ne souffre guère la contestation. Cette attente de rôle a non seulement orienté la sélection des invités (la CFDT et FO plutôt que la CGT ou Solidaires, le PS plutôt que la gauche antilibérale ou anticapitaliste, un économiste keynésien plutôt qu’un économiste marxiste), mais aussi la manière dont les débats sont menés et la facilité avec laquelle les quelques voix potentiellement (et souvent mollement) récalcitrantes sont mises en demeure de se plier au cadre préconstitué du « débat ».

Le site du groupe France Télévision annonce fièrement que « France 5, chaîne de la connaissance et de la découverte, a pour but de favoriser l’accès au savoir et de susciter la curiosité, la discussion, l’émotion et le partage. ». On a vu ce qu’il en était. Au moment où est votée une réforme de l’audiovisuel public qui le mettra – encore un peu plus – sous la coupe de l’exécutif, celui-ci ne peut qu’être rassuré par une émission qui reprend à son compte (et avec quel entrain !) les préoccupations du patronat et de ses intellectuels organiques. Laurence Parisot, parlant pour tous ces pédagogues, a ainsi confessé sa satisfaction en fin d’émission : « Je trouve qu’il faudrait, si vous me le permettez, multiplier ce type de débats. Si chaque semaine nous avions un échange de cette qualité, je pense que nous serions plus capables de faire comprendre un certains nombre d’enjeux aux français ». Une telle proposition, et le « nous » qui la porte, sonnent comme un aveu.

Ugo Palheta
- Grâce aux transcriptions de Jamel et Olivier et à la contribution d’un correspondant.


Annexe : Des intermèdes soigneusement choisis


Un pédagogue supplétif

Beytout et Fournier ne suffisant pas à l’animation du « débat », on convoque par la suite Emmanuel Kessler, chroniqueur à France Info. Il est ainsi invité (au nom d’une légitimité qui n’est pas précisée) à livrer son « analyse de la situation »  : «  Je trouve en tout cas que les Français sont extrêmement raisonnables parce que vous l’avez dit : c’est vrai que ce thème de la dette est apparu très fortement lors de la campagne présidentielle et c’que montrent les sondages c’est que les Français l’ont parfaitement intégré : ils sont conscients aujourd’hui que la France vit au-dessus de ses moyens . »

Etant donné la hauteur de vue de notre journaliste, il était sans doute urgent et primordial de lui donner la parole. Il n’y a bien sûr là rien qui doive étonner, dans la mesure où la vocation d’un tel interlocuteur est moins informative que politique, ce que soulignent les propos suivants : «  Le problème , c’est que nous sommes dans une crise financière où la France se ré-endette à tour de bras, tous les jours, des milliards d’euros. Alors qu’est-ce qui se passe ? Est-ce qu’on nous a dit n’importe quoi pendant la campagne présidentielle ? Là il va falloir faire un effort de pédagogie considérable  ».

Des garnitures sondagières.

Le scénario serait incomplet s’il n’était pas rythmé par la présentation et les commentaires de l’inévitable sondage (commandé pour l’occasion à Opinionway) qui contribue à construire une « opinion publique » factice. En effet, les questions posées – et les problématiques qu’elles charrient – sont bien évidemment imposées à une collection d’individus atomisés, dont on ne se demande jamais s’ils se les poseraient effectivement – et dans ces termes – sans l’intervention des sondeurs. Ainsi va-t-on voir Bruno Jeambar réapparaître périodiquement, tout au long de l’émission, pour nous éclairer de ses lumières sondomaniaques.

L’examen d’une seule question (La deuxième question du sondage) suffira ici. « Pourquoi la France n’arrive-t-elle pas à réduire ses déficits ? ». Dans le droit fil d’une formulation qui invite les sondés à tenir pour évidentes et l’urgence de cette réduction et l’incapacité spécifiquement française de l’accomplir, le catalogue de réponses proposées attire d’emblée l’attention :
- Le fonctionnement de l’Etat coûte trop cher
- Il n’y a pas assez d’investissement dans la recherche et l’innovation
- Il n’y a pas assez de Français qui travaillent
- Les Français n’acceptent pas la réforme
- Il y a trop de prestations sociales
- Il y a trop de fonctionnaires
- Les entreprises ne sont pas assez performantes »

On reste pantois devant un tel florilège de « raisons » qui sont autant de lubies libérales, entre lesquelles les enquêtés sont invités à se déterminer « librement ». Il est bien évident qu’un sondage sur un sujet aussi éloigné des préoccupations de la population, et en l’absence d’un véritable pluralisme médiatique sur cette question comme sur tant d’autres, ne peut aboutir qu’à des réponses plus ou moins ajustées à l’idéologie véhiculée par les grands médias. Ce qui est alors mesuré, c’est donc (au mieux) le degré de pénétration de cette idéologie au sein de la population, la réponse la plus citée n’étant guère que le thème le plus ressassé par les grands médias.

Des « sujets » très « pédagogiques »

Le dispositif médiatique ne serait pas complet si le « débat » n’était fréquemment marginalisé par des « sujets » visant moins, là encore, à éclairer le téléspectateur qu’à imposer de claires limites à ce dont il est légitime de débattre.

Le premier de ces sujets vise ainsi à nous expliquer ce qu’est la dette. Fondé sur l’analogie – trompeuse et pourtant structurelle dans l’émission – entre l’État et un ménage, voilà en quels termes il expose le « problème » : « C’est le cercle vicieux de la boule de neige qui grossit au fur et à mesure qu’elle roule. […] Aujourd’hui la boule de neige française est impressionnante . […] Chaque seconde elle augmente de 2000 euros, elle est le résultat de 34 années de déficit. Pensez-vous que votre banquier vous autoriserait un découvert pendant 34 ans ?  ». Si cela ne suffisait pas à rendre évidente, auprès des téléspectateurs, l’idée d’une équivalence entre la dette de l’État et la dette d’un individu, la voix-off précise (en évoquant une situation pour le moins absurde) : « Si l’État devait rembourser sa dette à la minute où nous parlons, il faudrait que chaque Français débourse 20 000 euros de sa poche ». La conclusion d’un tel sujet sonne comme une piqûre de rappel pour les derniers récalcitrants : « Au fait, depuis que cette émission a commencé, la dette publique a augmenté de un million d’euros ». Comment ne pas s’indigner ?

Le deuxième sujet, s’il débute sur un ton badin, réitère le coup de semonce que l’émission cherche à tirer à l’attention des insouciants Français : «  Comme la cigale qui chante et danse tout l’été, la France en période de croissance ne fait pas d’économies . Elle creuse ses déficits et ne rembourse pas sa dette. Résultat : en période de crise, elle n’a pas suffisamment de marges de manœuvre et de réserves, et les déficits s’aggravent ». Mais il ne suffit pas de dresser un constat (aussi implacable soit-il), il faut encore rendre compte à la hache de la généalogie de ce « problème » et couper court à tout à toute autre interprétation : « Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas assez de recettes, d’impôts et de taxes, que la France est en déficit puisque notre pays est déjà l’un des champions des prélèvements obligatoires. Non, l’origine de ces déficits chroniques est ailleurs. La France dépense trop » . Pour faire bonne mesure, on finira par souligner une fois encore (mais l’insistance et la répétition ne sont-elles pas des qualités qu’on attend d’un pédagogue ?) l’exceptionnalité – imaginaire on le sait – de la situation française : « Mais pourquoi la France n’est-elle pas parvenue à enrayer ses déficits ? Pourquoi nos voisins européens , qui ont tous connu les mêmes périodes de croissance, les mêmes périodes de crise, sont-ils meilleurs que nous pour réduire les déficits ? Les entreprises françaises manquent-elles de compétitivité ? Les dépenses sociales sont-elles trop élevées ou mal gérées ? Le fonctionnement de l’État et des administrations territoriales coûte-t-il trop cher ? Bref, pourquoi la France fabrique-t-elle du déficit ? ».

 
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Notes

[1Pour reprendre le titre d’un article du Monde diplomatique, « L’épouvantail de la dette publique ».

[2Pour reprendre une expression de Pierre Rimbert,

[3Sur « Vive la crise », voir l’article de Pierre Rimbert, paru dans le Monde Diplomatique de Février 1999, l’émission de Là bas si j’y suis, intitulée « Vive la crise : pédagogie de la soumission ».

[5L’analyse qui suit reprend les suggestions d’un correspondant.

[6En 2017, le rêve des patrons de presse, serait donc devenu réalité : création de grands groupes de « journaux plurimédias » de dimension internationale (ou « global media »), mise à disposition de nouveaux outils d’investigation tels que la vidéosurveillance, l’accès à des fichiers (re)traçant la vie privée des citoyens-sources, la biométrie... La réalisation de la première partie de ce « rêve », à savoir la création de groupes multimédias privés de taille internationale, est précisément l’objectif de la politique de... Nicolas Sarkozy.

[7Rappelons que la dette publique française est notée AAA par les agences de notation (Standard & Poor’s, Ficth Ratings), la meilleure note qui soit en termes de qualité de dette. La dette française était de 64% du PIB en 2006, contre 69% pour la zone euro, 68% pour l’Allemagne, 107% pour l’Italie et 159% pour le Japon. Si on comptabilise l’ensemble des actifs (actifs physiques plus actions détenus par les administrations publiques), la France n’a plus de dette, mais une richesse nette équivalente à 37,8% du PIB en 2006 (source : Matthieu Plane, « La France est-elle en faillite ? », Alternatives Economiques, janvier 2008)].

[8Il ne serait pas difficile de mettre en doute ces deux affirmations et les conclusions qu’en tirent Pébereau et Beytout. Sur ces deux points : voir notamment l’article du Monde Diplomatique cité plus haut et le livre de M. Husson : Les casseurs de l’État social, Paris, La Découverte, 2003.

[9Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1997, p. 56

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