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L’inénarrable commentaire

Quand Daniel Schneidermann voit par ouïe-dire et lit par les pieds

Prenant prétexte de la polémique suscitée par le livre de Thierry Meyssan, Daniel Schneidermann poursuit de sa vindicte « Les orphelins de Pierre Bourdieu », et plus particulièrement les auteurs - devenus « bourdieusiens » grâce au coup d’oeil exercé du chroniqueur du Monde - de l’article paru sur ce site : « L’effroyable éditorial » [1].

Cela s’intitule donc « Les orphelins de Bourdieu », et c’est paru sur le site d’Arrêt sur Images (lien périmé) sous la signature de Daniel Schneidermann le 6 avril 2002 à 18h30.

Médecin des âmes, Daniel Schneidermann commence par diagnostiquer des troubles sévères : « Même mort depuis quelques mois à peine, le maître semble déjà manquer à sa galaxie, la laisser déboussolée, sans repères, sans objectif clair. Deux petits signes. » Deux petits symptômes que Daniel Schneidermann a repérés par des moyens inédits.

Voir par ouïe-dire

Premier signe : « D’abord le film de Pierre Carles "Enfin pris" dont il est question dans ce fil. Ce film, tout entier dirigé contre moi, je ne l’ai toujours pas vu, l’intéressé n’ayant pas pris la peine de me l’envoyer, mais tous ses spectateurs qui m’en ont parlé ont été frappés par sa fin en queue de poisson. (...) »

La phrase vaut qu’on s’y arrête. Dès le 16 février 2002 à 8h35, Daniel Schneidermann avait expliqué - sous le titre « La nouvelle affaire Pierre Carles : DS a-t-il retourné sa veste ? » - dans un texte figurant sur le site d’Arrêt sur Images [2] ce qu’il convenait de penser d’un film dont il soulignait ... qu’il ne l’avait pas vu (« Je n’ai pas vu ce film, n’ayant pas été invité à l’avant-première »). Cette fois, il nous explique ce qu’il faut penser de la fin du film qu’il n’a toujours pas vu !

L’auteur de ces lignes ne l’ayant pas vu ne pense rien de ce film, ni de ce que pense Daniel Schneidermann du film qu’il n’a pas vu. Il ne pense même pas qu’il est inutile de lire Daniel Schneidermann pour savoir ce qu’il pense et suffisant de s’en remettre à tous les lecteurs qui nous en auraient parlé et qui auraient été frappés par son incroyable ... légèreté.

Mais toute occasion étant bonne d’ironiser lourdement sur Bourdieu et ses disciples, Daniel Schneidermann commente ainsi la fin du film qu’il n’a pas vu : « Ainsi le propos de départ -la dénonciation de mes "reniements", de ma dissolution dans le journalisme de révérence, etc- est abandonné en cours de route, et le film s’échoue sur ce divan perdu au milieu de nulle part. Ce n’est pas moi qui relie cet étrange étalage d’impuissance à la mort de Bourdieu, c’est le critique des Inrockuptibles (désolé, l’article n’est pas en ligne), qui suppose que Bourdieu eût sans doute aidé son disciple à se sortir de cette impasse où sa mauvaise foi l’avait fourvoyé, et cela me semble en effet digne d’être étudié. »

Notre médecin par ouïe-dire, indiscutablement, « est digne d’être étudié »... Surtout quand il en vient au second symptôme de désarroi.

Lire par les pieds

« Le deuxième signe, c’est l’appétit compulsif avec lequel les bourdieusiens se sont jetés sur le révisionnisme meyssaniste du 11 septembre. »

Qui sont ces « bourdieusiens » que Daniel Schneidermann, en panne d’investigation, serait bien en peine de nommer, en justifiant cette désignation autrement que par un clin d’oeil appuyé ? Nous ne le saurons jamais. Ce sont « les » bourdieusiens : une généralité si générale qu’en général on s’en méfie, même quand il nous arrive d’ écrire ... « les » journalistes... Mais qu’ont-ils fait, « les bourdieusiens » ? Ils « se sont jetés sur le révisionnisme meyssaniste ». Le mot « révisionnisme » est lâché : devenu bon à tous les usages qui finissent par rendre futile le révisionnisme sur les camps de la mort. Mais qu’importe ! Les bourdieusiens « se sont jetés ». Pour quoi faire ? On ne sait... Mais on laisse soupconner que « les bourdieusiens » ont soutenu « le révisionnisme »...

Et cela suffit, car Cher Daniel est déjà passé à la phrase suivante : « Epluchant "les medias" consacrés au sujet, ils ont retrouvé machinalement la posture dénonciatrice qui leur avait si bien réussi à propos de Maastricht ou de la guerre du Golfe. » La « posture dénonciatrice », c’est pour Daniel Schneidermann la posture qu’il devine en miroir de la sienne : les petits procureurs en voient de grands partout... Or Cher Daniel se souvient d’oppositions qui le révulsent encore : au traité de Mastricht et à la Guerre du Golfe ( ajoutons : à la guerre du Kosovo ...) et surtout à l « unanimisme » des médias à ce sujet...

En vérité, Daniel Schneidermann se souvient du livre honni de Serge Halimi, toujours non réfuté, qui avait mis en évidence cet « unanimisme »... C’est pourquoi, ayant posé entre ses doigts de pieds en éventail un texte relevé sur le site d’Acrimed, ses pieds lui font lire que le texte en question dénonce ... "l’unanimisme" des médias sur le livre de Meyssan : « Et de repartir, dans les colonnes des journaux en général et du Monde en particulier, à la chasse aux adjectifs et aux points virgule censés dénoncer "l’unanimisme" des medias sur le sujet. » Et DS de recopier un lien qui renvoie à l’ancienne version du site, désormais indisponible. Voici l’article en question (Précision d’Acrimed, 30-11-2012).

Pôvre Cher Daniel ! Dans sa hâte fort mature, il ne s’est même pas rendu compte que l’article qu’il référence ne dit rien de « l’unanimisme » et n’accrédite en rien la « thèse » de Meyssan - consternante et dévastatrice. Faut-il le hurler à longueur de pages et en quadrichromie, pour bénéficier passeport de bienséance décerné par les bienséants ?

Daniel Schneidermann pour ne pas avoir à lire ce qu’écrivent Vassia Halbran et François Martin, préfère parler de ce qu’ils n’ont pas dit, en laissant entendre qu’ils partagent le "point de vue" de Meyssan : « Dans leur hâte juvénile, un point leur a peut-être échappé : c’est qu’un avion s’est vraiment écrasé sur le Pentagone. On pouvait débattre du bien-fondé du traité de Maastricht ou de l’engagement français dans la guerre du Golfe. On peut débattre du "tous américains" de Colombani, ou du traitement du Rwanda par Le Monde. Mais reprocher aux medias de rappeler qu’un avion s’est écrasé sur le Pentagone est aussi fondé que leur reprocher de rappeler que le mardi suit le lundi, ou le jour la nuit. Il est vrai que ce ne sont que des faits, de pauvres petits faits. Et les faits, quelle importance ? Les faits, combien de divisions ? » .

Les auteurs du texte que Daniel Schneidermann a lu avec ses pieds ne proposaient nul « débat » sur le livre. Ils se contentaient de montrer avec quelle hargne Le Monde s’était empressé de dénoncer Internet comme propagateur d’une rumeur et de consacrer - selon un rituel fort au point - les vertus du « professionnalisme » : des vertus dont Le Monde se prétend le gardien et dont il ne cesse d’exhiber les limites quand il s’agit, Cher Daniel, des faits. Oui des faits ! C’est pourquoi le rappel sur le Rwanda était très opportun. Economisant les mots, nous ne parlerons ni de révisionnisme ni de négationnisme. Simplement : d’une longue et consternante dénégation de la réalité.

Aussi ne peut-on que souscrire à ce que dit Schneidermann, affectant de parler de l’article qu’il a lu d’un orteil distrait : « Comme le dit Alessandro Baricco dans un joli petit livre, "se demander si les choses sont vraies avant de se demander ce que nous en pensons est un exercice qui finit par paraître ingénu, tant il est passé de mode" ("Next", Albin Michel). »

Mais Daniel Schneidermann qui a bâti sa réputation sur le nom d’un autre devait tenter de faire fructifier sa rente et impliquer, avec cette élégance qui lui va si bien, Pierre Bourdieu dans sa pitoyable vindicte. Cela donne : « Peut-être (ce n’est pas sûr, mais peut-être) le Disparu eût-il découragé ses disciples de s’engager dans cette voie. » Bourdieu devient ... « le Disparu », avec sarcasme à majuscule. Même pour parler de Max Clos à ses disciples, il n’est pas sûr qu’on aurait osé...

Fermez le ban !

P.S : Il faut remercier Garance qui, sur le site d’Arrrêt sur images, a entamé une vraie tentative de réfutation fondée sur l’examen critique des sources mises en avant par Thierry Meyssan.

 
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Notes

[1Cet article publié dans la précédente version du site (1999-2003) avait été oublié lors du « transfert vers la nouvelle version. Un oubli fâcheux, maintenant réparé (Acrimed).

[2Le lien est désormais « mort » ou « introuvable » (Acrimed, 2009).

Le Magazine électronique d’Acrimed (numéro 163-septembre 2016)

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