Observatoire des media

ACRIMED

L’armée dans « les quartiers » ? Des médias au pas cadencé

par Thibault Roques,

Envoyer l’armée dans les quartiers, et pourquoi pas, demain, dans les hôpitaux ? Riche idée… du moins pour un grand nombre de médias. À la faveur d’une succession de faits divers, cette martiale idée, d’abord soutenue par une poignée d’élus, a fait son chemin médiatique. Et quand sondages officiels, pseudo-enquêtes maison et éditocrates sont au diapason, le cocktail est forcément explosif.

Tout avait commencé en juin 2011 lorsque Stéphane Gatignon, maire de Sevran (Seine-Saint-Denis), avait réclamé l’intervention de « forces d’interposition, des casques bleus, comme ceux qu’on envoie à l’étranger pour empêcher les belligérants de s’entre-tuer » afin de restaurer le calme dans certains quartiers de sa commune.

Un an plus tard, à l’été 2012, Samia Ghali, maire du 8e secteur de Marseille et sénatrice socialiste des Bouches-du-Rhône, suggère à son tour de recourir à l’armée pour apaiser les tensions dans la cité phocéenne. À l’époque, les médias étaient restés (relativement) mesurés, surtout après que l’exécutif avait clairement écarté cette option. Ils se contentèrent de relater cette proposition très minoritaire et la fin de non-recevoir que le pouvoir en place lui opposa.

Une année passe et en 2013, le chœur médiatique est presque à l’unisson pour relayer cette même proposition. Pour les défenseurs de cette idée, les médias sont un allié inespéré car ces derniers, en s’appuyant notamment sur force sondages, contribuent largement à crédibiliser cette hypothèse.

Sondeurs de tous les pays, unissez-vous…

En cette rentrée 2013, en effet, à la suite de nouveaux règlements de compte à Marseille, certains médias n’ont pas hésité à concocter quelques micros-trottoirs afin de tâter l’opinion : ainsi, le 5 septembre, Vincent Parizot et Christelle Rebière rappellent-ils dans l’émission « RTL Midi », que « la sénatrice PS Samia Ghali, maire des 15e et 16e arrondissements de Marseille, réclame la présence de l’armée dans les hôpitaux ». Du coup, RTL aussi ! Dans la partie de l’émission intitulée « Les auditeurs ont la parole », ces derniers sont invités à répondre à l’une de ces « questions du jour » (que nous avions analysée dans un précédent article : « Faut-il envoyer la police ou l’armée dans les hôpitaux ? » Choix cornélien s’il en est : pour les blouses blanches, ce sera le képi ou le treillis. À l’issue de cette émission interactive et citoyenne, les animateurs sont formels : « C’est toujours un grand oui pour 70 % des votants, non pour 26 % [1] » selon l’experte-ès-études d’opinion de la radio. Où l’on voit comment fabriquer de toute pièce une vraie-fausse étude qui n’a même pas la « valeur » d’un sondage administré dans les règles et qui viendra alimenter et conforter d’autres études, antérieures et ultérieures…

Le jour même, Le Figaro ne s’en laisse pas conter et décide lui aussi de frapper fort en consultant sans plus attendre son lectorat :

Comme ce sondage choc le « montre » [2], une majorité de Français (lecteurs du Figaro) approuve : c’est un oui (presque) massif.

Mais après un tel travail de terrain, restait à trouver LE sondage de référence. Il sort enfin, le 12 septembre [3]. C’est le Huffington Post qui dégaine cette fois-ci. Dans son article « L’armée, une solution radicale qui fait consensus », on apprend ceci : « la proposition choc de la sénatrice socialiste Samia Ghali de faire intervenir l’armée pour mettre un terme aux violences trouve un large écho dans l’opinion. 57 % des personnes interrogées par YouGov y sont favorables contre seulement 25 % contre ». Puis, à propos de la situation à Sevran, le HuffPost rappelle, qu’ « à l’époque […] un sondage Ifop révélait alors que 57 % des Français considéraient le recours à l’armée "justifié" compte tenu de "l’insécurité existant dans certains quartiers sensibles". Soit exactement la même proportion en ce qui concerne la ville de Marseille. » Le parallèle est trop beau, irrésistible presque : deux sondages à deux ans d’écart livrant les mêmes résultats, au pourcentage près. Pouvait-on rêver plus belle preuve de scientificité ?

D’autant qu’un an plus tôt, l’Express, alors seul contre tous, s’était fait l’écho d’un autre sondage aux résultats non moins concordants.

58 % des Français approuvaient à l’époque, 57 % aujourd’hui. Belle constance de ces « baromètres de l’opinion » qui se transforment lentement mais surement en « preuves ». Néanmoins, en analysant les autres résultats de cette même enquête et l’avalanche de chiffres qui l’accompagne, certains sont déconcertants puisque seuls 27 % des Français se disent finalement « tout à fait favorables » au recours à l’armée. Soit 73 % qui n’y seraient soit pas tout à fait favorables, soit pas du tout, ce qui nuance sérieusement le chiffre choisi en gros titre. D’autant que rien ne permet d’établir ce que les sondés entendent par « envoyer l’armée » : quelques militaires en uniforme ou des chars et des hélicoptères ?

Le rétablissement du service militaire est aussi évoqué : « Le sondage Harris Interactive/VSD montre que 78 % des Français sont favorables à une telle mesure. Parmi les raisons évoquées, 89 % des sondés estiment que le service militaire promouvoit (sic) la mixité sociale et 85 % d’entre eux pensent qu’il renforce le sens du devoir et le sens civique chez les jeunes. » Le mélange des genres, des chiffres et des questions est total mais peu importe ces points de détail, il suffit de retenir que les Français approuvent l’envoi de l’armée dans les « points chauds ».

Recours à l’armée : la caisse de résonance médiatique

Dès lors, on assiste à un véritable déluge : des médias, en rangs serrés, reprennent ad nauseam le sondage HuffPost/YouGov précité. Pour l’Express, à l’avant-garde de ce combat, c’est au citoyen d’en prendre acte et de prolonger le débat :

Et de poursuivre : « Le recours à l’armée à Marseille, est-il nécessaire pour lutter contre la délinquance ? Souhaitez-vous une intervention armée ? Est-ce une mesure extrémiste ou le seul moyen d’en finir ? Partagez votre avis sur le Club Pol Story, les meilleures contributions passeront à la Une du site ! »

Faire la Une de l’Express, voilà de quoi motiver les troupes ! Quant au « seul moyen d’en finir », avec qui ou avec quoi, personne ne le saura…

France 3, de son côté, arrondit les chiffres en gros titre « Six Français sur dix favorables à l’envoi de l’armée à Marseille » avant de rectifier le tir dans le corps de l’article, « Près de six Français sur dix (57 %) seraient favorables à l’envoi de l’armée à Marseille pour lutter contre la violence, selon un sondage YouGov pour le Huffington Post publié jeudi. » Arrondir à la dizaine supérieure, effet garanti…

La presse régionale la plus immédiatement concernée par ces « violences » n’est pas en reste : si elle ne se distingue ni par son originalité ni par ses investigations poussées, elle vient apporter sa modeste pierre à l’argumentaire militaire.

« Violences : les Français pour l’envoi de l’armée à Marseille » dixit
Midilibre
. « Marseille : 57 % des Français favorables à l’envoi de l’armée » selon Nice Matin. Pas mieux pour La Provence  : « Marseille : 57 % des Français favorables à l’envoi de l’armée ». Et le quotidien Metro de renchérir :

« Violences à Marseille : les Français favorables à une intervention de l’armée. Après les derniers événements qui ont endeuillé la cité phocéenne, 57 % des Français plébiscitent l’armée pour lutter contre l’insécurité. »

Une telle circulation circulaire d’un même sondage, dont la validité et le sens ne sont même pas discutés, en dit probablement plus sur la paresse et le conformisme journalistiques que sur le fond d’un problème qu’aucun journal ne songe à explorer autrement que par des données chiffrées contestables, mais prêtes à l’emploi. Et si d’aventure la reprise en boucle de cet unique sondage ne suffisait pas à convaincre, nos éditocrates préférés sont là pour assurer le service après-vente.

Les éditocrates, bons petits soldats du journalisme

Devant une situation si préoccupante, Ivan Rioufol, du Figaro, s’interroge gravement, dans un de ses éditos dont il a le secret : « Mais alors, pourquoi refuser d’envoyer l’armée ? » Après quelques élucubrations sur le ministre de l’Intérieur qui « a semblé avaliser [son] analyse » en matière de lutte « contre la barbarie » (rien que ça…), il conclut, tout en nuances : « Le pouvoir redoute, on le comprend, une guerre civile. Mais c’est son spectre qui menace Marseille, si rien n’est tenté. »

Une fois de plus, pourtant, à l’image de son hebdomadaire qu’il juge politiquement « au-dessus de la mêlée », l’inénarrable Christophe Barbier est au-dessus du lot. Dans son édito vidéo du 6 septembre intitulé « Il faut l’intervention du fisc et de l’armée », il affirme, à propos du « problème marseillais » : « Il faut une guerre totale ; “guerre ”, le mot a été prononcé par Manuel Valls. Une guerre, ça commence avec l’armée. Samia Ghali, il y a pile un an quand elle a dit “envoyez-nous l’armée”, seul L’Express l’avait défendu. Oui il faut l’armée. Oh… pas pour tirer dans le tas, bien sûr, pas pour canonner, non, il faut l’armée pour être dans les rues, pour être auprès des citoyens. Il faut l’armée comme dans Vigipirate contre les terroristes, il faut l’armée pour rassurer d’un côté et témoigner, regarder, surveiller de l’autre. » Assimiler les habitants de ces quartiers à des « terroristes », désarmant, non ?

Moins réfléchi peut-être, mais plus enthousiaste, dans l’attitude et dans les mots, Eric Brunet [4] va droit au but. Et ce ne sont pas moins de 77 % de ses auditeurs, semble-t-il, qui lui emboîtent le pas.

<center***

Bref, la recette est simple : prenez un fatras de chiffres plus ou moins vérifiés et vérifiables, des médias à l’unisson pour amplifier une idée discutable et quelques éditocrates patentés pour finir de convaincre les sceptiques, et le tour est joué.

Aux yeux d’une cohorte de médias, l’armée devient donc bonne à tout faire : ramener l’ordre dans les « quartiers chauds », mettre fin au trafic de drogue, sécuriser les hôpitaux, et bien plus encore. Alors qu’au départ, seules quelques voix isolées prônaient ce type de mesures « radicales », on voit la machine médiatique s’emballer et des journalistes, les uns après les autres, serrer les rangs. Quand la classe politique se divise, des médias, eux, se mettent au garde-à-vous.

Thibault Roques

 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[1Petite question méthodologique à l’usage des sondologues amateurs : où sont passés les 4 % restants ? Ont-ils téléphoné pour dire haut et fort qu’ils étaient « sans opinion » ?

[2C’est à la suite d’une séquestration présumée d’infirmières à l’Hôpital Nord de Marseille, qui aurait eu lieu à la mi-août mais qui ne fut révélée dans la presse que début septembre, que la question du recours à l’armée dans les hopitaux surgit. Samia Ghali est une nouvelle fois à la pointe de ce combat : « On met de militaires dans les gares, peut-être que dans les hôpitaux c’est ce qu’on devrait faire aussi. Il n’y a rien de choquant. »

[3Sondage HuffPost/YouGov, commenté par Geoffroy Clavel le 12/09/2013.

[4Sur le « cas Brunet », lire notre article « Éric Brunet : journaliste, attaché de presse ou clown triste ? ».

Pseudo-journalisme politique au Parisien : ça va durer encore longtemps ?

Personnalisation partout, politique nulle part.

Ces médias qui ont besoin de notre soutien : le site d’informations Basta !

« Pour une information indépendante, sans publicités ni algorithmes. »