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Jean-Marie Rouart, courtisan de Serge Dassault

par Arnaud Rindel,

Dans le n°2899 (09.12.2004) de l’hebdomadaire Paris Match (groupe HFM - Hachette Filipacchi Médias, filiale de Lagardère Médias), on pouvait lire, entre autres, un portrait/entretien avec Serge Dassault, PDG du groupe Dassault, par Jean-Marie Rouart (pp.92-95).

Une première double page (pp.92-93) montre « Serge et Nicole Dassault, dans les salons XVIIIe du groupe, rond-point des Champs Elysées ».

Le titre : « Serge Dassault, le charme discret d’un anticonformiste ».

La double page suivante est consacrée au compte rendu de la rencontre par Jean-Marie Rouart, « invité à déjeuner au siège du groupe, Rond-point des Champs-Elysées. »

Quel est donc ce grand journaliste, attablé avec un grand patron ? Elu à l’Académie française le 18 décembre 1997, Jean-Marie Rouart a été chroniqueur et grand reporter au Figaro (1967-1975), rédacteur en chef, éditorialiste et responsable des pages littéraires au Quotidien de Paris (1979-1985) puis directeur du Figaro littéraire de 1986 à 2003, avant de devenir collaborateur à Paris-Match [1].

Reste à faire connaissance avec l’autre convive.

Hors d’oeuvre : un portrait élogieux

Cela commence par une longue présentation élogieuse du « maire de Corbeilles-Essones », qui est aussi « fraîchement élu sénateur » [2].

Jean-Marie Rouart ne cache pas son admiration pour « l’héritier du groupe Dassault », patron « anticonformiste » et « brut de décoffrage ». « Antiacadémique jusqu’au bout des ongles, s’extasie le journaliste du Paris-Match, ne cherchant pas à plaire ni à flatter les idées dominantes [sic], il se fiche comme d’une guigne de ce qu’on pense de lui. Il ferait le désespoir des Séguéla, des Ambiel et de tous les conseillers en communication. Aucune concession à l’air du temps. »

Encore plus remarquable pour l’ancien directeur du Figaro littéraire, c’est « un des rares hommes publics aujourd’hui dont le but de la vie ne soit pas d’entrer dans les bonnes grâces de “Libé”, de “Télérama”, ou de recevoir le sacre audiovisuel d’Ardisson et de Fogiel ».

« Il a eu longtemps une mauvaise image » déplore l’académicien. « Une réputation d’incompétence dans les cercles gouvernementaux », précise-t-il. Et pourtant, depuis qu’il a pris « la tête de l’entreprise familiale » vers 1986, il a « multiplié par quatre l’héritage industriel et financier », plaide le journaliste.
Car Serge Dassault, assure-t-il, est « un malin qui ne paie pas de mine, un roublard qu’on donne perdant et qui s’en sort par l’astuce, le système D. » [3]

Et Jean-Marie Rouart de s’employer à transformer un héritier - dont l’effort pour naître a dû être hors du commun - en « prototype » de l’homme de mérite : « Ce qui frappe dans l’itinéraire de celui qu’on imagine avoir été un enfant gâté, écrit ainsi l’académicien, le prototype du fils à papa, c’est le nombre de difficultés qu’il a dû affronter et de couleuvres qu’il lui a fallu avaler. »

Plat de résistance : la tribune libre

Après ce portrait énamouré vient le compte rendu de “l’entretien”. Difficile de parler de travail journalistique, car tout esprit critique ou toute volonté d’investigation en sont résolument absents.

Il suffit pour s’en convaincre de lire l’intitulé des questions posées par Jean-Marie Rouart : « Vous trouvez la droite trop timide ? » ; « Et Sarkozy ? » ; « Et Borloo ? Vous croyez à la cohésion sociale ? » ; « Et l’ISF ? » ; « Que pensez vous de la loi sur l’homophobie ? » ; « Allez-vous voter “oui” à la constitution ? » etc.

Le journaliste de Paris-Match, très à l’aise dans du rôle de passe-plats, se contente d’égrener les questions et de solliciter l’avis de son hôte sans jamais demander le moindre complément d’information, sans jamais ébaucher le moindre désaccord, sans jamais suggérer la moindre désapprobation.

Pas une seule fois, Jean-Marie Rouart ne s’étonne. Que Serge Dassault décrète « L’inégalité, c’est la nature, c’est la vie. Dans la devise de la République, moi, je regrette qu’il y ait le mot “égalité” » ; qu’il ose : « L’édit de Nantes, aujourd’hui, c’est en faveur des entrepreneurs qu’il faudrait l’instituer. Ce sont eux les victimes de la nouvelle guerre de religion » etc. Aucune outrance ne trouble l’académicien.

Jean-Marie Rouart cherche manifestement moins à réaliser un travail d’enquête journalistique qu’à offrir une tribune libre à son hôte. Il devance d’ailleurs certaines déclarations en lui posant des questions qui ne sont que des demandes de confirmation d’opinions qu’il connaît manifestement déjà (« Vous êtes favorable à l’abaissement de l’âge de la scolarité obligatoire de 16 à 14 ans »).
Il va même à l’occasion jusqu’à brosser vigoureusement les convictions de son interlocuteur dans le sens du poil : « Est-ce que parfois, en vous rasant le matin, vous n’êtes pas un peu énervé par la droite ? ».

Sur la question des médias, devenue un sujet sensible depuis que Serge Dassault a pris le contrôle de la Socpresse - prise de contrôle suivie de déclarations consternantes, de protestations de la société des rédacteurs et du départ d’un certain nombre de journalistes - Jean-Marie Rouart préfère carrément garder le silence.
Ses questions, il les gardera pour lui. « Et la presse ?, écrit-il dans la conclusion de l’interview, Quel projet a-t-il pour son gigantesque groupe ? Quelle forme de participation est-il prêt à mettre en œuvre avec ses journalistes ? Nul doute qu’il y songe. Il a conscience de la difficulté et il sait que les journaux ne sont pas tout à fait des entreprises comme les autres. D’abord parce qu’elles ont plutôt tendance à perdre de l’argent, et que la susceptibilité professionnelle y est plus aiguisée que nulle par ailleurs. On le sent pourtant désireux de relever le défi. Comment ? C’est une autre histoire. »

Rouart délaisse donc cette épineuse question (pour conserver le privilège d’être invité à déguster « des colverts qui ont été occis la veille par le maître de maison » ?), et termine en évoquant Madame Dassault.
On apprend ainsi que dans le couple, la bonne vieille répartition des taches est de rigueur. « Son domaine à elle, c’est tout ce qui n’est pas l’entreprise : la famille, les quatre enfants, la dizaine de petits-enfants, la vie. Passionnée de musique, de poésie, membre du conseil d’administration de la Société des amis du Louvre (...) ».

Question : est-ce Madame Dassault qui fera la cuisine et qui servira à table, lorsque Jean-Marie Rouart sera invité dans le deux-pièces de la famille en remerciement des services rendus au journalisme de révérence ?

Arnaud Rindel


Annexe : Les idées saines de Serge Dassault.

Nous savions déjà depuis un moment que Serge Dassault souhaitait que son groupe possède un journal pour y exprimer ses opinions, et d’une manière générale, que la presse véhicule des « idées saines ». Depuis quelques temps, nous savons également que ces « idées saines », ce ne sont pas des idées de gauche. A présent, grâce à Paris-Match, nous en savons un peu plus... Morceaux choisis :

- « La gauche a une politique conservatrice. Aujourd’hui, dès que le gouvernement veut faire quelque chose, immédiatement les syndicats sont contre. On est sclérosé par la gauche. »

- « Le problème, aujourd’hui, c’est qu’on n’explique pas assez aux français la situation exacte de notre économie »

- Serge Dassault est favorable à l’abaissement de l’âge de la scolarité obligatoire de 16 à 14 ans [4], « pour pouvoir faciliter l’accès à l’apprentissage  » justifie-t-il, car «  un diplôme, c’est moins important qu’un emploi  ».

- « Il faut arrêter de penser que tout le monde est pareil. Je crois que ce qui tue la République, c’est l’égalitarisme. L’inégalité, c’est la nature, c’est la vie. Dans la devise de la République, moi, je regrette qu’il y ait le mot “égalité”. Il faudrait le remplacer par “dignité” ou par “tolérance”. Et la lutte contre les inégalités ça veut dire quoi ? S’il y a des gens qui veulent travailler qu’ils travaillent. »

- « Pour favoriser l’emploi, il faut la flexibilité et non pas la rigidité. Ce n’est pas la rigidité qui garantit l’emploi. Ca c’est ce que croient les syndicats. Si on ne peut pas licencier on n’embauche pas. »

- « Il faut replafonner l’ISF [...] il ne doit pas être supérieur à 80 % des revenus. On est le seuls pays dans ce cas. Quelle est la conséquence ? Les gens s’en vont. Qu’est-ce que c’est, la politique ? C’est favoriser le développement économique et la vie de tout le monde. Si c’est pour punir ceux qui réussissent, alors on est en plein socialisme. »

- La loi sur l’homophobie ? « Où est la vision de l’avenir là-dedans ? Où est l’intérêt fondamental pour la société ? Je trouve scandaleux de parler de mariage homosexuel. C’est de la famille dont il faut s’occuper, c’est elle la cellule de base. »

- « C’est quand j’ai été interné à Montluc [« comme juif sous l’occupation », nous précise Rouart] dans une baraque infestée de rats avec une soupe par jour et la perspective d’être déporté que j’ai commencé à comprendre que la richesse, le confort n’étaient rien, mais que la solidarité était tout. Les sociétés se détruisent par manque de solidarité. Toute cette histoire de lutte des classes, c’est idiot. Ce qui est important c’est l’entraide. »

- «  L’édit de Nantes, aujourd’hui, c’est en faveur des entrepreneurs qu’il faudrait l’instituer. Ce sont eux les victimes de la nouvelle guerre de religion, eux qui sont obligés de quitter la France parce qu’on ne veut pas les laisser travailler en paix.  »

- Voir également notre "série" « La presse selon Dassault » :

- La presse selon Dassault (1) : un jour viendra...
- La presse selon Dassault (2) : ce qu’il aime...
- La presse selon Dassault (3) : au Figaro tout va bien
- La presse selon Dassault (4) : les « idées saines »

 
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Notes

[1Sources : site de l’académie française et site officiel (!) de Jean-Marie Rouart[qui manifestement n’existe plus : lien périmé (mars 2010)].

[2Le Conseil constitutionnel vient d’ailleurs de préciser qu’il considérait ce mandat de Serge Dassault compatible avec son statut, puisqu’il ne serait pas le PDG de Dassault Aviation, dont l’Etat est client, mais de l’entreprise majoritaire au sein de... Dassault Aviation. La loi est bien faite, n’en doutons pas ! (Sources : le “Quotidien permanent” du nouvelobs.com et Le Monde du 25.12.2004).

[3Un avis que ne partage pas Paul Galois qui lui, titre son portrait dans l’hebdomadaire Lutte Ouvrière : « Dassault : Un coffre-fort à la place du cerveau » (n°1898, 17.12.2004).
Le contraste est saisissant. « En plus de la franchise de ses idées réactionnaires, écrit Galois, Serge Dassault se distingue par l’arrogance dont il a hérité en même temps que de sa fortune, de ses relations avec l’appareil d’État, de sa place de sénateur, etc. Ce monsieur qui se vante de travailler quatorze heures par jour n’a en effet rien eu d’autre à faire que d’être le fils de son père, Marcel Dassault, avionneur, député gaulliste, patron de presse. Le "travail" de Serge Dassault consiste donc essentiellement à continuer à vendre à l’armée française les avions de combat qu’il fait fabriquer dans ses usines, à entretenir les amitiés nécessaires pour conserver l’exclusivité de ce marché, à veiller à ce que le budget militaire reste conséquent. »

[4Voir Serge Dassault - Un projet pour la France (éditions du layeur/Valmonde, Paris, 2001) : « L’âge limite d’obligation scolaire devrait être ramené de Seize à quatorze ans. [...] L’allongement de la scolarité obligatoire a été une lourde erreur et peut-être aussi l’une des causes de la délinquance » (p.99).
Dans cet ouvrage édifiant - disponible pour quelques centimes d’euros dans toutes les bonnes bouquineries - Serge Dassault estime également qu’il faut faire preuve de « plus de fermeté vis-à-vis des délinquants mineurs qui se croient tout permis » (p.162), que « l’Etat doit opérer une privatisation générale de toutes les activités économiques qu’il détient encore » (p.163), ou encore qu’il faut « encourager la femme à rester au foyer » (p.181).
Quant à son fils, Olivier Dassault, député UMP à l’assemblée nationale il a proposé, en avril 2004, avec 46 autres députés de la majorité, un projet de loi « tendant à rétablir la peine de mort
pour les auteurs d’actes de terrorisme
 », car « en temps de “guerre” [...] la défense des Etats et des peuples doit primer sur toute autre considération ».
« Olivier Dassault a toujours su trouver des raisons pour justifier le retour de la peine capitale, précise l’hebdomadaire Marianne (10.05.2004). En octobre 1993, ils étaient 170 pour châtier ainsi les infanticides et les meurtres d’agents de la force publique. Deux mois plus tard, rebelote : ils sont 22 à réclamer la mort pour les assassins d’enfants, de personnes âgées ou handicapées. »
Chez les Dassault, les “idées saines”, c’est de famille...

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