Observatoire des media

ACRIMED

Décryptage d’une émission de décembre 1999

Jean Lebrun invite Laure Adler (3)

Acte II : comment neutraliser tout sujet de discussion

" Pot-au-feu ", France Culture, mardi 14 décembre 1999, 18 h 20 - Emission enregistrée en public au Bouillon Racine et diffusée en direct - Pusique c’est sur l’écoute de France Culture (comment l’écoutez-vous ? Pourquoi l’écoutez-vous, ) qu’est centrée l’émission, place aux témoingnages. Après la disqualification des auditeurs mécontents, ils permettent de neutraliser tout sujet de dicussion…

Acte II : comment neutraliser tout sujet de discussion

Christian Florentin : Bonsoir.

Lebrun : Est-ce que je pourrais vous demander, parce que je voudrais qu’on commence par là avant d’aborder les thèmes - la place de la musique la place de la fiction, la place de l’information, la place des journalistes, que sais-je ? - je voudrais qu’on commence par un examen avec vous des origines d’écoute et des pratiques d’écoute de France Culture. Je peux vous demander depuis quand et comment vous écoutez France Culture à Nancy Christian Florentin ?

C.F. travaille dans un centre de tri postal où il écoute France Culture depuis 10 ans.

- L’option de Jean Lebrun permet de déplacer le " débat " de la critique de France Culture nouvelle mouture à l’apologie du France Culture historique. En interrogeant les auditeurs sur leur mode d’écoute de la radio, il recueille essentiellement des propos flatteurs sur l’originalité et la caractère indispensable de France Culture. Le premier auditeur semble percevoir la chausse-trappe : " je ne parle pas de passé, je préférerais qu’on parle d’avenir ce soir ".

Lebrun : Alors on a aussi trouvé grâce au courrier de tout nouveaux auditeurs qui ne sont pas nécessairement les plus jeunes, Jacques et Claudine Namèche [?].
Insert d’une interview des susdits auditeurs, qui auraient découvert cette radio " suite à la nomination de Laure Adler à la tête de France Culture. Ca nous a donné l’envie, parce que on apprécie sa personnalité. Ca nous a donné envie d’écouter France Culture. " C’est aussi le côté " accessible tout de suite " qui aurait séduit ces auditeurs.

- Ces " nouveaux auditeurs " viennent à point nommé pour faire l’éloge de la nouvelle grille et de Laure Adler. Leur intervention est une autre façon de désamorcer toute discussion : au lieu de dire en quoi les nouveaux programmes font problèmes, on invoque à l’encontre des mécontents, une opinion favorable. C’est opposer une opinion contre une opinion. Et comme une opinion en vaut bien une autre…Autre avantage des " nouveaux auditeurs " : s’ils sont nouveaux et qu’ils continuent à écouter, c’est qu’ils sont satisfaits, alors que les anciens auditeurs peuvent invoquer les qualités de la grille précédente et critiquer la nouvelle sur la base des changements objectifs imposés par la direction. Les " nouveaux " sont obligés de mettre en avant " l’image " du France Culture traditionnel sans toutefois pouvoir argumenter sur les transformation puisque, avant, ils ne l’écoutaient pas. Ainsi cet auditeur : " France Culture avait pour moi l’image d’une chaîne réservée à une certaine élite culturelle, ce n’est pas notre cas en ce qui nous concerne ".

- On notera que le choix de l’échantillon en fonction des lettres reçues à Télérama laisse place à une certaine souplesse…

Lebrun : Alors il y a une première question qu’on peut poser, non pas sur telle ou telle émission : Valérie Tintio [?] vous êtes une de nos auditrices du premier cercle. Vous êtes universitaire, doctorante, science de la gestion. Oui, c’est une première question qu’on pourrait poser : souvent l’auditeur de France Culture a une représentation de lui-même qui fait que dans son esprit en tout cas, je ne sais pas si c’est le cas dans la réalité, il n’écoute ou il ne veut écouter que France Culture. Là on a de nouveaux auditeurs qui disent qu’ils sont venus par le hasard des circonstances, comme beaucoup de nouveaux auditeurs sont venus à cause de la libération de la grille modulation de fréquence dans les années 80. Vous-même, vous écoutez plusieurs radios ? Vous vous avouez écoutant plusieurs radios ?

Elle " avoue humblement " écouter RFI et BFM " tout info-tout éco ". Elle a découvert France Culture il y a 10 ans. Elle insiste sur le fait qu’elle " n’avait pas eu un parcours qui [lui] permettait avant d’y accéder "

Lebrun : Il y a un point commun entre nous autres producteurs et vous autres auditeurs : les producteurs se disent : " on ne travaille pas dans un média ; on ne voudrait pas travailler ailleurs ; on est dans quelques chose qui est une radio-exception " et les auditeurs ont aussi le sentiment d’une radio-exception. Alors Olivier Villassa [?]. Alors comment m’avez-vous écrit ou avez-vous écrit à la direction de France Culture, je ne sais plus si c’était une lettre personnalisées à l’attention de Mme Adler ou de M. Lebrun.

- Le dialogue qui suit illustre assez bien la dissymétrie de la relation entre Jean Lebrun et l’auditeur : d’un côté un producteur malin, qui a l’habitude du micro depuis très longtemps, pose les questions, sait plaisanter pour que la conversation reste superficielle ; de l’autre un auditeur qui se trouve propulsé devant un micro et, d’abord désorienté, s’embarque dans un témoignage personnel. Le résultat est que l’on ne parle toujours pas de la nouvelle grille et des raisons de son rejet par de très nombreux auditeurs.

Olivier Villassa : C’était une lettre personnalisée à l’attention de M. Lebrun.

Lebrun : Ah oui, vous disiez : Cher Jean, je suis un anonyme. Mais on ne se connaît pas ! Pourquoi dites-vous chez Jean ?

Olivier Villassa : Cher Jean… heu… ben parce que je vais pas vous appeler Paul. Je sais pas, moi. Ca me paraît quand même logique. [La réplique est saluée par un bref moment d’hilarité dans la salle]

Jean Lebrun : Alors il paraît que vous êtes un peu âgé pour être l’auditeur idéal, parce qu’il y aurait un auditeur type qu’on voudrait conquérir maintenant. Vous êtes un peu vieux, vous.

Olivier Villassa raconte qu’il écoute France Culture depuis 10 ans (il en a 27). Lebrun lui fait dire qu’il est étudiant et " cyberbranché ". Jugeant cela " pas important ", O. Villassa explique : " il n’y a pas d’auditeur type à France Culture, il y a que soi-même face à France Culture. Il y a peut-être beaucoup d’étudiants cyberbranchés, etc. qui écoutent France Culture, mais dans toute la masse des étudiants, il y en a peu finalement. Je pense qu’on est une population quantitativement trop faible pour tirer des conclusions hâtives "

Lebrun  : Mais quand un producteur s’adresse à vous, vous avez l’impression qu’il s’adresse à la cible des 27 ans cyberbranchés, ou vous avez l’impression que c’est quelqu’un qui est un peu à côté de vous et qui s’adresse à vous tout seul.

- Lebrun pose une question à laquelle son interlocuteur a déjà répondu quelques secondes auparavant.

L’auditeur développe un discours très passionné : " France Culture, c’est la voie de ma conscience. C’est quelque chose d’intime. […] " par lequel il entend montrer l’importance que tient cette radio dans sa vie. Ces éloges du passé formulées au présent seront ensuite capitalisés par Lebrun. Autre thème développé par cet auditeur :

Olivier Villassa : j’aimerais qu’il n’y ait pas autant d’appels aux auditeurs à France Culture. Parce que ça me montre que je ne suis plus tout seul. [rires] Je crois que c’est ça finalement le problème. Je crois que le problème de cette année, c’est pas une question de grille de programme ou d’horaire ; si il y a des problèmes, ils rentrent dans l’ordre tout seuls par le bon sens comme le prouve la nouvelle grille prévue pour janvier, mais ce qui importe, c’est qu’on reste face à France Culture… on a pas besoin de se sentir en famille, en communauté, ça nous fait perdre du temps ; d’entendre des auditeurs. C’est un peu en contradiction, mais il vaut mieux qu’on reste anonymes…on est même pas des auditeurs… c’est vraiment une espèce de conscience, une réflexion permanente France Culture. Je crois que c’est ça : c’est pas une radio comme les autres, c’est pas une radio. C’est une réflexion permanente.

Lebrun : Ca n’est pas un média.

OV : Média… j’en sais rien, moi. Non, moi quand je l’écoute, j’ai vraiment l’impression d’être en train de réfléchir. J’entends pas une radio : je n’entends pas, j’écoute et je réfléchis en même temps.

Lebrun : Vous réfléchissez, mais vous pouvez aussi écouter France Culture en vaquant à des occupations plus quotidiennes. Je voulais me faire l’écho d’une chronique qu’à Pot au Feu nous avons reçu pendant quatre ou cinq semaines, d’une dame, anonyme - vous aimez les auditeurs anonymes Olivier. Cette dame n’a jamais signé. J’ai identifié par les déplacements qu’elle évoquait qu’elle faisait avec sa famille, notamment avec son mari, Emile, qu’elle était du côté d’une région qui m’est chère, entre la pointe du Groin et les château de la Rouérie en Bretagne, et ce journal est intéressant parce qu’il mêle la vie quotidienne, la conduite des enfants à l’école, l’achat de la brioche vendéenne avec l’écoute de France Culture et notamment du poète préféré de cette dame qui doit être localisable à Périgné [?], Ile et Vilaine, j’ai nommé Jean-Louis Esyne, habitant de Pontault-Combault.

Insert du " journal intime " d’une autre personne pour qui France Culture représente manifestement le seul lien avec la culture. On dirait un publi-reportage.

Lebrun : Voilà. De l’écoute poétique de France Culture. Qui est peut-être un peu de la vôtre. Je m’adresse là à un autre des auditeurs que nous avons sélectionné pour le premier cercle ce soir au Bouillon Racine. Louis-Bernard Sagella [?]. Vous vous présentez ? Vous êtes plasticien, vous enseignez dans une école d’art. 45 ans, beaucoup plus d’Olivier…

L’auditeur explique que lui-aussi, auditeur " organisé ", a envoyé son courrier aux journaux, à Adler et à Cavada.

Lebrun : Vous avez l’air d’être en doute devant les charmes du direct, parfois, devant les charmes du direct, et en même temps, vous citez Picasso. Qu’est-ce qu’il dit, Picasso ?

- Nouvel éloge des " charmes du direct ", alors que la question posée montre que les échanges avec les auditeurs " du premier cercle " ont été soigneusement préparés. Que vient faire Picasso dans cette affaire ? Induire une réponse sur les innovations en cours sur France Culture  :

Louis-Bernard Sagella cite Picasso : " à quoi bon faire une chose si on sait ce que l’on va faire ", applique cette citation à la nouvelle grille.

Puis il demande la tenue de débats ininterrompus qui s’arrêteraient " quand il n’y a plus rien à dire "

Lebrun : Mais alors là… les hôtes du restaurant où nous sommes sont inquiets parce que si on veut rester après la fin de l’antenne… Alors, j’aimerais que vous nous parliez au delà de cette proposition du sentiment de la mesure du temps que vous avez quand vous écoutez France Culture. Pour être dans la ligne de la dame de Périgné.

- La " ligne " de la dame de Périgné se confond étrangement avec la " ligne " que Jean Lebrun entend suivre dans l’émission.

L’auditeur explique sa " pratique " de France Culture et conclut en estimant que la nouvelle direction n’a jamais réellement écouté la radio. Salve nourrie d’applaudissements.

Lebrun : Vous êtes très applaudi et moi-même je fait amende honorable comme je l’ai fait devant M. Parrot [?], ici présent, qui interviendra tout à l’heure ; il me désignait du doigt - pas Laure Adler, hein, qui ne dit rien, qui ne va rien dire avant 19 heures telle que je la connais. Elle peut parfois être impérieuse et souvent silencieuse.

- L’allusion à M. Parrot concerne un auditeur présent dans la salle, qui conteste la nouvelle orientation de la chaîne, et qui … ne pourra pas prendre la parole. Quant à Laure Adler, elle " ne va rien dire avant 19 heures telle que je la connais " : la suite montre que cette intervention tardive était prévue " à son heure ". La flagornerie ne parvient pas à dissimuler qu’il s’agit de mettre Laure Adler dans la position de l’écouteuse. Par les thèmes choisis, on élude toute mise en question ; par la place accordée à Laure Adler, on évite les réponses…

Laure Adler : Je sais écouter.

Lebrun : Donc comme François Parrot me désignait du doigt : " vous n’écoutez pas France Culture ! ". C’est le cas aussi - je fait amende honorable - des producteurs.

L’auditeur en question proteste, explique qu’il a envoyé un courrier

Lebrun : Les producteurs n’écoutent pas et ne répondent pas non plus. Alors pour essayer d’abonder dans votre sens, et avant de redonner la parole aux gens qui sont dans la salle et notamment à ceux du premier cercle, vois le témoignage d’une couturière de Vincennes. Vous savez, on avait à Cinq colonnes à la Une la référence à la mercière de Périgueux, alors voici la couturière de Vincennes, appelons-la par son vrai nom, Evelyne Lalba [?]

Insert témoignage sur les " pratiques d’écoute ". L’auditrice précise qu’elle n’a pas fait de longues études.

Lebrun : Alors ceux qui sont nostalgiques d’anciennes grilles noteront l’imparfait mais, Christian Florentin, vous écoutez, vous, avec un balladeur au travail au centre de tri postal à Nancy ?

Intervention de C. F.

Lebrun : Monsieur Sagella cite Picasso, vous c’est Juvénal. Alors expliquez-moi. Je ne me souviens plus de la citation.

Christian Florentin : Il faut rire tout en militant. N’asservis pas la force joyeuse de ton désir. C’est un peu pour vous, Jean Lebrun. Je pense que vous militez pour la culture.

Lebrun : Ah non, pour le divertissement aussi. Non mais Comment vous faites la part entre l’université permanente à laquelle vous aspirez, que réclament tant et tant d’auditeurs de France Culture et le plaisir, le divertissement et l’ouverture à l’imaginaire ?

Christian Florentin développe sa théorie des trois E : émanciper, éduquer, éveiller.

Lebrun : Je note qu’une grille doit avoir un rythme ternaire. Jean-Marie Borzeix disait : " le matin le quotidien, en fin de matinée, le mensuel, l’après-midi, l’hebdo ". Vous Laure, c’est… ? C’est quoi votre rythme ternaire déjà ?

Laure Adler [ironique] : Comment ? Vous ne l’avez pas appris par cœur ?

Lebrun [ironique] : Pas du tout, non. Ca ne fait pas partie des obligations des producteurs.

Laure Adler : Oh ! Mais si !

Lebrun : C’est quoi déjà ? E comme évasion…

Laure Adler : Non…

Lebrun : Alors je ne me souviens plus

Adler : Vous êtes un très mauvais élève.

Lebrun : Ben vous le rappellerez tout à l’heure. Quand on vous redonnera la parole, Laure. Et maintenant il y a une dame qui est en face de vous, Laure Adler, Evelyne Vicky qui n’a pas encore parlé. Votre origine d’auditrice de France Culture, Evelyne Wicky ? Vous habitez Paris…

Intervention. Pour elle, France Culture rassemble beaucoup d’autodidactes.

Insert d’une reportage sur un auditeur chauffeur de taxi qui enregistre les émissions, échange les cassettes et n’écoute que France Culture.

- " Quand on vous redonnera la parole, Laure " : où il se confirme que le moment de sa prise de parole est volontairement différé.

Lebrun : Le thème de l’enregistrement est important : on rencontre parfois dans le courrier, Vincent Lemaire, des auditeurs qui enregistrent une émission de midi et l’écoutent le matin avec les nouvelles de la veille, ravis.

Lemaire parlent des auditeurs qui écoutent en différé.

Lebrun : ce qui pose la question de la demande d’actualité et de la demande d’informations intemporelles, souvent contradictoires. Philippe Morillon, je ne vous demande pas de faire communauté avec le chauffeur de taxi puisque Olivier nous a expliqué tout à l’heure qu’il n’y avait pas de parti de France Culture. Alors vous, vous appartenez en revanche à une profession intellectuelle ou artistique… Vous êtes directeur artistique d’un journal.

Intervention, sur sa " pratique ". Il écoute en permanence et enregistre quand il s’absente.

Lebrun : Vous n’êtes pas un peu malade, non ? Parce que je me tourne vers un auditeur du deuxième cercle ; vous savez les gens qui répondent au téléphone ou les gens qui animent France Culture, qui sont des gens normaux puisqu’ils n’écoutent pas beaucoup France Culture, vous l’avez dit. Quand un auditeur comme vous monsieur téléphone et dit…

Un auditeur relate le cas d’une de ses connaissances mécontente de la nouvelle grille à qui le standard de France Culture avait reproché sa dépendance à la radio.

A la fin de l’Acte, aucune discussion sur l’oreientation de France Culture n’a été esquissée. C’est un peu long, mais il fallait souffrir pour bénéficier de l’Acte III

 
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