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Front national et pauvreté : les équations tordues de Libération

par Blaise Magnin, Jean Bruchet,

Le 22 novembre dernier, commençait à l’Assemblée nationale l’examen du projet de « loi de programmation pour la ville et la cohésion urbaine ». Ce texte porté par le ministère de la Ville s’appuie sur une nouvelle carte de la pauvreté en France réalisée par l’INSEE.

Le 18 novembre, Libération se saisissait du sujet dans un article intitulé « Zones de grande pauvreté : les lignes de Front » pour en livrer une bien étrange « analyse ». D’après le chapeau introductif, il s’agissait d’utiliser « la nouvelle cartographie sociale [comme] un outil précieux pour analyser la progression du vote d’extrême droite. » Pourtant, quitte à extrapoler quelque peu, la journaliste s’emploie surtout à lire dans les documents de l’INSEE la confirmation de ses idées préconçues sur l’existence d’un lien entre pauvreté et vote pour le Front national, corroborées par les convictions du ministre de la Ville sollicité pour l’occasion.

Premier enseignement de cette « nouvelle cartographie sociale », qui aurait « sauté aux yeux du ministre de la Ville », François Lamy : à Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), l’ex-fief de Jérôme Cahuzac, « où le FN a percé, lors de la législative partielle de juin qui a vu le candidat UMP devancer de peu le candidat frontiste au deuxième tour », il existe « une poche de pauvreté, effet de la désindustrialisation ». Qu’en déduire ?

Que dans une ville en difficulté, où un dirigeant politique détenant de très hautes responsabilités admet avoir fraudé le fisc dans les grandes largeurs et pendant des années, l’audience du Front national et de sa posture « anti-système » risque de croître ? Beaucoup trop simpliste pour François Lamy, ex-collègue au gouvernement et camarade au Parti socialiste de Jérôme Cahuzac : « Quand il y a une telle concentration de pauvreté, c’est propice à la recherche de boucs émissaires. C’est un vieux classique de la construction des populismes, analyse-t-il. Ces poches qui apparaissent correspondent à des zones où le FN devient fort. »

Inspirée par le ministre, la journaliste s’improvise à son tour politiste et devine l’existence de corrélations similaires entre pauvreté et vote FN, à Brignoles cette fois : « Dans cette agglomération de 17 000 habitants, deux zones vont devenir des quartiers prioritaires de la politique de la ville, alors qu’auparavant, aucune n’était retenue dans les dispositifs d’aide. Comment ne pas rapprocher les deux résultats ? » Et emportée dans son élan, elle généralise à tout le territoire : « On relève des correspondances similaires dans le Pas-de-Calais, le Vaucluse ou le Var… »

Petit problème toutefois : cette belle construction se révèle… bâtie sur du sable. « Reprenons, poursuit l’article, l’exemple de Brignoles : les bureaux de vote du centre-ville déshérité ou des quartiers les plus populaires ne sont pas ceux qui ont le plus cédé aux sirènes du FN. Le parti de Marine Le Pen a en revanche fait le plein dans les petites communes résidentielles et aisées, alentour. Du coup, on ne sait pas si ces corrélations jouent au sein des (nouvelles) poches de pauvreté, et traduisent un vote social lié à la crise économique, ou si c’est une dynamique qui se situe à la périphérie, dans le halo de ces zones paupérisées, et qui ressemblerait plus alors à un vote nourri par la peur du déclassement. »

Pour résumer, on ne sait rien de précis. Mais comme le ministre s’interroge (« Est-ce le ras-le-bol d’être pauvre soi-même, ou la peur de voir de plus en plus de pauvres autour de soi ? »), c’est toujours la pauvreté, qu’elle soit vécue, perçue, attendue ou redoutée, qu’évoque la journaliste pour expliquer le vote frontiste. C’est ce que cette fine analyste appelle « resocialiser l’analyse du vote FN »...

Enquête à distance, association, en l’occurrence infondée, entre pauvreté et vote d’extrême droite : suivant la méthode proposée par Libération, on pourrait en conclure que cet article est exemplaire de la vision dominante des classes dominées dans ce quotidien.




NB

Sur cette question de la composition de l’électorat du FN, on pourra se reporter au très éclairant ouvrage de la sociologue Annie Collovald Le « populisme du FN », un dangereux contresens, paru en 2004 aux éditions du Croquant. Outre que l’auteure y démontre que le premier parti ouvrier aujourd’hui est… l’abstention, elle y développe, entre autres, les points qui suivent et qui figurent dans les larges extraits de l’ouvrage qui se trouvent sur la page dont le lien précède.

« Des analyses empiriques désignent les groupes populaires comme les principaux soutiens du parti de Jean-Marie Le Pen.
Classes populaires, hier classes dangereuses, aujourd’hui classes autoritaires par ressentiment, aveuglement, inclinaison atavique, mauvaise éducation ou anomie sociale et politique ?

Des analyses mal fondées, doublées de déformations interprétatives, imposent la figure fantasmatique d’un peuple menaçant pour la stabilité de la démocratie, et dénient une fois de plus ce qu’est la réalité sociale et morale des comportements politiques des groupes populaires. On manque du même coup une véritable analyse des raisons du succès du FN, de la particularité de son déloyalisme politique et de la nature du danger qu’il incarne pour la démocratie. On évite aussi de se poser une question importante pour comprendre comment peut tenir une telle interprétation, si imprégnée de racisme social et si éloignée de toute réalité : à qui et à quoi sert l’autoritarisme prêté au peuple ? […]

Pourquoi, également cette obstination à focaliser les observations sur la « minorité du pire » venue des milieux populaires et non sur les autres catégories sociales qui, comme dans tout électorat, sont présentes dans l’électorat frontiste (on trouve, dans des proportions variables, outre des ouvriers et des employés, des commerçants, des artisans, des petits patrons, des cadres supérieurs du privé, des professions libérales etc.) ? »

 
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