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France 2 s’enthousiasme pour la ruée vers le pétrole de schiste

par Olivier Poche,

Un reportage sur l’exploitation du pétrole de schiste diffusé dans le JT de France 2 « oublie » d’évoquer les effets environnementaux de ce nouvel or noir...

Le Journal télévisé de 20 heures de France 2 du 5 décembre 2011 consacre un reportage aux membres de Greenpeace qui s’étaient permis de visiter – sans autorisation – quelques centrales nucléaires. David Pujadas a sa transition toute trouvée : « à propos d’environnement et de sources d’énergie nous partons maintenant aux États-Unis. Le pays connaît, vous allez le découvrir, dans l’un de ses États, le Dakota du Nord, une nouvelle ruée vers l’or, mais il s’agit d’or noir, du pétrole, du pétrole de schiste plus précisément, très difficile à extraire. Des milliers de personnes ont afflué là-bas en quelques mois. Envoyés spéciaux... ».

Dans ce lancement, aucune trace de la moindre connaissance du vif débat sur le « pétrole de schiste » qui après s’être développé aux États-Unis [1], avait largement été relayé en France, suite à l’attribution de permis d’« exploration » accordés par le gouvernement (et finalement suspendus pour certains d’entre eux). La forte mobilisation avait alors rencontré un écho médiatique tel qu’il est fort probable que même le 20h de France 2 en ait parlé. Mais quelques mois plus tard, le temps a fait son œuvre, et l’on repart de zéro, comme permet de le constater ce résumé du reportage de deux minutes qui suit :

Après un plan large d’une caravane sur un parking, ce commentaire : « Des parkings de supermarché transformés en dortoirs, image banale… dans le Dakota du Nord. Dans ce camping-car, un père et son fils arrivés la veille après trois jours de route à travers les États-Unis. » Suit le témoignage d’un des occupants : « Tous les terrains de camping aux alentours sont bondés. Les premières places disponibles sont à 50 km, à l’extérieur de la ville. Or le travail, c’est ici qu’il est. C’est vraiment l’enfer de trouver un endroit pour dormir. »

Que se passe-t-il ? La caméra balaye une route et de grandes prairies, des vaches, un site d’exploitation de gaz de schiste. La voix off commente : « pour comprendre ce qui se passe dans le Dakota du Nord, il faut oublier cette platitude consternante, ce froid glacial et regarder cette terre car là-dessous il y a beaucoup, beaucoup de pétrole. Un océan d’or noir découvert dans les années 50. Mais jusqu’à présent on ne savait pas extraire ce pétrole de schiste. Désormais [schéma simpliste de la « fracturation »], en injectant de l’eau, du sable et des matières chimiques on fracture la pierre et l’on atteint l’hydrocarbure. Résultat : le Dakota du Nord tourne à plein régime, c’est même la surchauffe économique. »

L’enquête se poursuit auprès d’une responsable de l’agence pour l’emploi locale. Et elle l’assure : « En ce moment dans notre agence on a 18 500 postes à pourvoir, oui, 18 500 ! » Ce que confirment à leur tour des demandeurs d’emploi locaux, puis un employeur dans le transport. La voix off enchaîne : « Alors que partout ailleurs le chômage atteint souvent 10 %, ici les employeurs s’arrachent la main-d’œuvre disponible. Tous les hôtels des villes du Nord Dakota affichent complets pour les trois prochaines années, résultat le long des routes les camps de caravanes, les logements provisoires poussent comme des champignons. Les sociétés spécialisées dans les préfabriqués sont tout simplement en train de faire fortune. » Illustration : on suit quelques instants un ancien militaire qui a laissé sa famille au Texas pour gérer un camp de 600 chambres.

Dernière étape : « Regardez le sourire rusé de cet agriculteur, il loue ses terres aux producteurs de pétrole. Et puisqu’il a des droits sur les ressources du sous-sol il touchera 20 % des ventes de la production. Les ouvriers regardent avec un certain amusement ce paysan, déjà richissime. Ce rancher a en fait 12 puits sur ses terres, de quoi largement assurer l’avenir de ses enfants. » Conclusion, débitée face caméra par l’envoyée spéciale : « Le Dakota du Nord, une terre promise pour des milliers de chômeurs américains. Incroyable revers de fortune (sic) pour cet État rural, l’un des moins visités aux États-Unis avant cette ruée vers l’or noir. »



Point final. On aura beau se frotter les yeux et revisionner le reportage, on n’y trouvera aucune allusion aux conséquences sur l’environnement de cette technique d’exploitation. Ses opposants dénoncent un désastre écologique, ses promoteurs même reconnaissent qu’elle n’est pas sans risque. Et qu’en dit le journal de David Pujadas ? Rien. Au contraire, il s’extasie devant les images pittoresques d’une nouvelle « ruée vers l’or », dont on salue l’incidence – réelle – sur « l’emploi » et les retombées économiques forcément favorables pour l’État du Dakota du Nord.

Les responsables de ce reportage ont-ils mesuré à quel point celui-ci ne pouvait être que lu comme une apologie sans nuance de l’exploitation du pétrole de schiste, sinon à sa promotion comme remède miracle à la crise, dans le contexte économique où il est diffusé ? Peut-être... Seraient-ils aussi mal-informés ? Difficile de le dire. Et le mystère s’épaissit avec cette conclusion qui évoque l’« incroyable revers de fortune » du Dakota du Nord, alors que la journaliste veut manifestement dire le contraire de ce qu’elle dit. Un revers de fortune, c’est en effet un « retournement néfaste d’une situation précédemment favorable ». Alors, message caché, inconsciente prémonition ou… ignorance de la langue française ? Les paris sont ouverts !

Olivier Poche
(article réalisé à partir de la retranscription de l’une de nos correspondantes)

 
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Notes

[1Voir notamment le documentaire « Gasland » (un lien fourni par… Le Figaro dans un dossier très complet sur le gaz et le pétrole de schiste).

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