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Forum 2003 : Les hebdos désinformés de la droite inspirée

Manoeuvres des partis politiques, divisions, financement, stérilité de la contestation, insinuations : tout est bon, dans les hebdos, pour parler du Forum Social Européen … sans en parler (L’Express du 13 novembre, Le Point du 14 novembre, Le Figaro Magazine du 15 novembre).

1. L’Express  : un sondage, sinon … rien

Pour ne pas parler du FSE et attaquer les altermondialistes, L’Express du 13 novembre s’est armé d’un sondage.

L’article, signé François Koch, est titré : "L’altermondialisme, vogue ou vague ?" Dès le chapeau, l’angle est clair : "Le Forum social européen, qui rassemble les adversaires de mondialisation libérale, ne cache pas leurs divisions. Ni les limites de ce mouvement, comme le montre le sondage Louis Harris pour L’Express et Libération." L’hebdomadaire a donc choisi, pour informer ses lecteurs et rendre son verdict sur l’altermondialisme, de s’appuyer sur un sondage, dont il a concocté les questions avec l’institut Louis Harris et qu’il commente à sa façon (voir plus bas : le sondage).

Récupération - Angle d’attaque : les partis politiques se livrent à une "étonnante danse du ventre" pour tenter de récupérer le FSE, "lui assurant à l’avance un succès médiatique". Et "pourquoi cette grand-messe des altermondialistes, qui se déroule du 12 au 15 novembre à Paris et dans trois villes communistes  [1] voisines, Bobigny, Ivry sur Seine et Saint-Denis, suscite-t-elle tant la convoitise de la plupart des leaders politiques ?" Avec le "succès médiatique", c’est pour François Koch la question essentielle. Elle lui fournit au moins l’occasion de donner l’unique information sur le FSE (le lieu et la date) dans un article de trois pages...

Discrédit distillé - Menacé de récupération, le FSE est aussi l’objet de "tentatives de déstabilisation", poursuit l’article, citant Pierre Khalfa (membre de l’équipe d’organisation du FSE). De quoi s’agit-il ? De "la rafale de déclarations des leaders socialistes (…) critiquant la présence au FSE de Tariq Ramadan." Après les partis politiques, voici le deuxième angle qui permet d’occulter le contenu et les propostions du FSE : "l’affaire Ramadan"... A propos de la déclaration de Ramadan, François Koch glisse que "certains y ont vu un cousinage avec un discours de Jean-Marie Le Pen dans lequel, en 1985, celui-ci stigmatisait quatre journalistes juifs, ce qui lui valut une condamnation pour antisémitisme". Et l’auteur d’enchaîner aussitôt, comme pour suggérer une flagrante contradiction : "« Ce texte n’est nullement antisémite », ont déclaré les organisateurs du FSE, en confirmant que Ramadan y avait sa place."

Mais l’article article nous révèle la vraie raison de cette décision des organisateurs du FSE : "En fait, leur refus de se démarquer collectivement des dérapages de l’universitaire suisse traduit leur volonté d’attirer des jeunes des cités, où Ramadan aurait une réelle influence."

Prétendu "cousinage" avec Le Pen, soupçon d’antisémitisme, opportunisme… Sous couvert d’évoquer les tentatives de récupération ou de déstabilisation, François Koch distille le discrédit sur le FSE… sans donner d’information sur son contenu.

Bardés de diplômes - La volonté de ne pas s’aliéner "les jeunes des cités", prêtée aux organisateurs, fournit une transition avec l’ " analyse sociologique ", sondage Louis Harris à l’appui. Il s’agit du "déficit des mouvements altermondialistes auprès des Français les moins favorisés". La preuve ? "Plus les Français sont bardés de diplômes, plus ils se disent proches des idées altermondialistes", constate Koch. Quelles idées, au fait ? Mystère. Prière de se reporter aux questions posées… par L’Express et Louis Harris. Donc, l’altermondialisme, élitiste, est coupé des masses. D’ailleurs, même Bernard Cassen le "reconnaît".

Le Pen, encore lui - L’article quitte alors le terrain "sociologique" pour revenir au jeu politique, à l’aune duquel il persiste à jauger "les mouvements altermondialistes". Il s’agit en l’occurence de basse politique. Ici, la citation dispense de tout commentaire : "« C’est le combat entre l’extrême droite et les altermondialistes, car il n’y a pas de place pour deux formes de contestation, affirme Erwan Lecœur. Le Pen est obligé de retenir une partie de ses troupes qui veulent suivre Bové, perçu comme une grande gueule en lutte contre le système. » Selon notre sondage, plus de 1 altermondialiste sur 10 déclare avoir voté pour le chef du FN le 21 avril 2002. « Ce ne sont pas des fascistes, mais des électeurs populaires, explique Bernard Cassen. Ils sont attirés par ceux qui disent : "Non !’’ » Non à quoi ? Au mondialisme. Dès la fin des années 1980, le tribun Le Pen exprimait déjà son hostilité au mondialisme, qui, pour lui, signifie cosmopolitisme."

On ne sait toujours pas quelles sont les idées des altermondialistes, mais il nous est dit qu’elles sont en concurrence avec celles de Le Pen - encore lui. Alors, FN-Alters, même combat ? L’Express l’insinue, mais n’ose pas aller jusque-là. Si finalement, François Koch note "l’internationalisme" des altermondialistes , c’est après avoir renvoyé dos à dos FN et alters, en concurrence sur ce qu’il voit - en se retranchant derrière son "sociologue" - comme le marché de "la contestation". Les "deux fomes de contestation" partagent, on l’aura compris, même si le mot n’est pas écrit, le même populisme : "De leur côté, les leaders de gauche apparaissent traumatisés : leurs sympathisants épousent de plus en plus les idées des altermondialistes, jusqu’aux critiques les plus sévères contre la démocratie représentative, « où le pouvoir est entre les mains d’un petit groupe de personnes », et les partis politiques, qui « ne s’intéressent qu’au pouvoir et pas aux citoyens », selon les termes du sondage." Vous avez dit ventriloque ?

A la fois élitiste et populiste (il faut suivre !), l’altermondialisme est aussi traversé de "vives tensions internes" (intertitre). Toujours rien sur le FSE et son contenu, mais de très longs développements, citations partielles à l’appui, sur les désaccords entre Attac et la LCR, entre Bernard Cassen et Christophe Aguiton… " Cassen regrette(…) " ; " le directeur général du Monde diplomatique accuse les groupes d’extrême gauche européens(…) ". Il ne serait pas d’accord avec "les mouvementistes" sur le lien entre forums et luttes sociales…

Crédibles, mais… Après une description des divisions - bien faite pour suggérer l’incohérence, le manque de sérieux, voire la menace gauchiste que représenterait l’altermondialisme -, l’article de L’Express en vient à un "autre défi" : "Depuis près de trois années, au-delà de leurs combats pour la défense des droits sociaux, ils affirment rechercher dans leurs grands forums des alternatives à la mondialisation libérale. Pour l’instant, seulement la moitié de leurs supporters croient qu’ils proposent de véritables solutions pour l’avenir. Leurs critiques du système financier mondial sont donc jugées crédibles, mais pas l’ « autre monde » qu’ils disent « possible »." Le procédé est clair : ne rien dire des propositions des altermondialistes, et affirmer qu’ils n’en ont pas.

Le sondage - Le sondage, dont les résultats accompagnent le texte de l’article, permet à L’Express d’asséner une série d’affirmations (on ne reviendra pas sur la scientificité plus que douteuse de ce type d’enquête, qui prétendent révéler "ce que pensent les Français", voir notre rubrique Sondologie et sondomanie). D’abord, "35% des Français sont proches des altermondialistes" . Ensuite, de l’interrogation de 545 "sympathisants de gauche et altermondialistes", il ressort que les altermondialistes sont "bien placés dans le palmarès (sic) des idées de gauche", et, surtout, qu’il sagit d’un mouvement "d’abord protestataire". C’est bien ce que veut démontrer l’article. A l’appui de cette affirmation, placée en titre du principal tableau du sondage, les réponses aux seules questions que L’Express a bien voulu poser et publier. Entre 86 et 96% des "sympathisants" interrogés ont répondu "oui " ou "plutôt d’accord" à des affirmations comme "on vit dans une société vouée au culte du profit et de l’argent" ou "nous vivons dans une démocratie où, en réalité, le pouvoir est entre les mains d’un petit groupe de personnes". Et puis, si 40% estiment que le mouvement altermondialiste "propose de véritables solutions pour l’avenir", ils seraient 55% à penser le contraire. Mais L’Express n’a pas réussi à faire dire aux sondés que le mouvement altermondialiste a "une vision archaïque de la société" (non à 63%).

2. Le Point s’étonne, sinon… rien

Pour ne pas parler du FSE, Le Point (n°1626, 14 novembre 2003) a trouvé un angle : l’argent. L’hebdomadaire s’étonne des subventions publiques au FSE [2], qui font de lui "un forum chouchouté" (titre de l’article). Du programme, on ne saura presque rien.

Subventions - "Rien n’étonne les organisateurs du Forum social européen (FSE), qui ouvre ses portes à Paris et dans trois villes communistes de l’ancienne « ceinture rouge » (Saint-Denis, Bobigny et Ivry)." L’auteur de l’article, lui, semble étonné par les financements publics au FSE, qu’il détaille par le menu. Charles Jaigu a interrogé sur ce point Pierre Khalfa et rapporte que "la générosité des subventions publiques ne le surprend en rien". Visiblement interloqué, il cite sa réponse : « C’est aussi notre argent. Et les problèmes que nous posons entrent en résonance avec les préoccupations des gens qui voient le chômage augmenter et les droits sociaux attaqués » (lire aussi Alliance droite-extrême droite contre le FSE).

"Happening mondialiste" - Sur le FSE lui-même, on n’apprendra pas grand-chose, quoique nettement plus que dans L’Express paru la veille : le Forum accueille "55 conférences et 250 séminaires". C’est "un rassemblement épique. On annonce entre 40000 et 60000 participants". Le FSE procède d’un "bouillonnement protéiforme", ses "deux mots clefs" sont "« la mise en réseau » (des sympathisants et la) « démocratie participative » : aucune directive prédéfinie ne peut s’imposer à ces nuages mouvants et citoyens en colère. " Et le programme ? "A la lecture du programme, on devine pourtant que l’Europe de Bruxelles et la Convention de VGE seront vivement dénoncées lors de cette deuxième édition européenne du happening altermondialiste". Le Point ne nous en dira pas plus.

3. Le Fig-Mag dénonce, sinon …rien

Pour ne pas parler du FSE, le supplément hebdomadaire du Figaro (15 novembre 2003) a choisi l’angle d’une prétendue manipulation politique.

Le Fig Mag ne croit pas aux "belles déclarations d’intentions" du FSE, dans lequel il ne veut voir que le retour des "vieux communistes". Pourtant, Aziz Zemouri s’est livré à un "décryptage". On se demande bien pourquoi, les choses étant si simples, pour le Figaro Magazine : le FSE est le cheval de Troie du PCF, "qui lutte pour sa survie". En photo, Marie-Georges Buffet s’offrant "un bain de jouvence altermondialiste". En dessous, ce titre : "Cours camarde ! Les vieux communistes sont derrière toi !"

Le Fig-Mag publie bien un encadré proposant une "revue de détail" de la "galaxie altermondialiste" ("les mouvementistes", "les anarchistes", "les violents"), signé également Aziz Zemouri. Mais foin de la complexité, le FSE est noyauté par le PCF. A l’appui de cette thèse, une première affirmation péremptoire : "De nombreux acteurs du mouvement s’inquiètent, en effet, de l’omniprésence des élus et des militants de la place du Colonel Fabien". Et puis, "en dehors de Paris, les villes organisatrices du FSE sont toutes dirigées par le PCF".

Comme Le Point, le Fig-Mag s’attarde sur le financement. Certes, la Ville de Paris (PS) subventionne, mais c’est surtout le PCF qui, "contrairement aux statuts du FSE énoncés par le fondateur d’Attac, Bernard Cassen", promeut "ses idées, ses hommes et ses alliés". Certes, le même Bernard Cassen, décidément souvent cité, repousse l’idée d’un "complot communiste", mais il a dénoncé l’influence des refondateurs italiens à Florence. Aziz Zemouri a recueilli les critiques formulées par un "écolo", un membre de la LCR et d’un "ancien secrétaire d’Etat à l’Economie solidaire du gouvernement Jospin" : "c’est Lénine contre Trotsky". Et puis Attac est présidée par Nikonoff et "cet adhérent du PCF tient, avec Bernard Cassen, des discours publics hostiles aux gauchistes". "Nikonoff, au profil si présentable, ne recycle-t-il pas en réalité une vieille rengaine stalinienne ?". Pour Zemouri, Attac ne viserait pas vraiment "l’élimination des gauchistes", ni "à s’ouvrir à d’autres cultures politiques" car en réalité, dominée par le PCF, elle voudrait avant tout fédérer une "gauche orpheline". "Pour les émules de Marie Georges Buf’fet, il s’agit d’une question de survie : se donner un coup de jeune en draguant de nouveaux militants en tee-shirts Che Guevara achetés chez Gap" et rallier les "couches populaires". Dernier angle (cf. L’Express) : la course aux "couches populaires". A nouveau, citation de Bernard Cassen sur les No vox.

La totalité du papier du Fig-Mag envisage le FSE sous l’angle de la politique politicienne, y compris (avec ironie ?) dans la dernière phrase, qu’il faut citer :

"Alors, manip du PCF et des gauchos ou rassemblement sincèrement préoccupé par la dérive d’une planète qui va « cul par-dessus tête », pour reprendre l’expression d’Alain Juppé lors du colloque sur l’autre mondialisation à l’Institut du monde arabe ? L’avenir le dira. Mais tous les doutes sont permis"...

 
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Notes

[1Souligné par Acrimed. Allusif ici, ce "filon" sera amplement exploité par Le Point (voir plus loin).

[2Comme Jean-Marc Sylvestre le 12 novembre sur France Inter, lire Quelques extraits des « grandes » radios.

La meute des éditocrates

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