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Football : Laurent Joffrin, hyperprésident de Libération, se met en « Une »

par Henri Maler,

Un éditorialiste, surtout de la trempe de Laurent Joffrin, a un avis sur tout et doit donner son avis sur tout. S’il renonçait à le donner, la liberté d’expression serait en danger, puisque la sienne serait entamée. Et du même coup la démocratie serait manifestement menacée…

… surtout quand l’équipe de France de football se qualifie pour la Coupe du Monde à la suite d’une main de Thierry Henry. Compte tenu de l’importance des enjeux, le silence de Laurent Joffrin aurait terni la démocratie. Il fallait qu’il intervienne, quitte à violenter quelque peu la démocratie interne à Libération.

Qu’apprend-on quand on lit le « making-off » publié dans Libération du 20 novembre (et que nous n’avons pas retrouvé « en ligne » au moment où nous écrivons), sous le titre « Troisième mi-temps à Libé » ? Que la rédaction de Libération est partagée : « Une fracture pareille à Libé, cela remonte au moins au référendum sur l’Europe… » Un débat animé, nous dit-on, lors de la conférence de rédaction du matin : « Sur le terrain des idées, deux équipes retranchées derrière leurs certitudes footballistiques. D’un côté, donc ceux qui s’indignent, plutôt minoritaires il est vrai) » et « en face » ceux qui soutiennent que l’erreur d’arbitrage fait partie du match. « La journée allant, personne ne cédera le moindre pouce de gazon. Mais puisque Libé voit des mains partout il les met dans ses pages [3 pages et la « une »]. Et puis on décide de ne pas faire d’édito pour ne pas se bouffer les crampons. Mais on a oublié le coach Laurent. Pas d’édito mais un billet en une » .

En effet, à Libération « on décide » de ce qu’on fait ou qu’on ne fait pas, à condition que le « coach Laurent » ne décide pas le contraire. Or Laurent Joffrin, nouveau Martin Luther King, a fait un rêve. « Faisons un rêve », dit-il. Et il le dit à la « Une » de Libération, dans un « billet » (un « billet », pas un éditorial, notez bien !…) dont le titre dit tout : « Rêvons, rejouons le match ».

Peu nous importe ici l’opinion de Laurent Joffrin. Sur les conditions de la qualification de l’équipe de France contre l’équipe d’Irlande, il y a beaucoup à dire – du moins à en croire tout ce qui se dit un peu partout. N’en rajoutons pas : cela ne relève pas de la critique des médias.

Mais que la main de Thierry Henry mérite la « Une » de Libération et, surtout, que celle-ci soit décorée par un « billet » de son hyperprésident, alors que la rédaction a renoncé à rédiger un éditorial, voilà qui laisse songeur.

Que Laurent Joffrin se soit réservé la « Une » (et non quelques lignes en pages « Rebonds », comme il arrive qu’il le fasse) pour rappeler à sa rédaction qu’il en est son arbitre suprême, cela vaut bien que nous réservions une « brève » (mais guère plus) à cet étrange comportement.

Celui qui, inquiet, interrogeait Sarkozy sur l’existence d’une éventuelle « monarchie élective » [1] s’est, triomphal, couronné lui-même en « monarque médiatique »… Un étrange comportement… Anecdotique ? Sans doute. Symptomatique ? Certainement.

Henri Maler

NB. Moins anecdotiques : le football marchand, inféodé aux grands médias et les grands médias inféodés au football marchand ; les compétitions européennes qui mettent aux prises des équipes dont la valeur sportive dépend de la valeur marchande des joueurs qu’elle peuvent s’offrir et les compétitions médiatiques autour d’un « mieux disant » sportif qui se confond avec le mieux disant financier. Nous y reviendrons…

 
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Notes

[1En janvier 2008, lors d’une conférence de presse.

Sur France 2, « L’Émission politique » sert la soupe à Marine Le Pen

Ou : comment servir la propagande électorale d’une candidate.

En direct sur France Culture : les aboiements de Laurent Joffrin contre Acrimed

Quand un éditocrate tombe sur un os et l’avale de travers.

Concentration des médias en France et ailleurs (vidéo d’un jeudi d’Acrimed)

Avec Christophe Deloire (Reporters sans frontières) et Jérémie Fabre (Acrimed).