Observatoire des media

ACRIMED

« Faire sauter le verrou médiatique » : une nouvelle livraison de Manière de voir

par Martin Schrader,

En juin 2015, Acrimed avait consacré une soirée au projet pour une presse libre de Pierre Rimbert. Distinguer presse d’information et presse récréative, créer un service mutualisé d’infrastructures de production et de distribution de l’information, le financer par une cotisation de 0,1% sur la valeur ajoutée : son entreprise de refondation des médias écrits d’intérêt général avait suscité l’intérêt de notre association, des questions et quelques objections. Le dernier numéro de Manière de voir (avril-mai 2016) permet de mettre ce débat en perspective.

Une mise en perspective historique, d’abord, puisque cette livraison accorde une place sensiblement plus substantielle à Internet que la précédente consacrée aux médias : en avril-mai 2005, « Combat pour les médias » se focalisait sur le narcissisme des blogs ou les biais des recherches sur Google ; en avril-mai 2016, « Faire sauter le verrou médiatique » nous raconte « La traque méthodique de l’internaute » (Marie Bénilde), « Twitter jusqu’au vertige » (Mona Chollet) ou la rédaction d’articles par des algorithmes (« Un robot m’a volé mon Pulitzer », Evgeny Morozov).


Essor du capitalisme numérique

Le récent numéro du bimestriel décrit, par ailleurs, des effets moins connus de la multiplication des écrans comme la transformation du photojournalisme (« Mort ou résurrection du photojournalisme », Christian Caujolle) ou celles des JT comportant aujourd’hui « davantage de sujets présentés comme de l’“enquête” ou des sujets “magazines” qui ont pour principales caractéristiques de présenter aux téléspectateurs un format plus long, soit plus de 2 minutes » (« Les JT au gré des époques », Marc Endeweld).

L’essor du capitalisme numérique accentue, enfin, selon Manière de voir, des tendances qui lui préexistaient. Tendance économique, d’une part, puisque Dallas W. Smythe (« Devant le poste, un travail à la chaîne ») assimilait déjà en 1981 le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur à une « force d’audience » accordant gratuitement son attention aux médias comme nous abandonnons aujourd’hui la nôtre (et nos données…) à Facebook ou Apple, « Ces anges pas si blancs de la Silicon Valley » (Dan Schiller).


Plus personne n’y croit

Tendance éditoriale, d’autre part, puisqu’ « à mesure que le marché prenait ses quartiers sur la Toile, les biais du journalisme traditionnel gangrenaient ses déclinaisons numériques. Le destin de l’“actualité” rattrape ainsi celui de la publicité : toujours plus sophistiquées, mais plus personne n’y croit. » (« Journalisme de marché, permis d’inhumer », Pierre Rimbert)

Le discrédit des médias n’a en effet jamais été aussi grand, la critique des médias si populaire mais qu’en est-il de « La contestation face aux médias » (Todd Gitlin) ? Dominique Pinsolle propose une stimulante histoire des résistances à la mainmise des milieux d’affaires sur l’information (« Poudre de l’histoire, étincelle du désir ») et Renaud Lambert raconte comment, aujourd’hui, « En Amérique latine, des États imposent le pluralisme ».


Repolitiser la question des médias

La crise grecque a, cependant, montré à quel point, en Europe, les éditocrates ou la presse dite « populaire » (« “Bild” contre les cyclo-nudistes », Olivier Cyran) sont hostiles aux progressistes. On comprend mal, dès lors, leur dédain de la critique des médias. « Ne pas engager de combat contre le système de l’information dominante, explique Serge Halimi, constitue une erreur de calcul autant qu’une faute intellectuelle. » (« De la critique à la riposte »).

Le développement des médias indépendants ne suffit pas à constituer une alternative aux médias dominants, d’autant qu’ils ne sont pas eux-mêmes au-dessus de toute critique, en tombant parfois dans le sensationnalisme, comme le montre l’article de Ramzig Keucheyan et Pierre Rimbert consacré notamment à Mediapart (« Au carnaval de l’investigation »). Aussi, il reste utile de rappeler « que la presse n’a pas toujours partie liée avec les industriels et les marchands contre ceux qui entendent sauver la planète et changer le monde » (Serge Halimi, « On n’a plus le temps… »). C’est la première qualité de ce numéro de Manière de Voir consacré aux médias.



Martin Schrader

 
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La meute des éditocrates

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