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Espagne : Attali manie mieux la gomme que le crayon

par Stéphane Leroy,

Dans sa chronique de L’Express, Jacques Attali glose sur la victoire de... la droite espagnole. Un loupé « pujadien » discrètement corrigé sur le site web de l’hebdomadaire.

L’annonce erronée d’un retrait d’Alain Juppé, par le présentateur du journal de 20 heures sur France 2, David Pujadas, a fait grand bruit. On aurait pu revenir près de 80 ans en arrière, lorsque le quotidien La Presse publia le 9 mai 1927 une édition spéciale. Elle racontait, avec force détails, l’arrivée triomphale à New York des aviateurs Nungesser et Coli après leur traversée de l’Atlantique. Un grand moment de presse : le journal dut démentir dès le lendemain. En fait, les deux malheureux avaient disparu corps et biens, et le quotidien, ridiculisé, disparut peu après.

Ces souvenirs affleurent un peu quand on lit, dans la dernière livraison de L’Express, la chronique de Jacques Attali.
L’ancien conseiller de François Mitterrand y livre chaque semaine ses réflexions, aussi variées que son abondante bibliographie, ses sources et ses activités [1]. Dans le numéro du lundi 15 mars 2004, cette chronique, intitulée L’Europe à droite toute, analyse le passage d’une Europe « presque toute entière sociale-démocrate » il y a cinq ans et maintenant quasi entièrement à droite. Cela en s’appuyant sur... l’exemple espagnol - le numéro daté du 15 est donc sorti le lendemain de l’élection du 14 mars qui a vu les socialistes espagnols battre, contre toute attente, le parti conservateur :

« Aujourd’hui, ne sont plus à gauche que les gouvernements suédois, britannique et allemand. (...) Après la Grèce, qui vient de passer à droite, après l’Espagne, on verra sans doute le Luxembourg conforter très largement sa majorité libérale. » L’omniscient essayiste explique que les nombreuses qualités de modernisme et de renouvellement des partis de droite en Europe leur ont valu cette réussite. « Ces partis sont aussi mieux en phase avec les aspirations modernes à la réussite individuelle, à la liberté ; ils sont aussi mieux à même de tenir de façon plausible un discours favorable à la baisse des impôts, à la réduction de la bureaucratie, à l’élimination des contrôles. (…) Ils sont donc, au total, plus que la social-démocratie, en prise directe avec les enjeux actuels de la mondialisation. Après l’attentat de Madrid, la victoire de la droite en Espagne le confirme. »

On admirera le sentiment d’infaillibilité de l’auteur, qui a fait un pari d’avant-bouclage sur le résultat des élections espagnoles, et a perdu. Mais après ce loupé, un examen ultérieur de la version en ligne de ce texte, objet d’une réécriture discrète sur le site web de L’Express, ouvre des perspectives. On y trouve bien cette chronique, mais à ceci près que les deux mentions d’une victoire de la droite espagnole en ont été effacées :

« Après la Grèce, qui vient de passer à droite, on verra sans doute le Luxembourg conforter très largement sa majorité libérale. » De même la phrase « Après l’attentat de Madrid, la victoire de la droite en Espagne le confirme » a disparu dans les limbes électroniques.

Voilà un avantage décisif du Net : écrivez sans vérifier vos assertions, spéculez, émettez des hypothèses audacieuses ; vous avez eu la main heureuse, tout va bien. Vous vous êtes trompé : un coup de gomme virtuelle, et vous avez à nouveau raison. Brillante démonstration. Dommage que notre trop modeste auteur ne la prolonge pas sur son propre site où ne figurait le 17 mars que sa précédente chronique du 8 mars.

Stéphane Leroy


(Complément d’Acrimed, le 23 mars 2004.)

« Soyons honnêtes et sympa » - comme le suggère un correspondant qui nous a transmis cette information - et reconnaissons que le 16 mars à 19h30, sur le forum du site de L’Express, Jacques Attali publiait un message d’excuse pour sa « pujaderie », intitulé « A propos de ma dernière chronique, "L’Europe, à droite toute" » (lien périmé) :
« Je dois à mes lecteurs des excuses. Les délais de bouclage étaient tels que, au moment où j’ai rendu ma chronique, tout laissait entendre que les choses étaient jouées, et j’ai eu le tort, le grand tort, de me mettre dans la position du lecteur lisant cette chronique à partir de lundi. Sauf cette erreur, je ne changerais pas un mot à ma chronique. Le vote espagnol a en effet sanctionné un mensonge, pas une politique économique et sociale. Et la meilleure preuve en est que la politique annoncée par le nouveau gouvernement espagnol s’annonce très à droite. J’aurai donc dû écrire que la politique en Europe vire à droite toute, quel que soit le vainqueur des élections en Espagne. »

Toujours « sympas », nous nous abstiendrons de commenter.


(Complément d’Acrimed, avril 2004.)

Et Attali de présenter ses excuses, dans l’édition du 22/03/2004 de L’Express, sous le titre " Regrette, persiste et signe ".
"Regrette" ? " Je souhaite ici présenter mes excuses aux lecteurs stupéfaits de m’avoir vu commenter lundi matin la victoire de la droite espagnole battue la veille. C’est une erreur, une erreur stupide, et je ne cherche aucune circonstance atténuante. J’en suis d’autant plus coupable que, à longueur de chronique, je fustige ici la superficialité, le mensonge, l’inexactitude, le désir de l’instant, le souci de l’immédiat. "
(C’était bien le moins pour le lecteur de la version imprimée de L’Express, mais l’ " internaute " aura du mal à s’y retrouver, puisque le site du journal est expurgé de la version fautive...)
"Persiste et signe " ? Attali, qui s’était fait le perroquet des sondages, ne désarme pas et assène doctement : " Nous vivons dans un monde où plus aucun pronostic n’est fiable, parce que le nombre de paramètres qui peuvent influer sur l’occurrence d’une situation sont de plus en plus multiples et dissociés. " Maudits événéments, qui osent l’aléatoire, bravent le prévisible, et ne se plient pas au tour que leur assignent les experts les plus qualifiés ! Satanés peuples, qui ne votent pas comme il faudrait !
De toute façon, j’avais raison ! clame le " savant " : " je n’avais nul besoin de m’appuyer sur la victoire fantasmatique de la droite en Espagne pour étayer la thèse que je défendais et que je défends encore : la droite l’emporte en Europe, par ses idées et ses partis ".
" Enfin, je ne peux m’empêcher de trouver un goût amer à la victoire de la gauche espagnole, même si elle est pleine de promesses pour la construction européenne et pour l’éthique politique : quoi qu’on veuille, l’image donnée au monde est qu’un attentat a inversé le résultat prévu d’une élection. Et même si les sondages ne sont pas fiables, la victoire de la droite n’était pas assurée et d’autres raisons s’y sont mêlées - en particulier la manipulation de l’opinion par le gouvernement d’Aznar. Les terroristes pourront donc prétendre avoir renversé le vote d’un grand peuple souverain et ils pourront être tentés de le refaire. "
L’exercice est audacieux : tout en reconnaissant que " les sondages ne sont pas fiables " [2], notre chroniqueur assène que " l’image donnée au monde " est que les terroristes ont " renversé le vote ", puisque les attentats ont " inversé le résultat prévu d’une élection ". Prévu par qui ? Les sondages !
Mais si, avant les attentats, l’on avait pas cru, comme Attali, aux sondages (qui " ne sont pas fiables "), l’ " image donnée au monde " aurait été différente.
Dur métier que celui du chroniqueur qui " persiste et signe ".

 
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Notes

[1En relation par son agence conseil avec Pierre Falcone, principal suspect d’une affaire de trafic d’armes vers l’Angola, Jacques Attali a été mis en examen dans ce dossier en 2001 (lien vers L’Humanité périmé).

Une autre affaire liée à cette agence conseil intéresse des enquêteurs : Le Parisien du 6 mars 2004 affirme que Jacques Attali, interrogé comme témoin par la brigade financière en avril 2003, est soupçonné par un magistrat de Moscou « d’avoir participé à une opération de financement occulte de la municipalité de Saint-Pétersbourg » de deux millions de dollars. Ces soupçons seraient relayés par une récente note de synthèse de la police française à laquelle le quotidien semble avoir eu accès.

[2Lire notre rubrique Sondologie et sondomanie.

Lire : Faire sensation. De l’enlèvement du bébé Lindbergh au barnum médiatique, de Roy Pinker

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