Observatoire des media

ACRIMED

Entretien avec Fernando Malverde, journaliste à France 3, sur la situation de France Télévisions

par Fernando Malverde,

Nous l’avions dit : le projet du PS pour les médias, et particulièrement pour l’audiovisuel public est un projet minimaliste. Le programme de François Hollande était encore plus réduit. Les réponses à Acrimed de François Hollande (ou de son/sa porte-parole) – que nous avons publiées dans Médiacritique(s), notre magazine trimestriel –, un peu plus détaillées, étaient très limitées. Or les évolutions récentes à France Télévisions – et en particulier la réduction de son budget – sont, si rien ne vient les contrecarrer, particulièrement inquiétantes et les syndicats des salariés du groupe, déjà mobilisés, se préparent à d’âpres conflits. C’est pourquoi nous avons demandé à Fernando Malverde, journaliste à France 3, syndicaliste SNJ-CGT et adhérent d’Acrimed, de faire le point pour nous en nous livrant son point de vue. (Acrimed)

1. France Télévisions semble menacée d’asphyxie financière. La réduction de la publicité n’est pas compensée, en raison des diktats de Bruxelles et du gel des dotations budgétaires de l’État. Est-ce que tu peux nous en dire plus ?

Nous sommes en effet face à un carrefour dans l’histoire de la télévision publique et ce moment pourrait s’avérer très dangereux pour elle. Dans le cadre de la mise en place du TSCG, le pacte européen d’austérité, le gouvernement vient d’annoncer une baisse de 3 à 4 % (entre 75 et 100 millions d’euros) du budget de France Télévisions. Comme tout le secteur public, la télévision est sommée de participer à « l’effort commun ». Il faut tout de même rappeler en quelques mots quel est le contexte. En 2008 Nicolas Sarkozy a annoncé la suppression de la publicité sur France Télévisions après 20 heures pour, soi-disant, favoriser son recentrage éditorial. En fait l’ami de tous les patrons des groupes audiovisuels privés voulait surtout qu’ils puissent se partager la manne publicitaire ainsi libérée. Déjà chroniquement sous financée depuis une vingtaine d’année, France Télévisions ne s’est jamais remise de ce choc. Son modèle économique basé sur la redevance et sur la publicité a été totalement déstabilisé. Nous avons toujours dit que la compensation promise (environ 450 millions d’euros par an en partie grâce à une taxe sur les FAI) était fragile parce que sujette au bon vouloir de Bercy… eh bien elle est aujourd’hui contestée par Bruxelles qui pourrait réclamer au printemps prochain le remboursement par l’État de plus d’un milliard d’euros aux opérateurs privés !

Il y a encore d’autres facteurs qui expliquent l’asphyxie financière actuelle. Les recettes attendues de la pub avant 20 heures ont été largement surévaluées par la direction du groupe dans un contexte de récession économique. Ce manque à gagner s’ajoute aux économies qu’avait déjà imposées le gouvernement Fillon sur la dotation budgétaire dès le mois d’avril. Nous terminerons donc l’année 2012 avec un déficit de 75 à 80 millions d’euros. C’est dans ce contexte qu’interviennent les annonces de rigueur de Jérôme Cahuzac, le nouveau ministre du Budget. Pour mémoire, le dernier Contrat d’objectifs et de moyens signé avec l’État garantissait portant une progression du budget de 2 % par an !

Malgré une légère augmentation de la redevance de 4 euros, ce sont donc près de 160 millions d’euros qui vont manquer l’an prochain au budget de France Télévisions ! On comprend, dans ces conditions, que le président de France Télévisions, si policé et si prudent d’habitude, ait cru nécessaire de préparer les esprits à un prochain plan social et à une réduction des missions et des objectifs de la télévision publique. Si l’on analyse les chiffres, on pourrait s’approcher de 1 500 suppressions d’emplois sur les 10 500 permanents que comptent les chaines de France Télévisions. Et je ne parle même pas de ce plan social silencieux en œuvre depuis des mois qui consiste à ne plus faire travailler des centaines de précaires et d’intermittents et dont le téléphone ne sonne plus.

2. Où en sont les projets de fusion des rédactions de France 2 et de Frances 3 ? S’agit-il de favoriser des « synergies », comme on dit ? Et dans ce cas lesquelles ? Ou plus simplement d’un plan d’économies drastiques et de réduction des effectifs ?

Tout le monde savait depuis longtemps que la fusion des rédactions nationales était « dans les tuyaux ». Depuis la mise en place de l’entreprise unique nous sommes dans un processus permanent de restructuration et tout est bon pour rechercher les « synergies », les « gains de productivité » ou, plus crûment, les « économies ».

C’est dans ce contexte que le plan « info 2015 » vient d’être annoncé. Il a un double avantage : cela correspond aux vœux de longue date de la tutelle et de Bercy et cela pourrait permettre à l’actuelle direction de se maintenir aux affaires jusqu’à la fin du mandat de Rémy Pflimlin… justement prévu en 2015 ! Mais faisons un pari : même si le PDG change à l’occasion d’une nouvelle loi sur l’audiovisuel la fusion des rédactions restera d’actualité ! Il y actuellement environ 600 journalistes qui concourent à la fabrication des magazines de reportages et de sport et des journaux des chaînes France 2, France 3, France Ô (Télématin matin, 13h, 20h, 12/14, 19/20, Soir 3, etc.) Tout le monde sait que les organisations cloisonnées génèrent des écritures différentes... mais aussi des doublons !

D’où l’idée de mettre en place, sur un lieu unique, une « news factory », sur le modèle de la BBC, où une seule rédaction produirait de l’information 24 heures sur 24. Cette grande rédaction fournirait des reportages pour tous les supports (en particulier pour Internet), toutes les éditions et toutes les chaînes. Thierry Thuillier, le directeur de l’information de France Télévisions assure qu’il entend préserver toutes les éditions (on est prié de le croire) et leur identité propre. Comment ? Grâce aux présentateurs et à quelques journalistes « de plateaux » qui « personnifieront » chaque « marque »... L’avenir des soutiers de la « factory » est plus vague... mais pas besoin d’être devin pour imaginer les enjeux économiques et les risques éditoriaux. Partout ou ce type d’organisation a été mis en place cela a conduit, à la fois à une uniformisation de l’écriture journalistique et, bien sur, à des suppressions d’emplois. La réforme et l’organisation de BBC News qui inspire aujourd’hui l’équipe Thuillier a entraîné 2000 suppressions d’emplois dont 800 à la rédaction. Difficile à chiffrer mais ce sont sans doute des centaines de postes de journalistes qui seront supprimés dans les rédactions nationales de France Télévisions.

De plus, c’est le contenu même de l’info qui va en prendre un coup. La fragmentation des tâches envisagée va conduire à une sorte de BFMisation accélérée. Les journalistes sur le terrain vont perdre la maîtrise de leur reportages fournis à un desk chargé de retravailler une matière brute d’images et d’interviews pour tous les supports... Et le risque est que tous les reportages à haute valeur ajoutée tels que les enquêtes et les magazines un peu pointus soient tous externalisés comme c’est le cas depuis longtemps déjà pour les documentaires.

3. Un épais brouillard enveloppe, semble-t-il, les projets concernant l’avenir de France 3. Qu’est-ce qui semble se dessiner ?

Malheureusement l’absence d’horizon stratégique pour France 3 est une constante depuis une quinzaine d’années. Pas un seul Contrat d’objectifs et de moyens avec l’État n’est allé à son terme ! Parfois, l’encre d’un COM longuement négocié est à peine sèche que tout est remis en cause en raison d’un changement de PDG ou d’une alternance politique, comme c’est le cas actuellement. Au fil des ans, les injonctions de la tutelle sont changeantes et contradictoires : Proximité ? Chaînes thématiques ? Tout info ? Programmes culturels ? Portail internet ?… Une seule chose est constante, quelles que soient les alternances : il faut faire une télévision qui coûte moins cher. Il faut dire que France 3 ce sont 24 journaux régionaux et 44 éditions locales simultanées, 4500 salariés soit près de la moitié de France Télévisions, implantés dans une centaine de sites. C’est, à la fois, la chaîne la moins bien dotée... et la plus chère ! La grille de France 3 coûte 850 millions d’euros (contre 820 millions d’euros pour celle de France 2)... mais elle produit 23 000 heures de programmes annuels contre 8700 pour une chaîne nationale. On comprend la tentation, malgré les difficultés politiques, de changer les missions de France 3 et de revoir au rabais sa mission historique d’aménagement du territoire.

Parmi ses premières prises de positions Aurélie Filippetti ne vient-elle pas d’annoncer l’abandon pur et simple d’un projet de régionalisation... avant même qu’il ne lui ai été exposé ! Le projet, rejeté par la ministre, sous prétexte qu’il coûtait trop cher, est pourtant un vieux serpent de mer conforme à la notion de service public : lancer des chaînes régionales de plein exercice (comme « ViaStella » en Corse) dans plusieurs régions métropolitaines (dont l’Île-de-France) et les Outre-mer.

Au vu de la situation que traverse France Télévisions, la fusion des rédactions nationales est engagée mais la fabrication de programmes régionaux et la production lourde sont également menacées (500 salariés concourent encore en région à la fabrication de fictions ou de retransmissions).

Depuis plusieurs mois, l’heure est à la réduction drastique du nombre d’émissions et aux rediffusions. La plupart des régions viennent de décider la fermeture des éditions d’informations locales pendant périodes de vacances scolaires au risque de brouiller encore un peu plus l’identité de la chaîne. L’obsession des économies est devenue une seconde nature à France 3. Les cadres n’y sont plus jugés prioritairement sur des enjeux éditoriaux ou de qualité des contenus mais sur l’aptitude à réduire les coûts, à tenir compte des contraintes, à respecter la consigne zéro CDD. Comme le hamster qui tourne dans sa roue sans but « on fait des économies pour faire des économies »…

Le flou stratégique, les menaces sur l’avenir, la réorganisation des services, un travail qui se dégrade, une renégociation des conventions collectives sous la pression, tout cela génère chez de nombreux salariés de France 3 une souffrance et un profond mal être qui n’a parfois rien à envier à des entreprises comme France Télécom.

4. France Télévisions est placée sous la double tutelle du ministère de l’Information et de la Communication et du ministère des Finances. Comment se manifeste cette double commande ?

Peux-t-on réellement parler d’une double commande ? Même s’il connait très bien l’entreprise publique et les enjeux culturels et sociétaux de la télévision, le ministère de la Communication exerce-t-il sa mission avec une réelle autonomie ? Ne fait-il pas autre chose que de mettre en place de manière technique les contraintes que lui impose le ministère des Finances ? Qui a la main sur le niveau de la redevance ? Ou sur la compensation budgétaire liée à la suppression de la pub après 20 heures ? Cette pression de Bercy est la règle dans tous les ministères, mais il y a aussi un autre aspect moins connu : le puissant lobbying des producteurs. Il y a un haut degré de connivence, parfois aux limites du conflit d’intérêts, entre les hauts fonctionnaires des deux ministères, le monde de la production privée et les cadres dirigeants de l’audiovisuel. Dans le contexte de crise actuelle, les gros producteurs ont d’ores et déjà fait passer le message : si des économies sont à trouver, ce n’est pas en baissant leur chiffre d’affaire, mais en réduisant les missions et les effectifs de France Télévisions. Que se passera-t-il ? On peut prendre des paris, quelles que soient les difficultés, les obligations de commandes ne baisseront pas et les sacrifices seront du côté de l’entreprise publique. Il faut dire que les carrières alternent entre public et privé et que les réseaux de gauche (modérée) et de droite s’entremêlent. Il faudrait le talent d’un Balzac pour décrire ce petit monde parisien des 200 petits marquis qui règnent sur la culture et l’audiovisuel !

5. France Télévisions n’a plus réellement la maîtrise de la production des programmes, externalisée depuis l’adoption des « décrets Tasca ». Connaît-on les intentions du gouvernement dans ce domaine ?

Développer une industrie des programmes digne de ce nom pourrait être une belle ambition pour un gouvernement qui se pique de « redressement productif ». La France, dont la politique de régulation dans le cinéma est une vraie réussite avec un système de financement qui permet de produire plus de 250 longs métrages par an, a été incapable de faire la même chose pour son industrie audiovisuelle. C’est pourtant une industrie culturelle difficile à délocaliser...

Globalement, le volume de production des fictions, séries et documentaires pour le petit écran est deux à trois fois moindre que celui de l’Allemagne ou du Royaume-Uni ! Pour favoriser la production privée, les décrets Tasca ont pourtant imposé l’obligation de commandes et la cession des droits. De même, l’outil de production public a été démantelé avec le bradage de la défunte SFP à Bolloré. Aujourd’hui, les producteurs privés sont nombreux, concentrés, et parfois très riches... mais on a oublié de financer le financeur, c’est-à-dire France Télévisions !

Aujourd’hui, alors qu’ils vivent grâce à l’intermittence et à la manne de France Télévisions, les gros producteurs menacent : pas question de revenir sur l’obligation des 470 millions d’euros (cinéma et programmes) de commandes ! Pour eux c’est seulement à France Télévisions de se serrer la ceinture. Et il semblerait qu’Aurélie Filippetti les écoute favorablement.

Ces dernières années, la CGT de France Télévision a beaucoup combattu la nocivité des décrets Tasca qui ont conduit à l’externalisation de la production mais il y a aujourd’hui un argument nouveau qui pourrait faire bouger les lignes. Si la télévision publique se contente d’être un diffuseur et un financeur, à l’heure de la télé connectée, elle pourrait très vite perdre toute substance et devenir une coquille vide. Avec la diffusion par Internet, ce ne sont pas les tuyaux ou les fréquences qui vont compter mais les contenus ! Demain les géants de la télé seront les studios américains producteurs de séries ou de films associés à des agrégateurs tels que Google, YouTube ou Apple. France Télévisions doit donc retrouver la pleine maîtrise de ses droits et de ses capacités de production cédés aux producteurs par la volonté du législateur. C’est un enjeu absolument stratégique.

6. Dans sa réponse à Acrimed, François Hollande (ou son/sa porte-parole) promettait :

« Une clarification durable du périmètre, de l’organisation et de l’identité des différentes composantes de l’audiovisuel public. Sans préjuger les nécessaires concertations préalables et les débats parlementaires, je peux d’ores et déjà évoquer les directions suivantes : la création d’une chaîne jeunesse sans publicité sur le canal de France 4 (enfants et ados en journée, jeunes adultes en soirée) ; la création d’un portail « information » alimenté par l’ensemble des opérateurs publics ; la remise à plat du système de l’AEF pour sécuriser RFI et TV5 Monde et réfléchir à l’avenir de France 24. »

Où en sont ces divers projets ?

Lorsque le candidat Hollande a été interrogé, il parlait de « clarifier » le périmètre de l’audiovisuel public. Au vu de ce que j’exposais plus haut sur la crise que nous connaissons, il est à craindre que le président élu et son gouvernement ne se servent du prétexte d’une redéfinition du périmètre de France Télévisions pour seulement le réduire en vue d’économies. Ce gouvernement s’inscrirait ainsi dans dans la lignée de ceux qui l’ont précédé et qui ont tous œuvré depuis plus de 25 ans au désengagement de l’État au profit du secteur privé : privatisation de TF1 en 1984, décrets Tasca en 1990, SFP bradée à Bolloré en 2001, refus de tout développement de France Télévisions lors du lancement de la TNT en 2005, remise en cause des recettes de la pub en 2008.

La création d’une chaîne enfant et jeunesse est une très bonne idée. Elle était d’ailleurs dans les tiroirs lors du lancement de la TNT et a alors été refusée par le gouvernement Raffarin. Faut-il pour cela transformer France 4 qui marche bien qui a le don d’énerver le patron de M 6 qui prône sa disparition ? Ou faut-il, comme le préconise la direction de France Télévision, racheter les parts de Lagardère dans la chaîne à capital mixte Gulli ? C’est à débattre mais ce que l’on peut espérer de l’État régulateur c’est qu’il développe les missions du secteur public plutôt que de les amenuiser.

En ce qui concerne l’audiovisuel extérieur et l’information en continu on ne peut qu’être profondément déçu par les premiers signaux de ce nouveau gouvernement. Alors que le candidat Hollande s’était clairement exprimé contre la fusion RFI/France 24, cette aberration se poursuit dans les faits sur la base du rapport Cluzel (appuyé par la CFDT). Si l’heure est à la redéfinition des périmètres c’est le moment de laisser RFI dans celui de Radio France et d’intégrer France 24 à France Télévisions comme le réclament les salariés ! Qu’il s’agisse de la radio, de la télévision, voire de l’AFP, la puissance de feu du secteur public en matière d’images, de sons ou d’information est considérable... et, en même temps, cloisonnée et éclatée. À mon avis, les réticences à mettre en place un puissant pôle public de l’audiovisuel et de l’information ne tiennent qu’à de mauvaises raisons : la peur d’avoir à réaliser une harmonisation sociale et la peur des places fortes syndicales...

Quand François Hollande a abordé ces questions du périmètre de la télévision publique, il aurait pu revenir sur les attributions de chaînes sur la TNT. L’interdiction faite à France Télévisions de présenter tout projet de nouvelle chaîne (sports, enfants, régions, rediffusions...) est-elle normale ? À l’arrivée de la TNT, le législateur n’a pas cherché à protéger le secteur public face à une concurrence sans règles. Aujourd’hui, les dégâts sont considérables : les chaînes de la TNT ont émietté l’audience et aspiré les recettes publicitaires alors qu’elles n’ont pratiquement aucune obligation de production originale ! Aujourd’hui les chaînes de la TNT captent environ 20 % de l’audience et 20 % de la pub. Et il faut savoir qu’une chaîne de la TNT peut être rentable avec 3 % d’audience grâce à des catalogues de programmes achetés à bas coût. Un programme d’une heure que la télévision publique a autrefois financé plus d’un million d’euros ne coûte plus que 3000 euros à une chaîne de la TNT !

Huit nouvelles chaînes TNT en HD arrivent en décembre 2012. Canal Plus se lance à son tour dans la télévision gratuite avec la rediffusion en clair de ses programmes grâce au rachat des chaînes de Bolloré. Les géants de la télé connectée débarquent, des réorganisations et des concentrations sont prévisibles mais on sait déjà que dans ce secteur totalement dérégulé la télé publique a du souci à se faire...

Fernando Malverde

 
  • Enregistrer au format PDF

La meute des éditocrates

Des professionnels du commentaire.