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« En direct avec les Français » sur TF1 : démocratisation ou dépolitisation des débats ?

par Thibault Roques,

Tentative de rompre avec la routine des interviews rituelles sous les ors de l’Élysée, l’émission « En direct avec les Français », à l’instar de quelques autres apparues ces dernières années, pouvait être l’occasion de sortir, un tant soit peu, des sentiers médiatico-politiques (re)battus. Pourtant, loin de contribuer véritablement à démocratiser la politique au meilleur sens du terme en l’ouvrant à des espaces et à des personnes d’ordinaire peu ou pas visibles, force est de constater que l’émission ne sortit guère du ronron et des travers habituels, suscitant de la part des grands médias les mêmes questions, commentaires et postures que d’habitude. D’où il ressort clairement que le titre était trompeur : on en apprit bien plus ce soir là sur les médias et ceux qui les incarnent que sur « les Français » et leur rapport au politique. Les interviews en grandes pompes d’ores et déjà programmées dans les prochains jours pour « fêter » les 3 ans du mandat de François Hollande ont peu de chances de déroger à la règle exposée ci-dessous.

Annoncée avec tambours et trompettes plusieurs jours sinon plusieurs semaines avant sa diffusion, l’émission « En direct avec les Français » (dont le titre était initialement « En direct avec le Président » – ce qui en dit long sur sa nature profonde et ses vélléités authentiquement démocratiques) eut finalement lieu jeudi 6 novembre 2014 sur TF1. Le Figaro nous en donnait un avant-goût alléchant :

Le 6 novembre prochain, le chef de l’État sera l’invité exceptionnel d’une émission spéciale En direct avec le Président. Voici à quoi elle va ressembler.

Lors de sa chronique quotidienne sur Europe 1, Caroline Roux a dévoilé ce mercredi matin les premiers détails (et quelques indiscrétions) sur la grande émission de François Hollande face aux Français, programmée le 6 novembre prochain sur TF1.

La journaliste explique donc que le programme intitulé En direct avec le Président débutera à 20h30, un horaire peu habituel pour TF1, soit directement intégré à la fin du journal télévisé de Gilles Bouleau, déjà désigné comme présentateur. Les exigences de l’Elysée perturberont également les habitudes des téléspectateurs de la Une : elle ne durera qu’une heure et demi et « sans publicité ». C’est ce qu’à confirmé un conseiller du chef de l’État à Caroline Roux car « Les courbes d’audiences ont été étudiées, et l’objectif pour l’Elysée c’est de toucher le plus grand nombre ».

Autre détail dévoilé : c’est Tristan Carné qui sera la chef d’orchestre de ce rendez-vous de mi-mandat. Il s’agit du réalisateur de The Voice ou de Danse avec les stars. Il avait déjà été désigné par François Hollande pour co-réaliser le débat de l’entre deux tours, face à Nicolas Sarkozy en 2012.

Pour ce qui est du fond de l’émission, Caroline Roux explique que « L’entourage du Président confirme une séquence classique de questions-réponses avec des Français et promet quelques moments... inattendus ». François Hollande prépare déjà activement ce grand oral, juste après son voyage au Canada, du 2 au 4 novembre : « Il va donner le cap de ces deux prochaines années à venir, et sur la forme, il doit gagner en naturel. Oublier la caméra pour faire passer la sincérité : voilà ce que lui disent ses conseillers ».

On pouvait craindre que l’anecdotique le dispute au spectaculaire, le superficiel au grandiloquent ; et que dire du fait que les fameux « Français », censés disposer d’une émission sur mesure, soient à peine mentionnés au détour d’une phrase ? Ce genre d’articles semble in fine exclusivement destiné à faire monter médiatiquement une mayonnaise médiatico-politique qui semblerait bien fade autrement.

Un dispositif chic et toc





En se penchant sur le dispositif de l’émission, le quotidien gratuit Metronews nous apprend, entre autres choses passionnantes, que « de larges bandes lumineuses entourent le studio de 850m2 et lui confèrent un caractère chaleureux », que « la table centrale est en bois clair », et que « François Hollande devrait être à environ 1,60m de ses interlocuteurs ». C’est tout ? C’est tout. Il n’est qu’à lire les têtes de chapitre « le décor », « la table centrale », « la distance », « les couleurs » pour saisir comment les médias vont en faire un (non-)événement médiatique qui, au-delà de l’apparat et des apparences sérieuses, aura toutes les caractéristiques de l’émission finalement dépolitisée et dépolitisante concentrée sur le cosmétique, le superficiel, l’arbitraire et donc, le plus souvent, dérisoire.

Nul doute, par exemple, que la constitution du plateau ait des présupposés et des effets politiques. Mais l’article relatant le dispositif est ici purement informatif et ne se risque guère à l’interpréter en allant au delà de l’énumération de petits faits vrais agrémentés de quelques chiffres. En somme, on nous « dévoile » tout sauf l’essentiel, à savoir l’envers du décor et les enjeux autant que les effets politiques de ce dernier. Or c’est en négligeant ces questions de fond, en les occultant sciemment ou non, que les journalistes participent d’autant mieux à un jeu médiatique globalement vain.

On épargnera au lecteur les innombrables articles qui, eux aussi, analysent les coulisses de l’interview du chef de l’État, évoquant, outre le « plateau sous haute surveillance de TF1 », « le sacrifice des recettes publicitaires de TF1 » ou encore la « cravate soigneusement nouée et le costume bleu nuit sur une chemise blanche » de l’interviewé du jour.

Un casting de choix

À grand oral, grands interviewers : en toute logique, une poignée de journalistes compétents a été choisie scrupuleusement pour l’occasion. Cependant, si TF1 paraît très à cheval sur la représentativité de l’échantillon de Français retenu pour dialoguer avec le président, on constate que la chaîne l’est à l’évidence beaucoup moins quand il s’agit du pluralisme des interviewers : Gilles Bouleau (présentateur du 20h de TF1), Thierry Demaizière (intervieweur de « personnalités » dans l’émission « Sept à Huit » sur TF1), et Yves Calvi (cumulard en chef et journaliste omniprésent et omniscient qui officie notamment sur RTL, France 2 et France 5…et donc aussi sur TF1 à ses heures) sont autant de journalistes dont la réputation n’est plus à faire.





« Autre détail dévoilé : c’est Tristan Carné qui sera la chef d’orchestre de ce rendez-vous de mi-mandat. Il s’agit du réalisateur de The Voice ou de Danse avec les stars. » N’en jetez plus : grâce à cette brochette de professionnels, le cocktail médiatique sera assurément détonnant.

Sans revenir sur la représentativité effective du panel de Français retenu pour s’adresser au président, contentons-nous d’insister ici sur les limites qu’il y a à retenir 3 personnes uniquement (soit autant que le nombre total de journalistes-intervieweurs), censées symboliser « le peuple » ou « les Français », et dont le temps de parole cumulé n’excède pas 15 mn, et ce, une fois dans l’année (voire au cours du quinquennat tout entier). Mais ne devrions-nous pas avant tout compter sur nos journalistes professionnels de la profession afin de relayer les griefs et autres interrogations du plus grand nombre ?

Vieux pots et bonne soupe médiatique

En dépit de son caractère prétendument novateur, le format se révèle pourtant tout sauf innovant ; on a plutôt affaire à un pot-pourri de concepts pré-existants, voire à bout de souffle, et de présentateurs bien rôdés. En effet, l’émission « J’ai une question à vous poser », déjà sur TF1, remonte à 2007 et semblait traduire à l’époque, de la part des responsables des grands médias, un certain souci démocratique. Nous notions cependant déjà que « Sur TF1, tous les simulacres étaient au rendez-vous : simulacre d’agora démocratique, simulacre de proximité, simulacre d’interaction. » [1] Hier comme aujourd’hui, la compatibilité entre démocratie et médiacratie est tout sauf évidente. Pas sûr en effet que ce que les grands médias tiennent pour l’accomplissement de la démocratie directe puisse être un moment véritable de réflexion et de discussion collectives et ouvertes.

Car on était en droit d’attendre de l’émission qu’elle soit, comme son titre le suggère, un exemple de démocratie en actes. Or on déchante très vite, dès l’instant où Gilles Bouleau confie fièrement : « Nous avons gardé cela le plus secret possible, nous n’avons pas communiqué à François Hollande la nature des questions que nous allons lui poser ». Autrement dit, le journaliste de TF1 s’enorgueillit de ce qui devrait être le b.a.-ba du métier. C’est bien le moins, serait-on tenté de dire, sauf à revenir au temps de l’ORTF et à imaginer que l’interviewé du jour puisse en toute simplicité dicter les questions à l’intervieweur.





Par ailleurs, dans un clip de présentation de la soirée, le même Gilles Bouleau ne nous rassure pas vraiment quant à la teneur proprement politique de cette grand-messe télévisuelle : « Les Français ont-ils le sentiment de bien connaître leur président ? » C’est donc ça qui les préoccupe tant… avant d’insister : « On ne sera pas dans la pure politique, c’est évident ». Il passe enfin presque une minute à nous expliquer longuement qui sera assis où dans le studio. Inutile de dire que, dès lors, certains enjeux politiques sont forcément occultés et que la personnalisation à outrance créée ou entretenue par les médias peut aller bon train.

SAV médiatique, dépolitisation à vitesse V

Nous avons vu qu’en amont les médias ont beaucoup fait pour créer l’événement ; mais en aval, ils ont également assuré sans rechigner le service après-vente. Dès le lendemain de sa diffusion, les réactions que l’émission suscite, moins politiques que médiatiques, achève de nous convaincre qu’un processus de dépolitisation plus que de démocratisation est à l’œuvre.

Les grands quotidiens font leur part du travail. Ainsi Libération s’interroge-t-il gravement : « Et si Hollande avait (finalement) réussi son émission sur TF1 ? » [2]. Car là résidait l’enjeu principal de ce grand rendez-vous entre le président et « les Français ». La conclusion de l’article vaut à elle seule le détour : « Le succès (très relatif) de cette émission confirme surtout une réalité du système médiatico-politique français : rien de tel qu’une émission à une heure de grande écoute pour doper une courbe de popularité en berne. Pour Nicolas Sarkozy, cela a marché à presque tous les coups pendant la durée de son quinquennat. Même chose, donc, avec Hollande. Avec la télévision, l’homme politique moderne est devenu un baril de lessive. La publicité dope les ventes, comme le prime time booste la cote de popularité, le temps de quelques jours. Rien de plus. »

Schizophrénie médiatique, quand tu nous tiens…car le journal de Joffrin réussit l’exploit de souligner le côté aseptisé, égocentré et cynique de l’exercice…tout en y contribuant lui-même par un papier (de plus) s’interrogeant sur l’impact réel ou supposé que l’émission en question a sur « l’opinion ». Et l’on assiste, pour couronner le tout, à l’un de ces débats brûlants auxquels nous ont habitués deux éditocrates qui n’oublient jamais de s’attarder sur l’essentiel :





Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de constater une fois encore à quel point les émissions « politiques » – et, parmi elles, celles que les journalistes considèrent comme la plus importante, au moins symboliquement – dépolitisent de mille façons un contenu qu’elles prétendent éclairer.

L’Audimat, Dieu caché de l’univers médiatique

Quel bilan tirer de cette soirée mémorable ? Pour de nombreux médias, le juge de paix sera l’audimat. Aussi l’audience est-elle scrutée par le Figaro…





… mais également par Le Parisien :





tandis que la variante du Monde se présente comme suit :





Et pour finir, plus binaire, la version de l’Obs, qui se fend quand même pour l’occasion d’un ingénieux questionnaire à choix multiples (!) portant sur les raisons qui nous poussent (ou non) à être devant notre écran.





Effectivement, on fait le tour de la question… et quelle question !

Morceaux choisis

Pour bien appréhender la qualité des débats ce soir là, quoi de mieux que le florilège qui suit nous permettant d’observer le sens tout particulier et en définitive très réducteur dans lequel il faut entendre « politique » dans une émission censée l’incarner au plus haut point.

Une fois n’est pas coutume, c’est Gilles Bouleau qui donne le ton et se paie de mots en annonçant au chef de l’État rien de moins qu’une « émission exceptionnelle ».

Et son acolyte Thierry Demaizière de poursuivre : « Mon travail ce soir, c’est de vous faire parler de vous ». Voilà un beau programme politique… puis le même rappelle doctement que « l’image, c’est de la politique » avant de rendre un verdict implacable : « Vous êtes très pudique et votre quinquennat est très impudique »… pour s’appesantir enfin, pendant de longues minutes, sur le monument littéraire rédigé par Valérie Trierweiler. Et sur ce que François Hollande « pense de sa façon d’incarner le pouvoir ».





Puis c’est au tour de « notre confrère Yves Calvi, l’homme qui réveille des millions de Français chaque matin » d’entrer dans la danse. L’homme, notoirement facétieux, arbore un sourire narquois, et ne tarde pas à entreprendre le chef de l’État avec la pugnacité qu’on lui connaît en parlant (au nom) des Français :

« Ils ne sont pas sûrs qu’il y a un patron à la tête de l’entreprise France, bref un Président de la République qui reste, qu’on le veuille ou non, un père de la Nation, même si c’est une image symbolique qui peut surprendre. Est-ce que vous pouvez les rassurer ce soir ? Vous pouvez leur dire “oui je suis là pour prendre en charge votre défiance et je suis là pour tenir la maison”. » Magnifique préambule qui condense parfaitement la déférence obligée et intériorisée envers les puissants sous les apparences du sermon subversif.

Si le même Yves Calvi, oubliant furtivement « les Français » et tout enjeu politique ou collectif, assène un cinglant « vous me parlez de la France, moi je vous parle de vous », c’est pour mieux revenir à la charge et s’emparer de la question du matraquage fiscal sans jamais lâcher sa proie : « On vient de découvrir une nouvelle taxe sur les résidences secondaires. Quand est-ce que ça s’arrête Monsieur le Président ? » ; plus loin : « Est-ce que vous vous engagez sur un arrêt total de toutes les hausses d’impôts et de taxes jusqu’à la fin de votre quinquennat ? » Avant de confesser : « Y’a pas de révolte mais il y a parfois une fatigue dans le rapport que nous entretenons avec les impôts. Avec une question lancinante : que font-ils de nos impôts ? J’ai envie de vous dire : qu’avez-vous fait de nos impôts Monsieur le Président depuis ces deux ans et demi ? » C’est manifestement oublier qu’il n’y a pas qu’avec les impôts que nous entretenons « parfois une fatigue » !





Puis, goguenard, notre journaliste multicarte hésite mais n’y résiste pas : « Parlons un peu politique… politique politicienne sans que le terme soit péjoratif » et finit comme il avait commencé, par une série de questions plus personnelles que politiques : « Vous redoutez un 21 avril en 2017 ? » ; « Au minimum vous y pensez ? » ; « Est-ce que vous serez candidat ? » Fin en apothéose, donc, sur la question brûlante qui préoccupe à n’en pas douter une majorité de Français. Car oui, selon Yves Calvi, « Les Français se la posent forcément. »

Émission politique ou mascarade démocratique ?

Dès l’annonce de l’émission, Gilles Bouleau n’en faisait pas mystère : elle se situerait au cœur de la cité, au milieu de ces petits commerçants qui font la France et des vraies gens qui la composent (certes étonnamment absents autour du présentateur…).





Notons simplement que la récurrence avec laquelle furent ostentés la franchise, le dialogue et la confrontation directe entre des Français ordinaires et le « Père de la nation » (« Merci beaucoup pour votre franchise » et vos « questions très franches » entendra-t-on ainsi à plusieurs reprises dans la bouche des journalistes du soir) est inversement proportionnelle à la réalité de ces phénomènes dans l’espace médiatique : plus les journalistes y insistent et moins le surplus démocratique censé justifier ce type d’émissions saute aux yeux. La médiacratie, quant à elle, se porte bien, merci.

Thibault Roques

 
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Notes

[2Lire l’intégralité de l’article ici.

La meute des éditocrates

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