Observatoire des media

ACRIMED

Économistes à gages et médias complaisants

par Renaud Lambert,

Nous publions ci-dessous de larges extraits de la conférence tenue par Renaud Lambert le 7 juillet 2012 dans le cadre de la Rencontre des déconnomistes : des économistes hétérodoxes (dont nous avions publié une réponse aux économistes orthodoxes). La conférence, dans sa version intégrale, est disponible en vidéo sur le site des Rencontres déconnomiques d’Aix-en-Provence, sous le titre « Conflits d’intérêts, la responsabilité des médias ». (Acrimed)

Le 14 avril 2012, Dominique Rousset, la productrice de l’émission « L’économie en questions » sur France Culture, eut une idée : demander aux économistes qu’elle invitait qui ils étaient… Une question qui surprenait moins par sa logique, de bon sens après tout, que par le moment où elle était formulée. Le 14 avril 2012, cela faisait en effet sept ans que Dominique Rousset présentait son émission.

Fallait-il en déduire que lors du lancement du programme, en 2005, la journaliste s’était contentée d’ouvrir les portes de son studio et d’y accueillir les premiers venus, sans leur demander d’autre information que leurs noms et prénoms ? Devait-on imaginer qu’à raison d’une quarantaine d’émission de 49 minutes par an, elle avait passé plus de 220 heures avec des personnes dont elle ne savait rien ? Ou fallait-il conclure que, pour la première fois, Dominique Rousset envisageait la possibilité que ses auditeurs puissent être curieux – eux aussi – de connaître la nature des activités professionnelles des experts qu’elle invitait pour prêcher la bonne parole ? La politique du « micro ouvert » n’étant pas vraiment celle de France Culture, il me semble que cette dernière interprétation n’est peut-être pas la moins probable...

Comment expliquer un tel revirement chez la productrice ?

Je crois que la polémique – brève, il faut le souligner – déclenchée par une série de reportages de François Ruffin pour « Là-bas si j’y suis » ainsi que par la publication, presque concomitante, d’un livre de Laurent Mauduit et d’un article dans les colonnes du Monde diplomatique sur la question des conflits d’intérêts dans le domaine de l’économie y est peut-être pour quelque chose. Ne boudons pas notre plaisir : même toutes relatives, les « victoires » de ce type sont suffisamment rares pour qu’on prenne le temps de les savourer. Mais il convient également ne pas s’en faire une idée erronée.

Je me propose donc de reprendre ici l’exposé de la problématique des conflits d’intérêts dans le domaine de l’économie afin de mesurer, avec vous, les limites de la « prise de conscience » médiatique à laquelle nous avons récemment assisté.

Conflits d’intérêts

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un conflit d’intérêt ? Les choses deviennent très claires lorsqu’on prend l’exemple du secteur médical : accepterait-on par exemple qu’un médecin nous prescrive, pour une maladie donnée, un médicament fabriqué par l’entreprise qui le rémunère ou l’invite en vacances ? Probablement pas. Et l’on aurait raison : dans son livre Inside job, qui vient de paraître et qui fait suite à son documentaire du même nom, Charles Ferguson observe que « les médecins qui détiennent des parts dans les centres d’imagerie médicale ont quatre fois et demie plus de chances de recommander les examens qu’on y pratique à leurs patients ».

Dans le domaine de l’économie, poser la question des conflits d’intérêts, c’est se demander si un expert peut, « en toute indépendance », prôner la modération dans la régulation financière quand il occupe simultanément un poste de conseilleur d’une société financière ? C’est se demander si un économiste doit vraiment présenter ses analyses « techniques » du rôle des banques dans la société lorsqu’il en dirige une ? C’est s’interroger sur l’opportunité pour un observateur rémunéré par une banque exposée à la dette grecque, d’éditorialiser sur la crise grecque ?

Ces trois cas de figure semblent exagérés ? Ils sont tous trois tirés de la réalité.

- Le premier correspond assez bien à Jean-Hervé Lorenzi. La plupart d’entre vous le savent j’imagine : ce monsieur, généralement présenté comme « professeur d’économie » ou « président du Cercle des économistes », siège aux conseils d’administration de PagesJaunes, d’Associés en finance, de l’Association française des opérateurs mobiles (Afom), de BNP Paribas-Assurance. Il est également censeur d’Euler-Hermes, membre des conseils de surveillance de la Compagnie financière Saint-Honoré, de BVA, du Groupe Ginger et conseiller du directoire de la Compagnie financière Edmond de Rothschild Banque. Soutien déclaré de François Hollande, il invitait récemment les Français à « renoncer aux illusions sur l’État protecteur », à « faire enfin le pari audacieux en faveur du marché » et, surtout, à éviter de « porter des jugements trop hâtifs » sur l’industrie bancaire [1]. Mais ses lecteurs auraient-il eu autant envie de suivre ses conseils si, au lieu de se présenter comme un « expert » technique, il avait décliné son identité de « banquier » ? Peut-être pas. Banquier, c’est pourtant comme cela que lui-même se définissait dans une publication du groupe Rothschild, loin des tours d’ivoire universitaires : « Je suis ce qu’on appelle un senior banker, expliquait-il alors. J’essaie, d’une manière générale, de développer les affaires correspondant aux différentes activités de la Compagnie financière Edmond de Rothschild » [2].

- Le deuxième cas de figure que j’évoquais tout à l’heure (celui d’un expert qui présenterait une analyse « technique » du rôle des banques dans la société alors qu’il en dirige une) épouse le profil d’Olivier Pastré. Dans Le Monde du 1er février 2012, l’économiste tempêtait contre les projets de sortie de la monnaie unique européenne et se fixait pour mission d’« expliquer aux Français les plus fragiles et les plus soumis à la désinformation quels sont les risques d’un abandon de l’euro » [3]. Le quotidien du soir présentait l’auteur comme « professeur d’économie à l’université Paris-VIII ». Or, Pastré préside aussi la banque tunisienne ImBank et siège aux conseils d’administration de la banque CMP, de l’Association des directeurs de banque, ainsi qu’à l’Institut Europlace de finance. Étonnante coïncidence, Pastré s’alarmait, à la fin de son article, que dans l’hypothèse d’une sortie de l’euro les banques subiraient une « baisse de leur rentabilité »

- Le troisième cas de figure (celui d’un économiste qui prétendrait évoquer la dette grecque lorsque l’institution qui le rémunère est directement concernée par ce dossier) est directement tiré de la situation de Daniel Cohen. Universitaire chevronné, qualifié de « meilleur économiste de France » par Alain Minc – ceux qui ont vu le documentaire « Les Nouveaux Chiens de garde » s’en souviennent peut-être –, il est également senior advisor pour la banque Lazard, chargée de conseiller le gouvernement grec sur la restructuration de sa dette. Cela ne l’a pourtant pas empêché, par ailleurs membre du conseil de surveillance du Monde, de prendre la plume dans… Le Monde, pour suggérer que la Grèce ne devait surtout pas imiter l’Argentine qui, en 2001, avait fait défaut sur sa dette.

Des prestations bien rémunérées

Outre les conflits d’intérêts qui pourraient, par exemple, conduire un économiste à biaiser certains de ses résultats, ces doubles casquettes s’avèrent fort rémunératrices. Les jetons de présence aux conseils d’administration de grandes sociétés ? Environ 35 000 euros par mandat, en moyenne, pour les sociétés du CAC 40 et la moitié pour les autres sociétés cotées, selon les chiffres de l’Institut français des administrateurs. Les conférences privées ? Lorenzi les facture 6 600 euros ; Larry Summers plus de 130 000 dollars, quand il parle chez Goldman Sachs. Mais il y a également les commissions, les rapports rémunérés, etc.

Alors que le recrutement des économistes se fait déjà majoritairement au sein des classes moyennes supérieures, de telles rémunérations propulsent les experts en vue dans les médias – c’est à dire les plus influents – au cœur des classes les plus aisées. Et il est rare, au sein de ces couches de la société, que les nouveaux venus trahissent les intérêts de ceux qui les accueillent sous les lambris de leurs salons tamisés.

Autre interrogation : comment de tels experts – que leurs diverses fonctions ont rendu « médiatiques » – trouvent-ils encore le temps de travailler ? D’une matinale sur France Inter à une émission de plateau à la télévision, des éditoriaux dans Le Monde aux entretiens dans Libération, comment ces gens font-ils pour faire de la recherche, pour aboutir aux analyses supposément « scientifiques » qu’ils nous présentent à longueur de journée ?

Enfin, comme le souligne l’économiste hétérodoxe américain George DeMartino : « Les économistes savent mieux que d’autres que rien n’est gratuit, que tout bénéfice implique un coût. Et le coût, ici, c’est la perte d’indépendance. » Pour ne pas parler de corruption… Mais la question dépasse les accointances des experts les plus désinvoltes avec les questions d’éthique.

[Après avoir résumé un petit exercice d’imagination proposé par Ferguson qui permet de comprendre comment l’orthodoxie se reproduit parmi les étudiants et futurs économistes, Renaud Lambert poursuit.]

Toutefois, et c’est ce qui nous réunit ici, depuis quelques temps, les choses donnent le sentiment de bouger ou, pour mieux dire, de frémir.

Frémissements

Il me semble tour d’abord important de souligner que ce phénomène est d’abord intervenu loin des médias dominants : dans un article de blog de Jean Gadrey, en 2009, dans le documentaire de Charles Ferguson, Inside Job, en 2008, mais également à partir d’une lettre ouverte des professeurs Gerald Epstein et Jessica Carrick-Hagenbarth qui, tirant la sonnette d’alarme, appelait l’Association américaine d’économie à réagir. Elle fut signée par plus de trois cents économistes, dont George Akerlof, lauréat du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, et Christina Romer, ancienne conseillère du président Obama.

Douze mois plus tard, ils étaient entendus. Et depuis le début de l’année 2012, les articles publiés dans les revues scientifiques membres de l’Association américaine d’économie – à la tête de certaines des plus prestigieuses revues de la discipline – sont en effet invités à dévoiler les éventuels conflits impliquant les auteurs. Les économistes devront identifier et mentionner « les “parties intéressées” [4] leur ayant versé une rémunération financière importante, c’est-à-dire d’un montant total supérieur ou égal à 10 000 dollars [environ 7 600 euros], au cours des trois dernières années » (communiqué du 5 janvier 2012). La mesure s’applique également aux sommes perçues par les « proches ». Et la brise de contestation traversa l’Atlantique, suscitant quelques réactions…

Négatives d’abord. Nous en eûmes d’ailleurs un résumé particulièrement condensé dans une tribune de Jean Matouk publiée hier par Le Monde : « Les économistes d’aujourd’hui […] seraient incompétents parce qu’ils n’auraient pas prévu la crise, et se tromperaient régulièrement dans leurs prévisions. Critique injuste ! » [5]. Pourquoi ? Parce que « les mécanismes économiques sont plus complexes encore, plus multifactoriels, que les mécanismes climatiques et météorologiques. » En d’autres termes, les doutes que l’on pourrait formuler sur l’étonnant phénomène qui veut que les erreurs des économistes de banque se fassent toujours au bénéfice des banques, reviendraient à nier la complexité du monde.

Pourtant, nulle référence à la complexité des choses, à la nature multifactorielle de mécanismes ultra-sophistiqués quand, le 28 août 2008 – c’est-à-dire, deux semaines avant le krach ! – l’économiste de la banque Natixis, Patrick Artus déclarait : « L’affaire des subprime est dans le rétroviseur ! » Pas davantage lorsqu’Alain Minc, banquier d’affaires et conseiller de Nicolas Sarkozy, s’enthousiasmait en janvier 2008 de « l’incroyable plasticité du système » et estimait que « L’économie mondiale [était] plutôt bien gérée » (8 janvier) [6]. La crise n’en est qu’à ses prémisses, mais non : dans ce cas précis, les choses étaient relativement simples. Mais les termes du théorème de la complexité sont finalement assez simples : les choses sont simples lorsque les économistes libéraux nous demandent de soutenir les banques ou de nous serrer la ceinture et… plus épineuses lorsque la crise les fragilise.

La tribune de Jean Matouk se poursuit en ces termes : « Je ne suis pas d’accord, explique-t-il, avec la mise en doute des opinions macroéconomiques de mes collègues Patrick Artus, Élie et Daniel Cohen, Jean-Hervé Lorenzi ou Olivier Pastré et quelques autres, qui ne seraient médiatisés que pour défendre le système capitaliste. Le fait qu’ils participent à des conseils d’administration, comme aux dîners du Siècle enrichissent leurs analyses et enseignements, leur permettant de connaître bien le système de l’intérieur. »

L’argument est bien connu. Il avait déjà été avancé, la semaine dernière, dans le supplément économie du Monde, où Gilles Dufrénot expliquait : « Aucun économiste ne peut prétendre comprendre sérieusement les sociétés et expliquer leur fonctionnement en se tenant loin du monde des entreprises, des banques, des institutions gouvernementales et syndicales, des ONG, des marchés » [7].

Bien qu’efficace – puisqu’elle transforme le soupçon de cupidité en abnégation scientifique –, la logique n’en demeure pas moins acrobatique. Car selon ce raisonnement, pour être un bon architecte, il vous faudrait devenir Martin Bouygues et pour être un bon inspecteur du travail, pas d’autre choix que d’épouser les priorités de Laurence Parisot… On notera par ailleurs que l’intérêt des économistes médiatiques pour le « terrain » les conduit plus souvent à siéger dans les conseils d’administration de grandes entreprises qu’à devenir délégués confédéraux à la CGT.

Mais toutes les réactions n’ont pas été de ce type aussi négatives que celles-ci.

Le 28 mars 2012, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) décidait – en citant la polémique autour des économistes à gages – d’adopter une nouvelle charte déontologique. L’organisation exigera désormais de ses collaborateurs qu’ils révèlent leurs conflits d’intérêts. Peu après, l’École d’économie de Toulouse en faisait autant, celle de Paris créait un « groupe de travail », cependant que les deux associations françaises d’économistes, l’Association française de science économique (AFSE) et l’Association française d’économie politique (AFEP) annonçaient se mettre activement au travail pour élaborer des chartes du même type.

Réactions médiatiques

Et même les médias réagirent. Il y eut notamment l’émission de France Culture « L’économie en question » que je citais en ouverture, dédiée à la question des conflits d’intérêts, qui fut l’occasion de modifier certaines pratiques : pendant quelques semaines, en effet, le co-producteur de l’émission Olivier Pastré fut présenté à l’antenne comme universitaire ET banquier. Pendant quelques semaines seulement, semble-t-il...

Le Monde, de son côté, consacra trois pages entières au « Procès d’une profession chahutée par la crise ». Un dossier quelques peu timoré, présentant nos amis du Cercle des économistes comme garants de « la pluralité des approches » dans le domaine de l’économie, mais un dossier où la journaliste Claire Gatinois consacrait deux encadrés à la question de la transparence…

Or, le travail de Claire Gatinois me semble justement illustrer les limites des appels à la transparence. Dans l’édition du 14 février du Monde Claire Gatinois publiait, dans la rubrique « International », une analyse de la crise grecque. Elle y citait divers économistes, tous directement liés au monde de la finance. Or, pas de conflit d’intérêts ici : les fonctions étaient clairement identifiées. Christopher Probyn ? « Chef économiste chez State Street, groupe financier basé à Boston » (cité trois fois). Natacha Valla ? « Économiste chez Goldman Sachs » (citée trois fois). Jésus Castillo ? « Économiste chez Natixis ». Sans compter « les experts d’UBS ». Sans doute estimait-t-elle que les « économistes de banque » étaient les mieux placés pour analyser une crise comme celle qui secoue le Grèce.

À l’époque de mon enquête, j’ai décroché mon téléphone pour interroger Claire Gatinois. Je lui demandais : peut-on imaginer un économiste de Goldman Sachs affirmant que la crise grecque découle avant tout d’une dette illégitime qu’il ne faudrait pas payer ? « Non, admettait Gatinois, cela me semble assez peu vraisemblable. » « Pour cet article, m’expliqua-t-elle, j’ai pensé qu’il était intéressant d’interroger des économistes de banque, plutôt libéraux, pour montrer qu’eux aussi s’inquiètent de la situation grecque. » Il s’agissait en somme de présenter, une fois n’est pas coutume, le point de vue libéral.

Or, ce genre de réflexe professionnel semble davantage assaillir la grande presse que l’idée d’interroger, par exemple, des représentants syndicaux – lesquels sont au moins aussi informés des mécanismes et des conséquences du drame social en cours que les économistes libéraux. Au mois d’octobre 2011, par exemple, Gatinois a donné la parole à quarante économistes, groupes d’économistes ou assimilables. Vingt-neuf travaillaient directement pour des banques ou des institutions financières. Trois s’exprimaient au nom de syndicats [8].

Gatinois serait-elle une exception ? Les choses auraient-elles changé depuis la « polémique » autour des économistes à gages ? Pas vraiment…

Le 5 avril 2012, le quotidien du soir publiait un article interrogeant la nécessité d’un contrôle de la rémunération des grands patrons. Les experts cités (sans que soient dissimulées leurs accointances avec le secteur privé) ? Jean-Philippe Desmartin, analyste chez Oddo, Bénédicte Hautefort, associée chez Euro RSCG, Caroline de La Marnierre, présidente de Capital.com et Olivier de Guerre, président de PhiTrust.

20 juin 2012. Le Monde publie un article de Denis Cosnard sur Arnaud Montebourg et son ministère du Redressement productif. Les experts cités : David Cousquer, Patrick Artus, de la banque Natixis, Michel Martinez, économiste à la Société générale et Denis Ferrand, de Coe-Rexecode. Si l’on excepte David Cousquer, de l’observatoire des investissements Trendeo (qui n’est pas non plus un observatoire public ou syndical...), ce sont autant d’analystes financiers qu’un éditorial du quotidien présentait pourtant comme des « animaux versatiles », « trop anxieux pour être sagace[s], trop pressé[s] pour être lucide[s] » [9].

On pourrait multiplier les organes de presse, et obtenir, à chaque fois, des listes semblables (dont il faut préciser qu’elles sont… exhaustives, les experts cités étant les seuls cités). Entre le 1er septembre 2008 et le 31 décembre 2011, Le Monde a cité Artus – responsable de la recherche pour la banque Natixis – dans cent quarante-sept articles (il a également signé quatre tribunes). Plus souvent que Jacques Attali (cent trente-deux articles) et qu’Alain Minc (cent dix-huit). Et beaucoup plus que Jean Gadrey (cinq articles sur les questions économiques) et Frédéric Lordon (quatre).

Quel est le problème auquel nous faisons véritablement face ?

Le 3 juillet, on apprenait que l’Association des journalistes économiques et financiers (AJEF) « préconise que lors d’un débat, entretien, contribution ou interview dans la presse écrite, audiovisuelle ou Internet, soit mentionnée la fonction universitaire qui légitime la présence ou le commentaire d’un économiste expert, mais aussi leur éventuelle autre activité, pour peu qu’elle soit en lien avec le sujet traité ». Elle expliquait par ailleurs « espérer que tous les organes d’information se rallieront et feront respecter dans leurs rédactions cette exigence de transparence au nom de l’indispensable responsabilité démocratique de tous ».

Apparemment, il ne leur a pas semblé que « la responsabilité démocratique » des journalistes aurait pu les conduire à exiger des médias libérés de la mainmise de groupes directement intéressés par la mondialisation libérale ; des médias qui recrutent des journalistes pour lesquels il ne serait pas nécessairement évident que les économistes de banques sont les seuls interlocuteurs légitimes ; des médias qui n’hésitent pas, de temps en temps, à bousculer les intérêts des puissants plutôt que de se donner pour mission d’en pérenniser la domination…

Dans le supplément du Monde consacré aux conflits d’intérêts en économie, Claire Gatinois concluait son article en déplorant que « sous les gouvernements Reagan ou Thatcher », c’est-à-dire au début des années 1980, ceux qui défendaient « Keynes, la régulation et la place de l’État […] étaient inaudibles et absents des médias, déconsidérés ou inconnus des journalistes » [10]. Peut-être que, déjà, les journalistes ressemblaient à Claire Gatinois ? À la fin de notre entretien téléphonique, celle-ci tranchait : « Je reconnais en effet que je ne présente pas tous les points de vue ». Conclusion : on peut être transparent, profiter de la dénonciation des conflits d’intérêts pour se donner des airs d’Albert Londres tout en défendant la pensée unique libérale…

À bien y réfléchir, la vente du Monde à un milliardaire, un banquier et un mécène nostalgique du mitterrandisme ne finira-t-elle pas par nous sembler aussi caricaturale que les conflits d’intérêts grotesques de MM. Lorenzi et Pastré ?

 
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Notes

[1Jean-Hervé Lorenzi, Olivier Pastré (dir.), Droite contre gauche ? Les grands dossiers qui feront l’élection présidentielle, Paris, Fayard, 2012.

[2 Investisseurs (magazine d’entreprise de la compagnie Rothschild), n° 4, décembre 2011, p. 16-17.

[3Olivier Pastré, « La sortie de l’euro, un suicide », Le Monde, 1er février 2012.

[4Les « parties intéressées » sont définies comme « tout individu, groupe ou organisation concerné, financièrement, idéologiquement ou politiquement par le contenu de l’article ».

[6Cité par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat dans le documentaire Les Nouveaux Chiens de garde, JEM Productions, 2012.

[8Comptages effectués par Thomas Vescovi.

[10Claire Gatinois, « Depuis le 5 janvier, les économistes américains doivent déclarer leurs conflits d’intérêts », Le Monde, 3 avril 2012.

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