Observatoire des media

ACRIMED

Echos des grèves et manifestations du 10 mars 2005

par Henri Maler,

Est-ce parce des progrès inattendus et irréversibles ont gagné les rédactions ? C’est peu probable. Est-ce parce qu’elles ont été souvent ont été prises de court par le succès des manifestations ? C’est vraisemblable. Est-ce parce que la crainte de voir le « non » l’emporter lors du prochain référendum incite à traiter avec prudence tout ce qui pourrait l’alimenter ? C’est certain.

Toujours est-il que, globalement, la couverture médiatique des grèves et manifestations du 10 mars 2005 s’est avérée moins outrancière qu’à l’accoutumée. Mais...

Avant : Quelques éditorialistes bien inspirés

- Sur Europe 1, Luc Evrard, piaffant d’impatience, croyait saisir l’opportunité des grèves du 10 mars pour nous infliger, ce jour-là, une chronique de circonstance : « Quid de l’efficacité de l’accord de prévention des conflits à la SNCF ? ». Extraits :

« Le trafic SNCF encore une fois fortement perturbé par la grève aujourd’hui. On commence à s’interroger sur l’efficacité de l’accord de prévention des conflits signé fin 2004. » Luc Evrard, devenu “on”, a donc bien perçu les enjeux de la journée du 10 mars... C’est pourquoi, après avoir - en multipliant les signes d’indignation - tenu un décompte des 244 demandes de concertation immédiate déposées en 3 mois, de la cinquantaine de préavis de grève et de la douzaine de mouvements de grève ; après avoir déploré le rôle de Sud-Rail et de Force Ouvrière - dont, dit-il, la « surenchère n’est pas pour rien dans cette fièvre revendicative permanente » -, il dépose sa conclusion : « [...] le résultat est là, affligeant.  ». Et de recenser le nombre de conflits et de déplorer que le gouvernement « reste sourd par exemple à l’appel récent de la Fondation pour l’innovation politique, présidée par l’ancien ministre Francis Mer, pour faire de la continuité des services publics, un principe constitutionnel aussi puissant que le droit de grève. »

C’est donc la date du 10 mars que Luc Evrard a choisie pour déposer cette conclusion pleine d’à propos : « Les clients de la SNCF devront donc prendre leur mal en patience. C’est vrai qu’ils sont désormais mieux informés. Mais là où le ministre Gilles de Robien, façon méthode Coué, distingue un énorme progrès, il serait tout aussi légitime de ne voir qu’une maigre consolation. » [1]

- Sur France Inter, Pierre Le Marc, le 9 mars avait choisi d’évoquer les « vagues sociales », comme il les désigne, sous un angle bien particulier : « Social : Un climat préoccupant à l’approche du référendum ». Qu’importe les « préoccupations » de grévistes et manifestants. La seule préoccupation qui vaille est celle du gouvernement et encore ne concerne-t-elle ou ne devrait concerner que... l’issue du référendum. L’ensemble de la chronique est rédigé du point de vue du gouvernement, au point que rien ne permet d’affirmer - et cela nous “préoccupe” - que le point de vue de Pierre Le Marc s’en distingue. Quelques fragments :

« L’évaluation de la première des trois vagues sociales de la semaine, celle de la contestation lycéenne, laisse le gouvernement entre soulagement et préoccupation. Soulagement car, tout compte fait et tous éléments de comparaison intégrés, le niveau de mobilisation n’a pas été très largement supérieur à celui du 10 février. [...] Mais le gouvernement aurait tort d’estimer que l’affaire est close. Car le contentieux demeure. [...] Et d’autre part, le mouvement lycéen, s’il n’a pu trouver un souffle supplémentaire, garde une capacité de mobilisation, de pression importante et potentiellement déstabilisante. D’autant que se forment, et s’apprêtent à déferler, les deux autres vagues sociales de la semaine. Inquiétantes, elles aussi, pour le gouvernement. Celle qui concerne la recherche publique, et qui s’exprime aujourd’hui dans les rues, rappelle certainement de mauvais souvenirs à Matignon. [...] Mais c’est bien sûr, la troisième vague en formation, celle que l’on attend demain, qui sera l’évènement test de la situation politique et sociale. [...] »

Vient alors ce qui devrait préoccuper le gouvernement car cela préoccupe Pierre Le Marc
(inutile de commenter : il suffit de souligner en gras) :

«  Quelles conséquences peut avoir ce mouvement à l’approche du référendum ? Première observation : on reste, a priori, très en deçà de la mobilisation sociale déstabilisatrice dont les références restent 1968, et plus modestement 1995. Deuxième observation : la tentation d’un détournement de cette contestation au service du « Non » existe certainement chez une partie, au moins, des promoteurs du mouvement. Et c’est un sujet d’inquiétude pour le gouvernement. Mais pas seulement pour lui. Et c’est sans doute ce qui limite le risque d’instrumentalisation politique de cette contestation multiforme. Elle aurait, en effet, en terme d’efficacité pour le mouvement, le double inconvénient de dédouaner le gouvernement de ses responsabilités en les rejetant sur l’Europe, et à coup sûr, de briser l’unité syndicale. Le risque n’est donc, ni celui du grand chambardement, ni celui de la politisation anti-européenne du mouvement, mais plutôt celui de la persistance d’un climat de désarroi social en cas de non réponse du gouvernement. Désarroi générateur de vote sanction ou d’abstention. ».

« Désarroi social » : une expression qui mérite de faire son entrée dans notre « Lexique pour temps de grèves et de manifestation ». « Désarroi générateur » n’est pas mal non plus, pour dire qu’on en redoute les effets sur le plan électoral. D’où ce conseil avisé au gouvernement : « [...] il faudra qu’il émette des signes d’écoute plus convaincants et qu’il redonne de nouvelles perspectives aux salariés pour sortir le référendum de la « zone grise » dans laquelle il est entré. »

Après : Quelques éditorialistes (toujours aussi bien...) inspirés

- Dans Ouest France , ce vendredi 11 mars, Paul Burel officie sous le titre : « Des signaux attendus du gouvernement » et en appel à sa sagesse. Extraits :

« Le “Je vous écoute mais je ne vous entends pas” n’est plus de mise. Par son ampleur et sa diversité, la lame de fond des manifestations de ce jeudi dessine une nouvelle donne qui oblige le gouvernement à bouger. Il n’est plus possible de temporiser ou de recourir à des faux-semblants. Autour d’un point central très consensuel - le pouvoir d’achat - trois éléments plaident pour un changement de cap social. Trois noyaux durs qui ne sont pas solubles par la seule communication. Primo : la déferlante sociale, contrairement aux espoirs de Matignon, n’est pas sur le reflux. Au contraire. Elle se renforce. [...] Secundo : le mouvement s’élargit de façon significative - plus que symbolique - au secteur privé. [...] Tertio : la greffe sur le terrain politique s’accélère, avec la gauche qui veut se ressourcer au social. Avec, aussi, le cartel des anti-européens qui font flèche de tout bois - de toute démagogie aussi - pour miner le référendum du 29 ma i. »

On pressent que l’appel pathétique lancé au gouvernement trouve dans ce dernier motif (exposé avec tact !) sa principale justification :

« Jean-Pierre Raffarin a apparemment reçu le message. [...] Le chef du gouvernement l’aurait donc compris. Le temps n’est plus de son côté. Le dos au mur du référendum, il lui appartient de passer aux actes, sans céder aux vieilles lunes d’une politique salariale dictée par l’État. Dépassée, du passé. Entre le trop et le trop peu, le gouvernement doit dégager la voie d’un compromis à l’enseigne des trois “r” : rapide, réaliste, raisonnable. Rapide pour éliminer avant le référendum tout corps “étranger”. Raisonnable pour ne pas se laisser emporter par les impatiences et les surenchères syndicales. Réaliste pour ne pas plomber le budget national et alourdir un peu l’énorme boulet de près de 1 100 milliards de déficits publics. » Et l’éditorialiste d’apporter, pour conclure, son soutien à Jean-Louis Borloo pour des négociations salariales par branche.

Quel est donc le motif de la soudaine compassion de certains éditorialistes pour les salariés ? La crainte que le « non » l’emporte lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen. Le mépris social est mis en sourdine. Mais pas parout (c’est ça le pluralisme !) comme on va le voir.

- Dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace du vendredi 11 mars plusieurs articles sont consacrés aux grèves et manifestations. Un premier article, élégamment intitulé « Une vague déferlante », enregistre le succès du mouvement : il a mobilisé « 570 000 personnes selon la police, 1 040 000 selon les syndicats » qui « ont déferlé à travers tout le pays.  » En dépit de ce vocabulaire maritime qui, après le raz-de-marée en Asie, résonne étrangement, rien de saillant à signaler. Quelques aspects sont mis en évidence que résument les intertitres : « Une réunion pour les fonctionnaires » ; « Le PS en retrait ». Classique, si l’on ose dire...

Il en va de même du deuxième article qui explique que les manifestants étaient « près de 6 000 personnes dans les rues alsaciennes », ou que la journée a été « dense dans la métallurgie » alsacienne. Vient enfin le rituel couplet sur la grève dans le secteur public, et ses conséquences pour les usagers : « Les services publics ont tourné au ralenti », titre un article, tandis que « les transports [ont été] perturbés », en annonce un autre. Rien de bouleversant...

Ce serait sans compter avec l’éditorial d’Olivier Picard. Son titre vaut déjà programme : « Le consensus de la peur ». C’est parti : « “La France a peur...” Cette formule utilisée malencontreusement par un présentateur du 20 Heures, il y a trente ans, pourrait pourtant s’appliquer pour décrire l’atmosphère qui a enveloppé la journée de grèves et de manifestations dans toute la France. Comment expliquer autrement une mobilisation syndicale réussie, qui est parvenue à faire descendre dans la rue entre 600 000 et un million de personnes ? » Bref : les grévistes, manifestants, salariés, etc., ne sont que des lâches ou des poltrons, incapables de goûter le bonheur présent.

« Ce succès, à l’ampleur inattendue, apparaît comme le produit biscornu mais volumineux de toutes les craintes accumulées par les Français . Une addition bizarre, pas très cohérente, qui échappe à tous les calculs pour obéir aux tripes . » Après avoir, dans un éditorial précédent, étalé son mépris pour des électeurs inaccessibles à la raison [2], Olivier Picard poursuit sont travail de psychologue social et de pédagogue citoyen en mettant sur le compte de passions incontrôlées une mobilisation et des revendications réfléchies.

Il poursuit : « Peur de l’érosion du pouvoir d’achat, peur d’une remise en question insidieuse des 35 heures, peur de la dégradation du marché de l’emploi, mais aussi, au-delà de ces inquiétudes classiques, peur de l’Europe élargie, peur de la Turquie, peur de l’échec scolaire, peur du déclin du service public, peur d’une détérioration des acquis sociaux, peur des délocalisations, peur de la mondialisation, peur du lendemain... Bien sûr, ces angoisses ne figuraient pas toutes sur les banderoles des cortèges, mais elles étaient dans toutes les têtes avec pour exutoire l’expression d’un ras-le-bol anarchique, finalement peu ciblé  » Quand on vous dit que ces gens sont irrationnels !

Olivier Picard a beau jeu ensuite de stigmatiser, pour la galerie, la fermeté du gouvernement, qui «  veut bien écouter mais ne cédera pas », ou le manque de finesse politique « d’un pouvoir sans doute plus ébranlé qu’il ne le pense par son double échec électoral de 2004 dont il paie aujourd’hui quelques arriérés », l’essentiel a été dit : les salariés sont des trouillards ! Ils réagissent avec leurs tripes. Olivier Picard, lui, a eu recours à sa tête...

A suivre...

Henri Maler
(avec Stanislas)

 
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Notes

[1Le même, le mardi 8 mars, titrait ainsi sa chronique : « Les délocalisations ça a du bon... mais chut ». S’appuyant sur un rapport de la commission européenne, notre audacieux livrait ainsi le diagnostic : « Dans une économie ouverte, les entreprises n’ont pas d’autres moyens de rester compétitives. Et mieux vaut une entreprise partiellement délocalisée mais prospère qu’une entreprise qui ferme pour n’avoir pas évolué. A charge pour l’Europe de créer les emplois à valeur ajoutée ou les emplois de service qui compenseront la perte des emplois industriels les moins qualifiés. Tout ça paraît du bon sens. » Et comme les délocalisations ne représenteraient « 7% des emplois supprimés seulement », pas de quoi s’affoler ! Pourtant, « Jean-Pierre Raffarin est depuis allé expliquer à Bruxelles qu’il fallait au moins jusqu’au référendum français éviter les mots qui font peur. Ce que Jacques Chirac a traduit à sa façon plus martiale en interpellant le président Barroso : il faut que tu les tiennes tes mecs. Il aurait pu ajouter. Et aussi tes nanas. » On appréciera la pointe finale ! Et l’absence totale du point de vue des salariés concernés...

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