Observatoire des media

ACRIMED

Divertissements de fin de semaine, par la rédaction de France 2

par Benoît Vernière, Henri Maler,

Le 13 heures de France 2 se prolonge désormais, chaque samedi et chaque dimanche, par « 13.15 », un «  magazine de la rédaction de France 2 au ton dynamique et décalé sur l’actualité, l’air du temps et la politique » (selon le site de la chaîne[lien périmé,septembre 2013]).

On l’a déjà compris : que l’actualité soit sombre ou radieuse, tout doit être mis en œuvre pour égayer la fin de semaine du téléspectateur au repos. Des reportages (courts), des chroniques (brèves), un portait (rapide) et, pour fureter dans ce bric-à-brac, l’invité, en charge du commentaire de l’actualité répond aux questions du présentateur : Laurent Delahousse. Des entretiens qui consacrent le mélange de divertissement et de politique dépolitisée qui barbouille ce magazine....

... Comme permet de le vérifier un échantillon de quatre émissions, avec pour invités Xavier Bertrand (22 juin 2008), Olivier Besancenot (7 septembre) Vincent Peillon (14 septembre) et Jean-Louis Borloo (21 septembre).

À la façon de Jean-Pierre Pernaut, interrogeant les candidat à l’élection présidentielle de 2007 « au-delà de la politique » [1], Laurent Delahousse s’intéresse et intéresse les téléspectateurs à la vie personnelle de ses invités, leurs goûts et leurs états d’âme.

Des fragments d’autobiographie

Ainsi, avec Xavier Bertrand, ce hors-d’œuvre :

- « Vous arrivez de temps en temps à vous arrêter, même le dimanche ou pas ? »
- « En tout cas vous avez une qualité, en tout cas il paraît que c’en est une, c’est dormir peu pour travailler plus, c’est ça vous n’avez besoin que de quatre heures ? »
- « Le réveil, à six heures zéro une, c’est ça ? Pourquoi ? »

Ou encore avec Olivier Besancenot, cette entrée en matière :
- « On va juste commencer par la première question d’actualité : est-ce que vous avez regardé le match de football hier soir ? »
- « Vous êtes fan je crois ? »
- « Trois buts à un face à l’Autriche, c’est dur ? »
- « On maintient Raymond Domenech ? Vous faites partie des soixante millions de sélectionneurs français ou bien vous restez assez raisonnable là-dessus ? »

Et enfin avec Vincent Peillon, cette question qui permet de prendre de la hauteur : « On a parlé il y a un instant de la visite du pape Benoît XVI, vous êtes croyant ? »

La curiosité de Laurent Delahousse vise particulièrement les ressorts psychologiques et les secrets de fabrication de l’engagement politique de chacun de ses invités et les implications de ceux-ci sur leur vie quotidienne et familiale et sur leurs émotions personnelles.

Ainsi, avec Xavier Bertrand :
- « Votre famille, elle subit votre agenda. Vous vous rappelez en 2006, vous étiez sur le quai de la gare pour partir en vacances et qu’on vous a appelé pour le Chinkungunia ? »
- « C’est important ce réseau quand on construit un parcours politique…et Nicolas Sarkozy l’a démontré, c’est comme ça qu’il agit. Vous suivez un peu son exemple ? »

Ou encore, avec Olivier Besancenot :
- « Vos parents ont longtemps ignoré que vous étiez un membre éminent de la LCR, c’est une légende ou pas ? On fait une petite interview « légende du révolutionnaire Besancenot »... Ils l’ont ignoré pendant longtemps ou pas ? »
- « Et c’est vrai qu’ils ont appris à quelques jours de l’élection présidentielle que vous alliez être candidat, avant que ça paraisse dans la presse ? C’est vrai ça ? »
- « Comment ça se passe ? Sincèrement on se pose la question. On se dit je vais devenir militant, c’est moi qui vais prendre le porte-voix ?.... »

Enfin, avec Vincent Peillon (en référence à un reportage qui se termine par la remise au responsable du PS d’une coupe par son fils le soir où il perd son siège de député lors des législatives de 2007) :
- « Alors, il y a parfois de fortes émotions en politique, on l’a vu, là, à l’instant. C’est important pour vous ce parcours politique ? C’est quelque chose que vous avez en vous ?  ».

Bien évidemment, se tailler un destin n’est pas exempt de passages douloureux, de défaites et nos Rastignac peuvent désirer reprendre une vie « normale ».

Ainsi, Laurent Delahousse demande à Vincent Peillon :
- « Cela veut dire, Vincent Peillon, que le soir d’une défaite comme celle de Ségolène Royal, quand on rentre chez soi, dans sa voiture, on a une vraie douleur , une blessure, une émotion ? Et puis on a peut-être envie de se dire : “allez maintenant, je vais passer à autre chose” ? »

Avec Jean-Louis Borloo, Laurent Delahousse devient lyrique :
- « Alors effectivement, en politique, quand on vit une semaine comme ça, un peu agitée, qu’on défend des idées, des valeurs, nouvelles pour vous puisque vous avez découvert l’écologie depuis quelque temps, c’est devenu votre étendard, est-ce qu’on n’a pas envie de jeter l’éponge, de se dire pfou, quand on se prend des coups ? »

Ce journalisme de confessionnal, qui affecte de pénétrer dans l’âme des invités, bâtit des personnages aussi typés que ceux d’une série télévisée. De quoi distraire les téléspectateurs …

Olivier Besancenot ? Un révolutionnaire dont on prétend défaire les légendes :
- « On fait une petite interview “légende du révolutionnaire Besancenot” ».
- « Autre légende, on chantait l’internationale chez vous ? Tous les jours ? »
- « Autre légende, votre premier appel à la grève, ça s’est fait sous un préau avec un porte-voix piqué à la CGT ? »

Xavier Bertrand ? Un ministre proche du peuple dont il est issu… à mille lieux des élites traditionnelles :

- « La famille, c’est important, Saint Quentin aussi. C’est indispensable de retourner aux sources ? »
- « Finalement, l’ENA ce n’est pas un passage obligé, ils sont fiers de vous les habitants de Flaville-Martel, c’est là où était votre agence d’assurance ? »
- « J’ai lu que vous étiez fan d’une certaine culture populaire et même que le qualificatif de plouc c’était plutôt un compliment pour vous. »
- « Allez on continue la culture populaire : “Intervilles”. C’est passé, l’équipe de Saint Quentin ? »
- « On se quitte avec la culture populaire, encore une fois. L’élection de Miss France. Vous connaissez bien Geneviève de Fontenay, vous avez essayé de la convertir au libéralisme ? Apparemment c’est pas son truc ? Vous les connaissez toutes, les Miss France ? »

Cette question, en apothéose, achève l’entretien.

Des bribes de politique

Certes, quelques questions politiques sont abordées mais de façon très rapide et à grand renfort de poncifs « dans l’air du temps »… des journalistes.

Règle n°1 : À la discussion des idées et des projets, préférer les questions sur les ressorts et les dessous des compétitions politiques.

À Xavier Bertrand : « pense-t-il à la présidentielle de 2017, même pas en se rasant ? ». À Olivier Besancenot « vote-t-il Mac Cain ou Obama » ? À Vincent Peillon : pourquoi « n’est-il pas à la tête du Parti Socialiste aujourd’hui ? ».

Si l’invité parvient à glisser quelques arguments, il est déjà temps de passer à la question suivante. Ainsi, quand Jean Louis Borloo tente de s’expliquer sur sa conversion au développement durable et sur les enjeux du Grenelle de l’Environnement, Laurent Delahousse renvoie la suite à un plus tard qui ne viendra jamais : « On va revenir sur tous ces points. Cette semaine c’est quoi ? C’est une semaine de malentendus ? De manque de communication ? » [à propos des annonces concernant différents bonus-malus].

Règle n°2 : Sous couvert de poser les questions que « tout-le-monde » ou « on » se pose », objecter aux invités des stéréotypes. Deux exemples.

- L’extrême-gauche ? Extrémiste, on s’en doute…

… Et d’abord « populiste. À Xavier Bertrand, dont il a flatté le goût de « la culture populaire », Laurent Delahousse demande s’il a participé à l’émission « Les Grosses Têtes » sur RTL « pour s’ouvrir à son public ou vers ses électeurs ».

Autre jour, autre invité. Quand le même journaliste interroge Olivier Besancenot, c’est pour lui demander, non pas s’il « s’ouvre à son public », mais s’il n’est pas populiste : « …Quand on dit populiste, ça vous dérange ça aussi ? Vous avez fait “Les Grosses Têtes”, certains plateaux de télévision qu’on vous a reproché parfois. C’est utile pour la cause de faire toutes ces émissions de télévision. “Les Grosses Têtes”, c’est la place pour un représentant, enfin je ne sais pas… ».

Du « populisme » d’ extrême-gauche, au populisme d’extrême-droite, il n’y a forcément qu’un pas que Laurent Delahousse s’empresse de franchir, en s’abritant derrière une question, désormais rituelle. Il demande donc à Olivier Besancenot si on ne peut pas considérer qu’il « est l’allié objectif de Nicolas Sarkozy aujourd’hui comme Jean Marie Le Pen auprès de François Mitterrand. » Et de poursuivre : « Quand on regarde les faits concrètement plus vous montez plus vous affaiblissez le PS ». Et alors ?

Extrémiste, donc irréaliste et irresponsable. Olivier Besancenot rappelle-t-il son opposition à l’envoi puis à la présence de troupes françaises en Afghanistan ? Laurent Delahousse l’interpelle en lui posant cette question toute en finesse : « Ça veut dire qu’on laisse les femmes au Moyen Age, on laisse ces femmes voilées et le terrorisme se développer ? »

- Le Parti socialiste ? Archaïque, forcément.

… Et incapable de se réformer. Aussi, lorsqu’il reçoit Vincent Peillon le 21 septembre, l’animateur de France 2 pose la question-type, en vogue dans la plupart des médias : « Pourquoi faut-il autant de temps au Parti Socialiste ? Cette vieille maison n’arrive pas à se réformer ? ». Revenant sur l’Université d’été de La Rochelle qu’un reportage a exclusivement présenté comme le théâtre des divisions au sein du PS, cette question nuancée en forme d’aveu : « ça veut dire que vous comprenez qu’on est en face, pour le grand public, pour les journalistes, d’un suicide collectif, carrément ».

Variante. Jean-François Kahn (en sa qualité de futur candidat du Modem aux élections européennes et non comme éditorialiste) vient d’interpeller Vincent Peillon. « Qu’est-ce que tu fais encore dans ce parti-là ? ». Vient alors le tour de l’animateur de France 2 : « Pourquoi elle [Ségolène Royal] ne quitte pas le Parti Socialiste ? Créer un mouvement, on voit qu’elle est une passerelle entre les uns et les autres… »

Un magazine « innovant »

Ainsi, quand Laurent Delahousse reçoit des responsables politiques c’est pour les interroger en adoptant les modes de questionnement expérimentés dans les talk shows et les entretiens des émissions de divertissement. L’impertinence de questions dénuées de pertinence (façon Thierry Ardisson), c’est ce que l’on appelle à France 2 un « ton décalé ». Les questions sont posées (façon Marc-Olivier Fogiel) au rythme d’un crépitement de mitrailleuse qui laisse à peine à l’invité de temps de répondre : c’est ce qu’on appelle à France 2 un « ton dynamique ».

D’autant plus « dynamique » que l’actualité est débitée en fragments et que leur juxtaposition permet, du coq à l’âne, d’enchaîner tout avec n’importe quoi. Ainsi lors de l’émission du 22 juin (en présence de Xavier Bertrand), le « dynamisme » permet de passer sans transition de l’interdiction de fumer dans les lieux publics au goût de l’invité pour les SMS. Ou encore, lors de l’émission du 21 septembre de glisser des propos de Jean-Marie Bigard sur le 11 septembre à une discussion générale sur Internet.

Les questions les plus importantes et les questions les plus futiles bénéficient du même traitement. Leur nombre est tel que la plupart d’entre elles ne peuvent faire l’objet d’aucune réponse sensée. Lors de l’émission du 14 septembre par exemple, une quinzaine de sujets ont été abordés durant l’entretien, chacun d’entre eux étant « traité » en une minute environ. L’insignifiance et le nombre des questions posées sont tels qu’il faut à l’invité une grande habileté pour tenter de donner un minimum de densité à ses réponses.

Les autres « rubriques » de ce magazine sont à l’unisson.

Ainsi la chronique intitulée « Les indiscrétions de la semaine » prétend lever le voile sur les dessous de l’actualité politique qui, sans l’aide de la rédaction de France 2, resteraient dissimulés, voire inaccessibles aux citoyens ordinaires. C’est une surprise, la plupart des sujets (des « brèves » de 20 secondes) ne font que relater quelques faits et gestes de Nicolas Sarkozy : comment il s’est fâché après l’occupation de la villa corse de Christian Clavier, ses propos au sujet d’Olivier Besancenot (le 14 septembre), comment il veut supprimer le secrétariat d’état aux droits de l’homme (21 septembre 2008), ses faits et gestes lors de son escapade à New York, la nouvelle réunion de ses favoris : le G2 après le G7 des 7 ministres favoris (28 septembre 2008).

Les reportages « au ton dynamique et décalé » prolongent cette vision de la politique [2]. Parle-t-on d’une rencontre de l’UMP, ce n’est pas pour évoquer ce qu’on a pu y entendre sur le fond, mais pour souligner comment a été mise en scène l’unité revendiquée par cette formation. Par opposition aux divisions affichées lors de l’Université d’été du PS dont les débats sont purement et simplement ignorés (voir ici même : « Universités d’été : “Cachez ces débats que nous ne voulons pas entendre” »).

Cette version politicienne, quand elle n’est pas anecdotique, de la vie politique va de pair avec un désintérêt presque complet pour les questions sociales. Ainsi, lors de l’émission du 14 septembre, la grève de la poste a été évoquée durant une minute au cours de l’interview (soit la durée consacrée à la défaite de l’équipe de France de football). Et les chroniques de cette émission ont traité de la venue du Dalaï Lama, des voyages de Nicolas Sarkozy, du congrès du Parti Socialiste. De même, lors de l’émission du 21 septembre, les chroniques ont évoqué la venue du Pape en France, le Front national et le congrès de l’UMP, tandis que les questions les moins anecdotiques de Laurent Delahousse ont porté sur le Parti socialiste (et son fonctionnement), l’UMP, la visite du pape et internet ! À croire qu’en fin de semaine, il vaut mieux ne pas ennuyer les téléspectateurs avec les questions sociales qui préoccupent nombre d’entre eux.

Jean-Pierre Pernaut n’a qu’à bien se tenir : au journalisme du terroir, France 2 oppose le journalisme de l’air du temps, « branché ».

Benoît Vernière et Henri Maler
- Avec l’aide de Denis pour les transcriptions.

 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[2D’une durée de 3 minutes environ. Lors des émissions mentionnées dans cet article : la voix des hommes politiques (22 juin 2008), l’Université d’été du Parti socialiste (7 septembre), la venue du pape en France, la laïcité (14 septembre), le déclin du Front National (21 septembre).

Pseudo-journalisme politique au Parisien : ça va durer encore longtemps ?

Personnalisation partout, politique nulle part.

Ces médias qui ont besoin de notre soutien : le site d’informations Basta !

« Pour une information indépendante, sans publicités ni algorithmes. »