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ACRIMED

Des candidats à l’élection présidentielle répondent à Acrimed (2) : sur l’avenir de TF1

Nous avons posé aux candidats à l’élection présidentielle trois séries de questions sur les médias (parmi d’autres possibles). Association qui s’est toujours réclamée d’une « gauche de gauche », nous nous sommes adressés aux candidat-e-s que l’on peut classer traditionnellement à gauche : François Hollande, Eva Joly, Jean-Luc Mélenchon, Philippe Poutou – Nathalie Arthaud ne nous ayant pas (encore ?) répondu. Il nous a cependant semblé utile de solliciter également les réponses de François Bayrou qui, en 2007, fut le seul à soulever la question des médias dans les médias.

Nos premières questions portaient sur les groupes privés dépendant de marchés publics, et, plus généralement, sur les concentrations. Voir : « Des candidats à l’élection présidentielle répondent à Acrimed (1)

Voici la deuxième série de questions et de réponses

II. Sur l’avenir de TF1

Alors que le groupe Bouygues n’a pas respecté les engagements pris lors de la privatisation de TF1, il a bénéficié d’une reconduction de la concession jusqu’en 2022. Envisagez-vous de revenir non seulement sur cette concession, mais aussi sur sa date d’expiration ? Envisagez-vous de revenir sur la privatisation de TF1 ? Selon quelles modalités ?

Les réponses, suivies de quelques remarques (modérément) critiques.

1. Les réponses [1]

- François Bayrou (Modem)

Dans cette affaire, nous allons de reconduction simplifiée en reconduction simplifiée, principe de renouvellement et appel à candidatures ayant été à chaque fois écartés par des dispositifs législatifs « allégés » puisque l’autorisation est reconduite par le CSA « hors appel à candidature », expression qui se passe de tout commentaire superflu.

Je me suis plusieurs fois exprimé pour dire que cette méthode ne me paraissait pas très conforme aux principes qu’un gouvernement républicain devrait défendre.

Pour ce qui concerne la nationalisation de TF1, le dossier ne risque pas d’être à l’ordre du jour. Pour une raison toute simple : l’état de nos finances publiques ne nous le permet pas. En revanche il faudra tout à la fois durcir et rendre plus transparentes les conditions de reconduction par le CSA dont je souhaite d’ailleurs que ses membres soient désignés de manière plus démocratique.

- François Hollande (Parti socialiste)

Pour des raisons juridiques et financières, il parait difficilement envisageable de revenir sur la privatisation de TF1 et sur la durée de la concession qui lui a été octroyée.

En revanche, je veillerai à ce que les engagements souscrits par les chaînes privées en faveur de la création, non seulement soient respectés, mais aussi renégociés car ils sont à mes yeux insuffisants. A cet effet, les pouvoirs de sanction du CSA devront être renforcés.

- Eva Joly (Europe Écologie-Les Verts)

Oui j’envisage donc de revenir sur cette concession de TF1 au profit du groupe Bouygues, dont le numéro un Martin Bouygues est, on le sait, très proche de l’actuel président. On ne peut admettre ce mélange des genres de l’appropriation par un des géants mondiaux du BTP de la principale chaine audiovisuelle française, qui a parfois entrainé des aberrations. Je pense par exemple à une interview flagorneuse du défunt dictateur turkmène Separmourad Nyazov sur TF1 alors qu’il était boycotté par l’ensemble de la communauté internationale au prétexte que Bouygues était en affaires avec lui. Cela se passait en 1996 mais ça n’a pas beaucoup changé depuis. Quand, il y a quelques semaines, le Canard Enchaîné a dévoilé certains soupçons d’arrangements illégaux de cadres de Bouygues au sujet de l’appel d’offres sur la construction du futur « Pentagone » à la française, TF1 ne s’est pas vraiment fait le relai de cette information pourtant essentiel pour l’intérêt général, puisqu’il s’agit de dizaines de milliards d’euros d’argent public. Ce n’est donc pas tant de revenir sur la privatisation de TF1 que de garantir une gestion transparente, saine et en adéquation avec la liberté de la presse, c’est à dire en empêchant que des intérêts économiques ou financiers puissent venir entraver le travail des journalistes et l’information des citoyens. Un nouvel appel d’offre devrait donc être lancé pour TF1, en lien avec bien entendu l’ensemble des journalistes et des professionnels de la chaine qui sont bien souvent les premiers à souffrir de cette image de soumission aux puissances de l’argent.

- Jean-Luc Mélenchon (Front de Gauche)

TF1 bénéficie d’une concession ; or elle ne respecte pas le cahier des charges. Au-delà se pose la question de la légitimité de l’octroi de la première chaîne à un groupe privé. La privatisation de cette chaîne a été un bradage d’un bien public sans aucune conséquence positive pour le paysage audiovisuel français. Il faut donc envisager la réintégration de TF1 dans le service public.

- Philippe Poutou (NPA)

Le NPA propose une mesure simple, devant être mise en œuvre immédiatement, qui consistera dans la renationalisation de TF1, dont la privatisation avait été obtenue par la droite revancharde en 1987. La première chaîne sera donc réintégrée au service public de l’audiovisuel que le NPA propose de refonder radicalement (voir plus bas). Bien que le groupe Bouygues ne se soit à aucun moment soucié de respecter le cahier des charges fixé alors, la concession/privatisation n’a jamais été remise en cause (ni par la droite ni par le PS). Au contraire, elle a été renouvelée jusqu’en 2022 sans débat. La renationalisation n’est donc qu’une mesure de justice. Par ailleurs, nous rappelons que le NPA refuse que l’entreprise Bouygues, groupe bénéficiaire de commandes publiques, détienne un média, quel qu’il soit. Cette déprivatisation permettra aussi de supprimer la concurrence faussée qu’exerce la chaîne de Bouygues à l’égard de la télévision publique, et qui – du point de vue des contenus proposés – tire cette dernière vers le bas.

2. Résumé (modérément) critique

Que retenir, quand les candidats ne répondent pas à côté des questions ?

François Bayrou n’envisage pas de renationalisation de TFI parce que, dit-il, « l’état de nos finances publiques ne nous le permet pas ». Mais, indique-t-il, « il faudra tout à la fois durcir et rendre plus transparentes les conditions de reconduction par le CSA », dont il « souhaite d’ailleurs que ses membres soient désignés de manière plus démocratique ».

François Hollande n’envisage pas non plus de renationalisation : « Pour des raisons juridiques et financières, il parait difficilement envisageable de revenir sur la privatisation de TF1 et sur la durée de la concession qui lui a été octroyée. »

Eva Joly « envisage […] de revenir sur cette concession de TF1 au profit du groupe Bouygues » et indique « Un nouvel appel d’offre devrait donc être lancé pour TF1, en lien avec bien entendu l’ensemble des journalistes et des professionnels de la chaine qui sont bien souvent les premiers à souffrir de cette image de soumission aux puissances de l’argent. » Aucune date n’étant précisée, on est droit de penser que cet appel d’offre n’aura lieu qu’en 2022, date d’expiration de la concession.

Jean-Luc Mélenchon et Philippe Poutou, en revanche, se prononcent pour « la réintégration de TF1 dans le service public », selon l’expression du premier, pour la « renationalisation de TF1 », selon l’expression du second, qui précise qu’elle devra « être mise en œuvre immédiatement ».

La formulation de Jean-Luc Mélenchon suggère des réserves sur l’éventualité d’une renationalisation ou, du moins sur sa forme. Question à laquelle Philippe Poutou ne répond pas.

***

Suffit-il de mieux contrôler la concession de TF1 au groupe Bouygues et de s’en remettre à un nouvel appel d’offres en fin de concession en 2022 ? Suffit-il d’invoquer des difficultés juridiques et financières et, ce faisant d’entériner le statu quo jusqu’à cette date, sans combat, ni projet à moyen terme de déprivatisation de TF1 ? On peut, pour le moins, en douter…

En revanche, la « réintégration de TF1 dans le service public » n’implique-t-elle pas un retour dans le secteur public – c’est-à-dire, sous une forme ou une autre, une nationalisation ? Mais quelle forme ? Une nationalisation est-elle condamnée à virer, comme ce fut souvent le cas, à l’appropriation bureaucratique ? Enfin, défendre de tels projets, plutôt que d’y renoncer d’emblée en invoquant les difficultés juridiques et financières comme le font d’autres candidats, justifie-t-il de rester silencieux sur les moyens de surmonter ces dernières ? Sur toutes ces questions le débat reste ouvert…

 
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Notes

[1Les réponses sont présentées comme celles des candidats eux-mêmes, bien qu’elles émanent souvent de leurs représentants ou de leur formation politique et soient parfois formulées par leurs auteurs dans un style impersonnel avec le souci d’éviter une excessive… personnalisation.

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