Observatoire des media

ACRIMED

Clash en direct sur France Culture

par Patrick Champagne,

L’émission quotidienne Les Matins de France Culture reçoit chaque jour de la semaine entre 7h40 et 9h une personnalité politique, intellectuelle ou culturelle. Elle fut animée pendant longtemps par Jean Lebrun - toujours sur France culture mais qui fait le malin désormais dans l’émission Travaux publics tous les jours entre 18h30 et 19h30 - puis un temps par Pierre Assouline avant de l’être jusqu’en juillet 2006 par Nicolas Demorand passé à France Inter en septembre dernier. Le journaliste-animateur actuel est Ali Baddou. Ce type d’émission suppose de la part de l’interviewer subtilité, modestie et compétence : un ensemble de qualités difficiles à réunir.

Lorsque l’auteur invité est « suffisant » et le journaliste « insuffisant » ou, si l’on préfère une formulation moins polémique, lorsque le journaliste se prend pour un auteur et lorsque l’auteur oublie qu’il est devant un journaliste, la rencontre risque de provoquer un mélange détonant qui peut faire apparaître le non-dit de cette relation singulière. C’est ce qui s’est produit le jeudi 7 décembre 2006 entre Ali Baddou et Jacques Attali (et que l’on peut écouter en cours d’article).

Jacques Attali était donc invité pour parler de son dernier livre Une brève histoire de l’avenir (Fayard). Après que celui-ci ait expliqué qu’il était utile de prévoir l’avenir pour essayer de le maîtriser (une proposition simple qui ne brille pas, au demeurant, par sa complexité), Ali Baddou, le journaliste-présentateur, pose une question qui s’appuie apparemment sur une citation du livre (ce qui est destiné en général à faire croire que le journaliste a lu le livre), mais qui va manifestement à contresens de ce que Attali tentait d’expliquer depuis plusieurs minutes.

Affrontements

L’échange tourne alors à l’affrontement :

- Ali Baddou : - Pourquoi écrivez-vous qu’il est absurde de prévoir l’avenir ? Je vous cite « car toutes les réflexions à son sujet ne sont en général que des élucubrations sur le présent ».
- Jacques Attali [étonné] : - Non, si vous relisez bien la phrase, ce n’est pas cela que j’ai dit.
- Ali Baddou [sûr de lui] : - Je la lis à la lettre même : « absurde de tenter de prévoir l’avenir car toutes les réflexions à son sujet ne sont en général que des élucubrations sur le présent ».
- Jacques Attali : - Non ! non !
- Ali Baddou [triomphant] : - C’est votre phrase, page 13 du livre.
- Jacques Attali [irrité] : - Non ! ce n’est pas ma phrase ! Ma phrase dit « certains pensent que... il est absurde de » et j’explique pourquoi ce n’est pas vrai. Donc, ne lisez pas un demi quart de phrase.
- Ali Baddou [insistant] : - « Certains pensent que... », vous venez de l’inventer, ce n’est pas dans le livre !
- Jacques Attali [de plus en plus énervé] : - Vous voulez me donner le livre s’il vous plaît ?
- Ali Baddou [un peu rigolard] : - Je vous le donne, houp la, voilà ! c’est page 13 de cette Brève histoire de l’avenir que vous publiez chez Fayard, Jacques Attali.
- Jacques Attali [avec force] : - « Entreprise absurde, dira-t-on ». « Dira-t-on », ça veut dire que certains disent que..., pas moi. J’explique pourquoi « certains pensent que... » et j’explique après pourquoi ce n’est pas tout à fait exact de dire cela car il existe des voies de l’avenir. Soyez gentil, quand on cite un texte, il faut le citer exactement.
- Ali Baddou [insistant] : - C’est ce que je faisais très précisément.
- Jacques Attali : - Non monsieur !
- Ali Baddou : - « Dira-t-on », vous l’avez inventé à l’instant, ce n’est pas présent dans le texte, dans la phrase.
- Jacques Attali [furieux] : - Monsieur, vous me traitez de menteur alors que ce « dira-t-on » se trouve exactement dans le texte...
- Ali Baddou [cherchant à conclure] : - En l’occurrence chacun, je l’espère, sait lire et donc on peut renvoyer tous les lecteurs et tous les auditeurs à la page 13 de ce livre...
- Jacques Attali [furieux] : - Monsieur je ne supporterai pas de me faire traiter de menteur en direct à une radio !
- Ali Baddou : - Jacques Attali, je ne vous traite pas de menteur...
- Jacques Attali : - Vous m’avez traité de menteur à l’instant. « Dira-t-on » se trouve dans le texte.

Quelques minutes plus tard un bref échange les oppose à nouveau :

- Jacques Attali : - ... Vos questions ne portent pour l’instant que sur les 10 premières pages...
- Ali Baddou [l’interrompant avec vigueur] : - On en est déjà à la page 13 !
- Jacques Attali : - J’espère que vous avez lu jusqu’au bout...

Et encore peu après :

- Jacques Attali [se voulant pédagogique] : - Si je vous dis que dans 5 secondes ou dans 10 secondes une pierre va tomber du ciel exactement là où vous êtes...
- Ali Baddou : - Je ne le souhaite pas ! C’est peut-être votre vœu ce matin parce que je vous ai énervé mais en l’occurrence épargnons-nous cette...
- Jacques Attali [rassurant] : - Non, non. Justement, en vous disant cela, j’espère que vous aurez l’intelligence de lever la tête, de regarder la pierre et de vous déplacer.

Nous en étions là quand...

Arbitrage

... Dans la dernière partie de l’émission consacrée en principe à un dialogue de l’invité avec les divers chroniqueurs qui interviennent aux Matins de France Culture, le professeur Olivier Duhamel, l’un des chroniqueurs attitrés des « Matins de France Culture », va s’aviser de jouer les pompiers de service et tenter, par un « arbitrage » du différend, de restaurer les apparences pour sauver en fait la réputation de l’émission.

Tel Salomon, notre professeur de droit, en mal de recherche d’un équilibre, va donc essayer de sauver la face du journaliste-présentateur par une argumentation qui tient plus de l’intervention d’un instituteur séparant des garnements turbulents qui se disputent dans une cour de récréation que d’une contribution à une échange raisonné d’arguments.

- Olivier Duhamel [prudemment] : - Je voudrais vous poser une question non pas pour relancer une polémique mais tenter d’arbitrer le petit conflit que vous avez eu dans la première partie de l’émission qui portait sur le fait qu’Ali Baddou voyait dans l’avant-propos de votre livre une mise en garde sur l’impossibilité de prévoir et que vous disiez que vous écriviez exactement l’inverse. Alors j’ai relu le texte avant de venir ici et je me suis aperçu, ce qui va peut-être vous fâcher l’un et l’autre, que vous avez tous les deux raison. Vous avez littéralement raison sur le « dit-on » qui ne figure pas à la page 13 mais à la page 12.
- Ali Baddou : - ...À la page 12 !
- Jacques Attali [confirmant] : - En introduction du paragraphe.
- Olivier Duhamel : - ... Du long développement, c’est plus qu’un paragraphe. Et vous avez raison l’un et l’autre sur le fond. C’est-à-dire raison, Ali Baddou, vous expliquez qu’il y a eu beaucoup de prévisions qui étaient faites depuis très très longtemps, qui n’avaient pas de sens, qui étaient erronées et pourquoi elles l’étaient. Et vous avez raison, vous aussi, parce que vous expliquez que malgré cela, en s’y prenant autrement, il est possible de prévoir. Est-ce que cet arbitrage conciliateur vous sied ?
- Jacques Attali : - Il me sied tout à fait dans la mesure où il reconnaît que mon texte n’est pas contradictoire avec ce que j’ai exprimé.

La réalité qu’il s’agit de masquer est banale : le journaliste n’a pas lu (ou mal lu) le livre de l’invité. Il avait sur ses fiches (ou sous les yeux) une citation du livre qu’il a compris de travers et qui, manifestement, n’était pas la « pensée » de l’auteur. D’où la question absurde qu’il pose à ce dernier. Mais au lieu de passer à une autre question lorsque l’auteur le reprend, le journaliste, qui croit pouvoir « se payer » en direct un « intello » (ce qui est, pour des raisons structurelles, dans la gibecière de nombre de journalistes), insiste sans voir qu’il va plus encore mettre en évidence ses propres insuffisances. Et l’auteur, au lieu de glisser sur cette maladresse, insiste à son tour, estimant sans doute que « sa pensée » est importante et mérite donc d’être mieux traitée par les journalistes qui méritent qu’on leur donne publiquement une leçon. Il va donc dénoncer leur légèreté et dire explicitement - ce que beaucoup savent mais ne disent pas - qu’ils ne lisent pas les livres qu’ils présentent. C’est ce que Jacques Attali ne manque pas, sitôt sorti du studio, de souligner sur son blog de L’Express [1]

 : Morceaux choisis de l’émission

Non-dit

Ce bref (et rare) incident entre un journaliste et un essayiste, en portant au jour l’implicite et le caché de la relation qui s’instaure ordinairement entre les journalistes et les intellectuels, devrait aider l’auditeur ou le téléspectateur à mieux décrypter ce qu’il voit et ce qu’il entend dans ces entretiens. Tous les auteurs qui passent dans une émission de télévision ou de radio savent que les journalistes qui les interrogent n’ont pas lu leurs livres en général (il y a fort heureusement des exceptions...), qu’ils les ont seulement distraitement parcourus, quand ils ne se sont pas contentés de lire la 4ème de couverture pour trouver les deux ou trois questions passe-partout qui permettront à l’auteur de dire, en réponse, quelque chose pour que le public ait envie de les lire. Souvent d’ailleurs, les journalistes s’accordent avec leurs invités sur les questions qu’ils feront semblant de leur poser.

Mais les journalistes-présentateurs qui ont une certaine prétention intellectuelle (c’est souvent le cas sur France Culture) mettent leur point d’honneur à faire croire qu’ils ont réellement lu les livres présentés et qu’ils ont des questions très pertinentes à poser à leurs auteurs. Ils peuvent alors recourir à des astuces, elles aussi bien connues, comme celle qui consiste à mettre des signets dans les livres présentés, à citer des phrases (souvent prises plus ou moins au hasard) pour faire croire au public sinon à l’auteur, en posant des questions précises, qu’ils ont lu attentivement le livre présenté. Certains journalistes, mieux lotis, peuvent même être aidés par des assistants qui lisent à leur place les ouvrages et leur font des fiches, ce qui leur permet d’intervenir largement et de produire l’illusion d’un débat entre l’invité et le journaliste.

Le plus souvent, cette relation artificielle reste dans le non-dit. Le journaliste a besoin des auteurs pour faire son émission mais il estime leur rendre service en les invitant à « son » émission et donc attend de leur part qu’ils collaborent et acceptent les contraintes propres aux médias. D’ailleurs, l’invité bien souvent ne manque pas de remercier, à la fin de l’émission, le journaliste qui l’a invité. Et durant l’entretien, les auteurs laissent patiemment le journaliste poser des questions parfois interminables qui ont pour seule fin de faire croire au public que le journaliste est à la hauteur de ses invités et qu’il est informé de ce dont il parle. Bref, qu’il est un intellectuel parmi les intellectuels. Même si les auteurs jugent les questions que le journaliste leur pose absurdes, stupides ou hors sujet, ils commencent en général leurs réponses par des expressions toutes faites telles que « vous avez tout à fait raison », « vous soulevez en effet un point important », « et j’irais même plus loin », « je vous remercie de cette question », etc. autant, en fait, de simples marques de politesse visant à manifester une considération largement diplomatique.

Ce qui fait problème, en réalité, c’est le dispositif même de ce type d’émission qui place le journaliste-présentateur dans une situation difficile étant donné la diversité des sujets abordés et l’impossibilité matérielle, pour celui-ci, de lire réellement et, plus encore, de comprendre les enjeux des livres qui sont censés être discutés quasiment chaque jour. Il faut être très modeste et très fort à la fois pour tenir une position aussi inconfortable de faire-valoir de l’invité qui se doit de ne pas apparaître comme telle. Durant les quinze jours précédents par exemple, les Matins de France Culture avaient reçu successivement un homme politique (Edouard Balladur), un journaliste (Laurent Joffrin), un sociologue (Louis Chauvel), un politologue (René Rémond), un philosophe (Yves Michaud), un économiste (Bernard Maris), un archéologue professeur au Collège de France (Jean Guilaine), etc. [2].

Il faudrait être réellement génial pour être capable de lire et de discuter en connaissance de cause les travaux de personnalités aussi différentes qui, de plus, appartiennent à des disciplines aussi diverses. Et si quelqu’un était capable d’une telle performance, nul doute qu’il serait ailleurs que sur une radio, fut-ce France Culture.

Véritable exception dans le paysage radiophonique, France Culture ne peut le demeurer, malgré toutes les dérives que nous dénonçons depuis 1999, qu’à la condition de confier des émissions à des médiateurs culturels qui, de semaine en semaine, voire de mois en mois (et non jour après jour), préparent des émissions en s’informant réellement de ce dont ils parlent (même s’il s’agit des ouvrages de Jacques Attali). Ce n’est manifestement pas le cas des « Matins de France Culture », sous-traités à des chroniqueurs et à un animateur qui se croient omniscients ou affectent de l’être [3].

Patrick Champagne

Précision (18-12-2006) : La « pensée » de Jacques Attali est d’une telle « complexité » qu’il est parfois difficile d’en suivre le cours ! Page 13 de son impérissable ouvrage, il écrit bien : « Absurde aussi de tenter de prévoir l’avenir, car toutes les réflexions à son sujet ne sont en général que des élucubrations sur le présent. » Mais cette phrase n’a de sens qu’en fonction de la page 12 où l’on peut lire en effet : « Entreprise absurde, dira-t-on. Tant d’événements, tant d’individus peuvent en inverser le cours ! ». Et de la page 12 à la page 13, Jacques Attali expose les arguments qu’il conteste. Ali Baddou a lu une phrase de la page 13 sans prendre en compte ce qui la précède : « Entreprise absurde, dira-t-on » ! Mais s’il vaut mieux avoir lu l’ouvrage de Jacques Attali quand on l’interroge, nul n’est obligé de lire le livre de Jacques Attali...

 
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Notes

[1« Souvent interrogé, par la presse écrite ou audiovisuelle, à propos de l’un ou l’autre de mes livres, mon réflexe est toujours de regarder l’exemplaire du livre posé devant l’interviewer. Si, comme ce fut encore le cas ce matin, le livre est neuf, sans aucune trace de son ouverture, c’est que le journaliste n’a même pas fait semblant de l’avoir lu. En général, les questions ne portent alors que sur la quatrième de couverture, ou sur les dix premières pages, ou sur l’air du temps. C’est malheureusement de plus en plus souvent le cas. J’encourage les spectateurs de ces émissions, lorsqu’elles sont télévisées, à se poser cette question, à regarder l’exemplaire eux aussi, à voir si des signets y sont glissés, si des pages sont cornées. J’encourage les auteurs à en faire autant et à le dire ouvertement à ceux qui les interrogent. La réciproque doit être vraie : l’autre jour, à Genève, une journaliste que je remerciais d’avoir si sérieusement lu mon livre avant de m’interroger, me répondit : " Je vous remercie de l’avoir écrit, car nous rencontrons de plus en plus d’auteurs qui non seulement n’ont pas écrit, mais n’ont même pas lu le livre qu’ils signent". »

[2On pourra, pour avoir une idée de cette diversité, se reporter au site de cette émission.

[3Lire, par exemple « France Culture, défendre sa différence » (25 septembre 1999).

« Grand entretien » d’Emmanuel Macron : misères de la sondologie

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