Observatoire des media

ACRIMED

Ces journalistes indésirables quand ils ne sont pas encartés

par Jacques-Olivier Teyssier,

La floraison de sites et de blogs qui, à des titres divers, se présentent comme des médias d’information soulève, une fois de plus, le problème de la démarcation entre un journalisme qui se présente comme professionnel parce qu’il est salarié et le journalisme de fait que pratiquent d’autres acteurs. De là cette question : le droit d’informer doit-il être réservé aux titulaires d’une carte de presse ?

Les mésaventures de Jacques-Olivier Teyssier, journaliste de formation et journaliste (encore) bénévole, illustrent les obstacles que rencontrent ceux qui veulent informer sans carte, surtout quand ils se montrent critiques à l’égard des institutions et des médias « traditionnels ». Nous publions ci-dessous son témoignage. La plupart des liens renvoient aux articles du site Web que Jacques-Olivier anime : Montpellier journal (Acrimed)

Pendant deux ans, tout allait bien. De 2005 à 2007, je [1] pouvais exercer ma fonction de journaliste à peu près librement. Bien sûr tout n’était pas rose : l’Accroche, le petit journal que nous avions lancé à Montpellier avec quelques collègues, ne se vendait qu’à quelques centaines d’exemplaires. Mais je recevais les communiqués de presse des différentes collectivités (mairie, agglo, région), je pouvais assister à leurs conférences de presse, siéger dans la tribune de presse pour suivre les conseils de ces institutions. Jamais on ne m’a demandé de présenter ma carte de presse. Heureusement car la mienne s’est périmée en mars 2006. Normal, je ne tirais pas de revenu de l’Accroche. Or, pour obtenir la carte de presse, il faut tirer 50% de ses revenus d’une activité dans une publication ou une agence de presse.

En juin 2007, l’Accroche s’arrête. En octobre 2008, le virus de l’information étant toujours actif, je lance Montpellier journal. Le web étant ce qu’il est, tout se fait très vite. Tellement vite qu’alors que j’en étais encore en train de peaufiner l’environnement technique et graphique de Montpellier journal, je décide d’ouvrir le site après avoir lu un article dans Montpellier plus, quotidien gratuit du groupe Midi Libre, qui m’avais stupéfié : l’auteur y reprenait la quasi intégralité d’un communiqué de presse de la mairie. Et ce, sans guillemet et sans citer la source.

A partir de là, tout change. Les réactions hostiles pleuvent. En particulier celles de l’ancien rédacteur en chef de Montpellier plus et aujourd’hui directeur délégué à Midi Libre, Didier Thomas-Radux. Ou celle de Jean-Jacques Sarciat qui va jusqu’à signaler à la responsable du service de presse de l’agglo, lors d’une conférence de presse, en me montrant du doigt : « Lui, il n’a pas de carte de presse. » Ce que j’ai interprété à l’époque comme : « Il faut le virer de là. » On a les arguments qu’on peut. A l’époque, même si je prends date auprès du Club de la presse, je considère tout ceci comme des épiphénomènes. Il s’en suit d’ailleurs une période relativement calme. Puis, petit à petit, la mécanique de l’exclusion se met en branle avec quelques ratés. A commencer par l’épisode surréaliste du conseil d’agglo où Georges Frêche s’interrompt en pleine session pour me demander de regagner la tribune de presse. Finalement arrivent les interdictions de conseil d’agglo et de conférences de presse dont je ne reçois, d’ailleurs plus les invitations. Motif officiel : je n’ai pas de carte de presse.

Je ne me laisse pas faire et publie sur Montpellier journal le récit de ces entraves et recueille les réactions de journalistes indépendants du pouvoir local. Puis, grâce à l’action d’Aurel, dessinateur de presse, qui faisait partie de l’aventure de l’Accroche, le Club de la presse décide de consulter ses membres. Et le Club, coincé entre ceux qui ne veulent pas que l’association me soutienne, et le courrier qu’adressent à ses administrateurs, plusieurs soutiens de poids, finit par publier deux communiqués destinés à ses membres où il est notamment écrit : « Ceux qui travaillent [à Montpellier journal] doivent pouvoir travailler sans entrave. » et « Le Club condamne donc cette entrave au travail de Jacques-Olivier Teyssier, lui apporte son soutien.  » Viendront ensuite un papier dans L’Agglorieuse (10/02), hebdomadaire local, une interview publiée sur Rue89 (17/02) et un article assez malveillant dans Le Monde (7/03) et bien entendu, rien dans la presse « installée » de Montpellier si ce n’est une brève dans La Gazette de Montpellier voulant me présenter comme un nombriliste qui aurait voulu être un « martyr ».

Voir les choses comme cet hebdomadaire - dont, au passage, le patron ne cache pas ses sympathies pour Georges Frêche, le président de l’agglo et de la région - évite d’aborder les vraies questions. Car derrière toute cette affaire il y a plusieurs sujets intéressants. A commencer par celui-ci : un journaliste se définit-il par la détention de la carte de presse ? Réponse d’Alain Rollat sur Montpellier journal : « La question de savoir si vous disposez ou non de la Carte d’identité des journalistes professionnels, qui n’est d’ailleurs pas exigée pour créer ou diriger un journal, ne saurait donc être l’alibi des frileux, des jaloux ou des médiocres qui ne vous aiment pas parce que votre irruption dans le paysage local met en évidence, par contraste, leurs insuffisances ou leurs connivences. » Ces « frileux, jaloux ou médiocres » refond leur apparition quelques semaines plus tard dans la bouche du directeur de la communication de la mairie de Montpellier qui justifie sa décision [2] : « Pour les conférences de presse, nous, ça nous pose un problème d’équilibre avec les autres qui, eux, se targuent d’avoir la carte de presse et des éditeurs qui ont pignon sur rue et qui veulent que ce cadre là soit le seul qui soit valable pour inviter qui que soit aux conférences de presse. » Interrogés, Philippe Palat, directeur de la rédaction de Midi Libre et Jean-Jacques Sarciat démentiront toute intervention auprès des collectivités. Je reste sceptique sur leur sincérité au moins sur celle de ce dernier.

Mais finalement, ce qu’il faut retenir de tout cela, c’est l’attitude des médias « traditionnels » qui plutôt de lutter sur le seul terrain qui en vaille la peine, à savoir celui de l’information, s’arcboutent sur leurs privilèges pour essayer de maintenir le plus longtemps possible un modèle qui s’effondre. Et tente de discréditer ceux qui leur font concurrence tout en évitant soigneusement de remettre en cause la qualité de l’information que produisent leurs journaux. C’est un peu ce que révèle l’article du Monde titré « Les blogs : info ou influence ? » (7/03) dans lequel Xavier Ternisien présente les blogueurs comme des « prescripteurs », des « commentateurs ». Et que dire du texte mis en exergue ? « Lorsqu’un blogueur arrive à une conférence de presse, la première chose qu’il fait est de se prendre en photo. » Le journaliste cite aussi le coordinateur du service de presse du PS qui affirme : « Nous avons pour habitude de demander la carte de presse, ou sinon de vérifier que le site ou le blog sont reconnus et ont une bonne réputation. »

Eh voilà ! « Reconnus et ont une bonne réputation. » Deuxième question fondamentale : qui pour juger cela ? Et comment le faire ? Des institutions ont-elles le droit de choisir qui elles invitent à leurs conférences de presse ou leurs événements ? En particulier des collectivités ou des services de l’Etat peuvent-ils en filtrer l’accès alors que c’est l’argent public qui finance ? Et si oui, sur quels critères ? Faut-il agir a priori ou attendre que les conférences de presse soient surpeuplées pour définir une règle ? Car à Montpellier, au moment où les interdictions sont tombées, on se montait rarement dessus. Sauf, bien sûr, quand Georges Frêche tente de corriger un de ses dérapages verbaux dont il a le secret ou qu’un nouveau préfet organise un petit déjeuner à son arrivée. C’est à dire dans 1% des cas, et encore.

Et même s’il devait y avoir une règle, doit-elle être prise unilatéralement par les services de communication et le cabinet de la tête de l’exécutif ? Ou bien débattue démocratiquement, au minimum, au sein des assemblées ? Mais finalement, ce qui dérange peut-être le plus le pouvoir politique et médiatique c’est que les sites ou les blogs, contrairement aux médias dominants, sont très souvent financièrement indépendants. Il est donc difficile de les soumettre et de faire en sorte qu’ils rentrent dans les plans de communications des collectivités. En particulier quand les élections approchent. A l’image, par exemple, de Midi Libre qui a récemment réalisé un quasi publi-reportage sur les TER en partenariat avec la région Languedoc-Roussillon.

Jacques-Olivier Teyssier

 
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Notes

[1Cet article est écrit à la première personne parce qu’il s’agit d’un témoignage. Mais qu’on ne s’y trompe pas : même si les faits dont il s’agit ici me concernent, ils dépassent largement mon cas personnel. Et c’est en ça qu’ils sont intéressants.

[2Lui aura au moins eu le courage de me communiquer sa décision directement et ne pas laisser le sale boulot à ses attachées de presse.

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