Observatoire des media

ACRIMED

Ce que les « revues » de la presse étrangère enseignent sur la presse française

par Grégory Rzepski,

Les grands quotidiens nationaux ont multiplié les revues de presse tout au long du conflit social que vient de connaître la France. L’analyse de ces articles dans Le Monde et Libération permet d’en mettre au jour les ressorts et agit comme un révélateur des choix éditoriaux de ces deux titres dans la couverture du mouvement social.

Une rengaine éditoriale

Les mobilisations contre la loi sur l’égalité des chances ont été une nouvelle occasion d’entendre la litanie sur les étrangers affligés par la France et les Français.

Dès le 16 mars, Denis Jeambar s’indigne dans L’Express : « Pendant que nous avons les fesses à l’air, la terre entière rigole, travaille et creuse les écarts avec nous.  » Dans Le Nouvel Observateur du 23 mars, Jacques Julliard déplore « l’impression que la France donne présentement au monde entier de marcher sur la tête. » Sur France Inter, le 10 avril, Jean-Marc Sylvestre renchérit : « dans la presse étrangère ce matin, l’image de la France n’a jamais été aussi déplorable, aussi catastrophique. »

Les interventions politiques dans les médias font écho à cette rengaine éditoriale. Ainsi, Ernest-Antoine Seillière déclare dans Marianne du 8 avril : « L’Europe et le monde regarde la France avec stupéfaction. » Dans Le Journal du Dimanche du 9 avril, Valéry Giscard d’Estaing, dans une tribune libre, témoigne ainsi de son affliction : « Le spectacle donné par la France pendant ces dernières semaines, vu de l’extérieur, a été consternant. L’opinion et les médias ont contemplé avec stupéfaction le mélange de désordre dans la rue et de blocage dans les esprits. La presse internationale y a vu l’expression d’une France en plein désarroi, livrée à ses pires défaut et décrochant du convoi de la modernité. »

Ces commentaires sur les commentaires étrangers sont évidemment liés à l’importance accordée au regard de la presse internationale par la presse nationale dans sa couverture des mobilisations. Dans leurs éditions papiers ou sur leurs sites Internet, Libération et Le Monde ont ainsi publié, entre le 17 et le 30 mars 2006, pas moins de cinq revues de presse internationale [1]. « La France vue de l’étranger » c’est donc d’abord « La France vue par les médias étrangers ». Et presque exclusivement par les médias étrangers que les médias français tiennent pour leurs équivalents. Miroir, mon beau miroir...

Passage en revue de cet échantillon de revues de presse...

Les cinq revues de presse contiennent au total 38 citations de médias étrangers. Ces 38 citations ne sont obtenues qu’à partir de 20 médias différents, soit une assez faible diversité des titres cités. En outre, parmi ceux-ci, on peut noter une sur-représentation des médias anglo-saxons. Alors que deux revues de presse leur sont intégralement dédiées, pour les trois autres, ils représentent quasiment 52% des citations. Les limites linguistiques propres à l’exercice interviennent peut-être : alors que plus de 17% des citations sont extraites de la presse espagnole, les médias allemands ne sont cités que deux fois (contre trois fois pour les médias suisse francophones), soit moins de 7% des citations. Il convient enfin de noter la place importante accordée à la presse financière puisque celle-ci est citée 7 fois, soit plus de 18% des citations.

Le recours à des étiquettes politiques vagues et discutables masque partiellement le défaut de diversité des médias mis à contribution. Pour Libération, par exemple, The Guardian est un « journal britannique de gauche » [2] et El Païs « un quotidien de centre gauche. » [3]. Mais surtout le tri est dissimulé par des généralisations approximatives. Ainsi, Le Monde indique vaguement qu’il s’agit « une analyse partagée par nombre d’éditorialistes » [4], avant de conclure quelques jours plus tard que « l’image de la France à l’étranger en prend un coup. » [5]

L’analyse des citations elles-mêmes renseigne tout autant. On constate ainsi que sur l’ensemble des commentaires sélectionnés dans les cinq revues de presse, seul celui de La Repubblica retenu par Le Monde le 18 mars soutient explicitement la mobilisation en évoquant « un vent français » soufflant sur l’Europe [6].

Un tel déséquilibre incite à généraliser l’analyse de l’observatoire américain des médias « Fairness and accuracy in reporting » sur la couverture médiatique des manifestations étudiantes et syndicales en France par les médias américains : « Etant donnée l’antipathie des médias dominants envers la France et leur soutien quasi unanime à la globalisation néolibérale au service des entreprises, on ne saurait être surpris que les journalistes couvrant les immenses manifestations étudiantes en France soient hermétiques à leur bataille pour la protection des droits des travailleurs. » [7]. Tout laisse néanmoins penser que les sélections de Libération et du Monde sont partielles et partiales, comme le montre cette autre revue de presse proposée sur le site « Les mots sont importants » : « Le CPE vu d’Europe, Extraits de presse » (lien périmé).

Une rhétorique partagée

Faut-il en être surpris ? Sans doute, ces revues de presse sont-elles ponctuées de remarques qui suggèrent une certaine prise de distance. Mais celle-ci ne porte que sur le côté « excessif » ou peu « compréhensif » de commentaires venus d’ailleurs [8]. Force est de constater que les propos rapportés par les deux grands quotidiens parisiens coïncident avec une certaine rhétorique des médias français sur les mobilisations sociales. On retrouve ainsi :
- le conservatisme des Français puisque « la France est un pays profondément conservateur souffrant d’une crise d’identité collective » pour le Guardian [9] ;
- les privilèges puisque les fonctionnaires seraient « choyés » selon le Financial Times [10] ;
- la nécessité des « réformes » puisque les citoyens français « défendent de manière extrême un modèle social qui a besoin de profondes réformes » selon El Païs [11] ;
- Le déficit de pédagogie puisque, selon Le Temps, le divorce serait consommé « entre une rue qui condamne sans savoir et des milieux économiques qui expliquent sans convaincre »  [12].

Cette coïncidence se vérifie quand on relève la tendance à réduire le mouvement au folklore. Le Monde  [13] cite ainsi le titre du Guardian du 9 mars : « Les étudiants français ressuscitent l’esprit de 68. » En outre, le parisianisme est partagé par notre presse nationale et les grands médias étrangers comme en atteste Le Monde  [14] écrivant que « le débat qui agite la France sur le CPE trouve son écho dans la presse internationale, depuis l’intensification des protestations et l’occupation de lieux mondialement connus tels que la Sorbonne.  » [15], grande université parisienne, quand la mobilisation a été initiée par des universités de province.

Ces similitudes amènent à se demander si les commentaires étrangers mentionnés par les médias français ne sont pas, eux-mêmes, construits à partir d’emprunts... aux médias français. L’hypothèse d’une spécularité médiatique est confortée par des références explicites. Ainsi, dans l’éditorial d’ABC intitulé « Francia, una gran nacioón en crisis » et cité par Le Monde le 28 mars, on peut ainsi lire (passage non mentionné dans la revue de presse) que « la déjà foisonnante littérature sur le déclin de la grande nation française dénonce, chiffres à l’appui, les structures sclérosées d’une société qui ne veut ou ne peut s’adapter à l’évidence d’un monde globalisé et qui reste ancrée à ses vieilles certitudes : grandeur nationale, protection des secteurs inefficaces et subventions généralisées. »

De manière générale, l’expertise mobilisée dans l’élaboration du point de vue éditorial des médias étrangers présente d’étonnantes ressemblances avec celles qu’on rencontre dans les médias français. Ainsi, Le Financial Times du 30 mars 2006 interroge Pierre Giacometti, omniprésent dans les médias français. [16]. Dans un article du New York Times intitulé « French youth at the barricades, but Revolution can wait », Eilaine Sciolino cite Claude Bébéar ou Louis Chauvel, professeur à Sciences Po, dont l’interprétation du conflit en termes générationnels a eu un écho certain dans la presse française [17]. Incidemment, cet article d’Eilaine Sciolino montre qu’au même titre que les « experts », les expressions médiatiques françaises sont exportables puisqu’elle évoque le mardi 28 mars 2006 comme « what is being called « black tuesday » » (« ce qu’on appelle un mardi noir  »).

Un commentaire médiatique, fût-il étranger, n’est pas en soi une information. Les citations des revues de presse du Monde et de Libération sont, par ailleurs, assez attendues. En fin de compte, en retrouvant certains de leurs présupposés (et de leurs partenaires habituels) dans les observations des journalistes internationaux, les journalistes français ne feraient alors que mettre en évidence à un niveau supranational les déterminations qui pèsent sur les médias et la « circularité circulaire » de l’information.

L’analyse de l’utilisation et de la mise en scène des médias étrangers permet de dévoiler non seulement des choix éditoriaux, mais encore une tendance à la délégation du commentaire.

Dans le dispositif global de couverture de la mobilisation, en effet, ces revues de presse peuvent servir la recherche d’un certain équilibre. Pour Libération, qui a fait preuve d’une bienveillance indéniable à l’égard du mouvement, il s’agit sans doute de donner des gages au « cercle de la raison » en prenant un recul sérieux et international.

La ligne éditoriale favorable aux mobilisations, mais favorable aux « réformes » semble évidente quand le 10 avril 2006, jour de l’enterrement du CPE, le quotidien annonce en une un entretien avec Patrick Devedjian, Jean-Paul Fitoussi, Bernard Kouchner et Jean-Christophe Le Diguou intitulé « Peut-on encore réformer la France ? ». Détail curieux, mais international : cette question est la version hexagonale de celle posée (également en « une ») par le quotidien belge Le Soir du 29 mars 2006 « La société belge est-elle capable de se réformer ? »...

Grégory Rzepski

 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[1**Pour Libération :
- « Les journaux anglo-saxons passent la crise au crible » par Judith Rueff, 17 mars 2006.
- « Des médias étrangers féroces », par le service étrangers, 30 mars 2006.

** Pour Le Monde :
- « Le débat français à la « une » de la presse étrangère », Prune Perromat (avec Antoine Jacob, à Berlin),18 mars 2006
- « " La France a peur " », lemonde.fr, 24 mars 2006.
- « "La France marche à reculons" », lemonde.fr, 28 mars 2006.

[2Libération, 17 mars 2006

[3Libération, 30 mars 2006

[4Le Monde, 18 mars 2006

[5Le Monde, 28 mars 2006

[6Certains commentaires critiquent le gouvernement, le plus souvent sur sa méthode.

[8Ainsi, dans Le Monde du 24 mars 2006 : « Le moins que l’on puisse dire, c’est que la presse étrangère, américaine en particulier, ne comprend pas grand-chose aux revendications des étudiants. »

[9cité par Le Monde, le 18 mars 2006

[10Cité par Libération, le 30 mars 2006

[11idem.

[12cité par Le Monde, le 28 mars 2006

[1318 mars 2006

[1418 mars 2006

[15c’est nous qui soulignons

[16« Chirac " to sign bill" in defiance of protesters » par Martin Arnold

[17voir, par exemple, « En France, la rue a toujours 20 ans », Eric Aeschimann, Libération, 18 mars 2006

Michel Onfray critique la presse à la serpe

Pour le philosophe médiatique, la liberté de la presse n’existe pas. Ce qui ne l’empêche pas de l’inonder de ses tribunes !

Un « Conseil de la Presse » ? À quelles conditions et comment

Note d’Acrimed à l’intention de Madame Sirinelli, chargée de mission

Gilles Leclerc, réputé pour ses « ménages », recruté au « Comité d’éthique » de Radio France

Comme dans le cas d’Isabelle Giordano, plus c’est gros, plus ça passe (pour l’instant… ?)