Observatoire des media

ACRIMED

Caroline Fourest, une critique-pas-haineuse de la critique des médias

par Henri Maler,

Le vendredi 30 janvier 2009, l’émission « Les Matins » sur France Culture avait pour invité Laurent Joffrin, dont le livre est un chef d’œuvre culturel tellement « incontournable » que nous en reparlerons … et que France Culture se devait de dérouler un tapis rouge tourné vers l’Académie de sciences morales et politiques. Car Laurent Joffrin y siègera sans doute bientôt.

Pendant plus d’une heure, le néant critique put s’exhiber tout à loisir, grâce aux contributions d’Ali Baddou, d’Alain-Gérard Slama, de Marc Kravetz et… de Caroline Fourest. Pour célébrer un genre à la mode : la critique-pas-haineuse de la critique des médias et la dénonciation par amalgame. Temps d’arrêt sur la chronique de Caroline Fourest.

Avant même que le héros du jour ne fasse son entrée en scène sur le plateau de l’émission, Caroline Fourest [1], l’honore : « "Médias paranoïa", le livre de Laurent Joffrin met le doigt sur un phénomène que connaissent tous les journalistes. » L’honore et surenchérit.

La rhétorique est toujours la même : décréter que la critique des médias - quand elle n’émane pas de leurs tenanciers ou de leurs hôtes attitrés, quand elle descend dans l’arène au lieu de se réfugier dans les médias dominants ou les colloques académiques - relève de la haine. La suite coule de cette source : tous poujadistes et complotistes, à la façon des racistes et des antisémites.

Il est toujours plaisant d’écouter les défenseurs de la nuance et de la complexité se livrer avec délice aux amalgames qui les répugnent, du moins quand ils croient en être les victimes.

Sus aux poujadistes

« Dans la famille des derniers poujadismes en vogue, la haine des médias et le système médiatique semble devoir jouer le même rôle que la haine du lobby judéo-maçonnique, la focalisation sur l’immigration… ». La haine, donc. Et rien d’autre. Une haine qui équivaut à l’antisémitisme et au racisme. Rien que ça. Puisqu’elle joue le même rôle. Quel rôle ? « celui du bouc émissaire » [2]. De quoi les médias sont-ils le bouc émissaire ? Ce n’est pas ici que nous l’apprendrons.

Ainsi, les médias et les journalistes, selon Caroline Fourest, seraient l’objet d’une haine qui les englobe tous et qui est semblable à toutes les haines antisémites, xénophobes ou racistes : « De même que les juifs seraient obsédés par l’argent, les musulmans terroristes, les arabes voleurs, les noirs fainéants, les médias seraient tous un peu sionistes, un peu manipulateurs et vendus au pouvoir.  » La comparaison est d’autant plus suggestive qu’elle est insistante. Et elle laisse de plus en plus clairement entendre, mais sans le dire, que ceux qui critiquent les médias sont tous « un peu » antisémites. Une calomnie par sous-entendu qui n’est pas moins « en vogue » que sa version explicite…

« Qu’importe, poursuit Caroline Fourest, qu’il existe plusieurs façons d’exercer le journalisme que de journalistes, qu’ils aient des opinions très différentes sur le conflit israélo-palestinien, qu’ils soient parfois proches du pouvoir et parfois franchement anti-sarkozystes, qu’importe. » Qu’importe particulièrement qu’il existe plusieurs façons de pratiquer la critique des médias…

Dans la série des dernières imbécilités en vogue, il convient d’ajouter, sans transition, que ces poujadistes haineux sont complotistes. En quoi, pourquoi, comment ? Qu’importe : « Le propre d’une pensée complotiste est l’absence délibérée de discernement et de raisonnement, le réflexe, l’amalgame, le préjugé remplacent l’analyse. » Et l’analyse dénuée de tout préjugé et exempte de tout amalgame, c’est évidemment celle que l’on peut découvrir en écoutant et en lisant la critique de la critique des médias en version Fourest ! Comme le montre sa chronique.

« Cette caricature, insiste Caroline Fourest qui vient de la dessiner à gros traits, est par essence l’ennemi de tout travail journalistique ; elle fait logiquement bondir tout journaliste un tant soit peu amoureux de son métier et donc attaché à la précision. » A preuve, ce que dit Caroline Fourest qui permet elle-même d’admirer à quel point elle est « attachée à la précision » [3] .

Sus aux internautes

Peu à peu se découvre cet ennemi invisible et omniprésent traquant les journalistes comme les racistes et les antisémites haïssent les noirs, les arabes et les juifs : c’est l’internaute. Une seule personne aux mille visages : « Quoi qu’on fasse, quoiqu’on dise, il y aura toujours quelqu’un sur Internet pour vous aligner. […] » Jusqu’alors, il est vrai, la presse imprimée et les chroniqueurs tous médias détenaient une sorte de monopole…

Qu’importe s’il y a aussi sur Internet d’autres intervenants que des « snippers » et d’autres interventions que de simples « coups de fusil » : Caroline Fourest a retenu la leçon de Philippe Val, pour qui Internet est le territoire exclusif des « paranoïaques » et des « délateurs » [4] Et qu’importe si les journalistes ne sont pas – et de loin – les seules et les principales cibles des criailleries anonymes qui parsèment les forums sur Internet. Car c’est bien de ces forums qu’il s’agit finalement, sans que rien dans le début de la philippique généreuse en amalgames ne nous ait prévenus.

Le cauchemar de Caroline Fourest ? Les multiples visages de « on » : « Si vous parlez sans détour, on vous accuse d’être prétentieux. Si vous prenez des précautions, vous êtes une chiffe-molle. Si vous traitez uniquement du sujet qui est votre spécialité, on vous accuse d’être obsédé. Si vous équilibrez, on vous soupçonne de ruse. Bref, rien n’est simple. »

Ces internautes, haineux poujadistes et semblables aux antisémites et aux racistes, sont évidemment tous des imbéciles qui menacent d’anéantir la culture et les libres méditations des chroniqueurs en charge de sa protection.

Caroline Fourest : « Il y a des moments où on se prend à regretter le temps où il fallait au moins prendre sa plume, rédiger une lettre, payer un timbre et aller à la poste pour vous donner des leçons, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de lire des choses plus argumentées. » Ah, heureux temps du « courrier des lecteurs » que l’on pouvait tranquillement laisser sans réponse et jeter à la poubelle ! Désormais, le temps est compté : c’est à peine si Caroline Fourest peut s’accorder « le plaisir de lire des choses plus argumentées »… comme les publications de notre association.

Et Caroline Fourest de défendre « le journaliste » contre « l’internaute », confondu avec l’auteur anonyme qui n’interviendrait dans les forums que pour dire n’importe quoi n’importe comment, sans laisser la possibilité au premier de lui répondre. Toujours le même « souci de la précision » [5].

Vive nous !

Une fois prononcé l’essentiel du réquisitoire, il faut bien introduire une nuance et ménager une concession.

Voici la nuance : « La propension peut être de finir par haïr l’interactivité et l’outil web lui-même : ce serait pourtant commettre la même erreur que ceux qui croient vraiment pouvoir enfermer tous les journalistes dans le mot "média". Alors qu’il existe parfois des miracles, des commentaires constructifs qui vous signalent une erreur ou qui vous mettent sur une piste et contribuent à ouvrir votre horizon de journaliste. Le propre du journaliste c’est d’avoir le cuir assez épais pour discerner le commentaire imbécile de l’alerte utile. » Le cercle de la critique légitime à peine entrouvert se referme aussitôt : puisque la seule critique admissible doit être « constructive » et que seuls les journalistes peuvent lui accorder les brevets d’intelligence et d’utilité.

Et voici la concession : « Par exemple, à propos du débat sur le traité constitutionnel. Il faut bien l’admettre que beaucoup de journalistes effarés par les arguments populistes et démagogiques de certains partisans du "non" ont eu tendance à minimiser les arguments plus rationnels ou justifiés. Dans ces cas-là, le Net peut servir d’alerte ou de grand défouloir. » Dans l’énoncé de cette très timide autocritique, est comprise sa limite. Une double limite, en vérité. D’abord parce que l’emportement de « beaucoup de journalistes » est justifié dans sa présentation même : ils étaient « effarés par les arguments populistes et démagogiques ». Ensuite et surtout parce que les arguments rationnels, quand ils s’exposent sur le Net, n’ont qu’une fonction d’ « alerte » et de « défouloir » : il revient encore et toujours aux journalistes et à eux seuls de distinguer ce qui est rationnel et ce qui ne l’est pas…

… Sur France Culture par exemple, où il est rationnel de présenter ceux qui critiquent les médias et les journalistes sans avoir reçu l’autorisation préalable des professionnels de la profession comme un ramassis de poujadistes haineux et complotistes, à la façon des antisémites et des racistes.

Tout cela avant qu’entre en scène, au cours de la même émission, l’un des plus grands spécialistes de la dénonciation par amalgames : Laurent Joffrin.

Henri Maler

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Notes

[1Egalement journaliste à Charlie Hebdo, éditorialiste au Monde et cofondatrice de la revue ProChoix.

[2Passons sur un détail : il faut sans doute comprendre que la haine transforme son objet en bouc émissaire.

[3Et ce serait cet amour du métier et ce souci de la précision qui expliqueraient que « des » journalistes résistent : « C’est ce qui explique pourquoi des journalistes, sous opinions par ailleurs très variées, voire opposées, peuvent se retrouver dans l’allergie à la pensée bouc émissaire en vogue sur Internet. » Dans l’allergie à la pensée bouc émissaire ou dans le refus de toute critique… animée par le souci de la précision ?

[4Dans l’édito paru dans Charlie Hebdo le 10 janvier 2001 : «  A part ceux qui ne l’utilisent (Internet) que pour bander, gagner en bourse et échanger du courrier électronique, qui est prêt à dépenser de l’argent à fonds perdus pour avoir son petit site personnel ? Des tarés, des maniaques, des fanatiques, des mégalomanes, des paranoïaques, des nazis, des délateurs, qui trouvent là un moyen de diffuser mondialement leurs délires, leurs haines, ou leurs obsessions. Internet, c’est la Kommandantur du monde ultralibéral. C’est là où, sans preuve, anonymement, sous pseudonyme, on diffame, on fait naître des rumeurs, on dénonce sans aucun contrôle et en toute impunité. Vivre sous l’Occupation devait être un cauchemar. On pouvait se faire arrêter à tout moment sur dénonciation d’un voisin qui avait envoyé une lettre anonyme à la Gestapo. Internet offre à tous les collabos de la planète la jouissance impunie de faire payer aux autres leur impuissance et leur médiocrité. C’est la réalité inespérée d’un rêve pour toutes les dictatures de l’avenir. »

[5« Aujourd’hui, dit-elle, l’internaute possède sur le journaliste un avantage qui ne sert pas forcément le débat public, en un clic anonyme, le moindre redresseur de torts peut mentir, tronquer et insulter sans avoir à se justifier. » Comme si les journalistes étaient les seuls à payer le prix d’un accès libre à des « forums » qui servent trop souvent de crachoirs. Comme si, surtout, on ne trouvait pas en grand nombre sur les forums des critiques justifiées, sans mensonges, ni citations tronquées, ni insultes. Seulement voilà : le « souci de la précision »…

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