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Tribune

Bulletins de vote sous les aisselles ? Circulation circulaire d’une rumeur

par Fabrice Thomas,

Le site d’information (désormais périmé, 30-11-2012) "Perpignan-Toutvabien"/, gratuit et sans publicité, a relevé un bien bel exemple de circulation circulaire du soupçon, de la déformation, voire de la désinformation. Nous publions ci-dessous, sous forme de « tribune » [1], un article publié sur ce site-, à l’occasion de l’élection municipale de Perpignan, provoquée par l’invalidation de celle de Jean-Paul Alduy [2]. (Acrimed)

Au départ il y a une information donnée dans la matinée du jeudi 25 juin par France Bleu Roussillon, un sujet de Stéphanie Maura : « Dimanche après-midi une déléguée de la liste Amiel-Donat découvre que Marie-Claire Mas vient de rentrer dans le bureau 25 avec une dizaine de bulletins Alduy sous le bras … » [souligné par Acrimed]

L’info est à 11h35 mise en ligne par le site Rue89 sous le titre : « Perpignan : après la chaussette, les bulletins sous les aisselles  » [souligné par Acrimed], un papier signé Augustin Scalbert qui commence ainsi « Elle avait une dizaine de bulletins de sa propre liste cachés sous le bras, mais c’était "pour sa collection" [Voir l’article en annexe pour comprendre]. Dimanche, lors du premier tour de l’élection municipale organisée après l’annulation de la précédente par le Conseil d’Etat, une proche du maire de Perpignan, Jean-Paul Alduy (UMP), a été surprise dans ces étranges circonstances. Nos confrères de France Bleu Roussillon, qui révèlent l’épisode, ont interviewé Marie-Claire Mas, colistière du maire invalidé à la suite de la fameuse fraude à la chaussette ».

En faisant le tour des médias, on s’aperçoit que « les aisselles » de Marie-Claire Mas apparaissent en premier sur Rue89, précisément dans le titre de l’article. Il est dans le papier question de bulletins : « cachés » sous le bras. Rien de cela sur France Bleu qui est la seule source de Rue89. Augustin Scalbert a brodé.

A 16 h 09 LCI.fr titre : « Elle avait des bulletins sous les aisselles ». Suit l’article : « Maladresse ou fraude ? Dimanche dernier, se tenait à Perpignan le 1er tour des municipales, réorganisées après l’annulation par le Conseil d’Etat du scrutin de mars 2008 entaché par la fraude dite "à la chaussette". C’est justement à ce moment-là que Marie-Claire Mas, figure et colistière du maire de Perpignan, a été surprise avec une dizaine de bulletins de sa propre liste sous le bras, a révélé jeudi France Bleu Roussillon… » Diane Heurtaut a fait son papier d’après notre radio locale et Rue89, qu’elle ne cite pas mais à qui elle emprunte « Les aisselles » et « a été surprise ».

A 17 h 13 c’est au tour du monde.fr. Il titre : « Municipales à Perpignan : une colistière du maire surprise avec des bulletins sous les aisselles ». Suit l’article : « Une colistière du maire sortant UMP de Perpignan (Pyrénées-Orientales) Jean-Paul Alduy aurait été surprise dimanche, lors du premier tour des élections municipales, avec des bulletins de sa liste sous les aisselles, rapporte jeudi 25 juin le site Internet de la chaîne LCI, reprenant une information de France Bleu Roussillon. » Le Monde cite ces deux sources, dont une, LCI, qui a fait du repiquage.

Les journalistes qui font des petits papiers d’après dépêches et les papiers des confrères ne font en général aucune vérification. Ce sont souvent des débutants qui font ce travail pas très intéressant où il faut seulement produire.

Rue89 et LCI sont des médias très repris. Les journaux s’épient et se suivent beaucoup. D’où le succès des aisselles de Marie-Claire Mas… Le sujet de Stéphanie Mora a dû plaire à la rédaction de France Info car il y a été diffusé en boucle une grande partie de la journée. Lors d’une journée à actualité chargée, ce sujet n’aurait pas intéressé une seule rédaction.

« Décidément, après la fraude à la chaussette, la fraude sous les aisselles. Perpignan est maudite », peut-on lire sur le post.fr. On retrouve les aisselles de Marie-Claire Mas sur des dizaines de sites.

Les forums ont pris le relais : Sur Yahoo, un internaute se demande : « Comment on peut cacher des bulletins sous les aisselles... ça oblige à marcher les bras collés au corps, non ? » Bonne question.

Des millions de personnes ont reçu cette information trafiquée par un journaliste peu consciencieux qui a déplacé les bulletins qui étaient sous le bras pour les mettre sous les aisselles. Marie-Claire Mas nous a déclaré qu’elle avait les bulletins de vote dans la main. Ajoutant : « Je suis catégorique ».

L’info spectacle se moque des faits. Après les chaussettes, les aisselles, ça rime tellement bien...

Fabrice Thomas


Annexe : « La collection » de bulletins de vote de Marie-Claire Mas

Madame Mas, cette femme solide et de caractère, est profondément contrariée par cette histoire de bulletins cachés sous ses aisselles. Elle ne comprend pas ce qui lui arrive : « Je ne pensais vraiment pas faire quelque chose d’interdit. » Abattue mais décidée à défendre son honneur : « S’il vous plaît, dites bien que j’ai des valeurs morales, citoyennes et républicaines. Dites bien que mon honnêteté n’a jamais été mise en cause et que tout le monde me respecte. J’ai passé 45 ans à la Ville de Perpignan, j’étais le numéro deux, directeur général adjoint des services. J’ai la légion d’honneur. Dites bien que je vais aller voir un avocat et que nous poursuivrons tous ceux qui m’ont salie avec cette histoire de bulletins sous les aisselles. Même si je sais bien que ce n’est pas moi qui suis visée… »

Dimanche 21 juin, Marie-Claire Mas, colistière en quarantième position sur la liste conduite par Jean-Paul Alduy, était déléguée de Perpignan au cœur sur les bureaux 25 et 26 de l’école Hyacinthe-Rigaud, au Moulin-à-Vent. Alors que la clôture des bureaux de vote approche, Marie-Claire Mas se dit qu’il faut qu’elle pense à ramener des bulletins de la liste Alduy. Faisant l’aller retour entre les deux bureaux de vote à un moment, en fin d’après-midi, plutôt autour de 17 heures, après avoir discuté avec le secrétaire du bureau 26, elle prend quelques bulletins de vote, cinq ou six peut-être, sur la table où tous les bulletins sont disposés. Elle revient vers le bureau 25 où se trouve sa sacoche et elle y range les bulletins. Elle voit ensuite la déléguée de la liste Amiel-Donat, qui va chuchoter quelque chose à la présidente du bureau de vote. Puis cette dernière vient lui demander d’où viennent les bulletins de vote qu’elle a mis dans sa sacoche. Madame Mas lui raconte, et la présidente se montre satisfaite par l’explication.

Le dépouillement se passe et se termine par la signature du procès-verbal, sur lequel Marie-Claire Mas découvre que la présidente du bureau a écrit : « La présidente a interpellé madame Marie-Claire Mas car elle avait une liasse de bulletins de Jean-Paul Alduy sous le bras et était en train de la mettre dans son sac. Madame Mas précise que les bulletins n’ont pas été pris dans le bureau 25 mais 26, pour une utilisation purement personnelle pour son dossier personnel à son domicile. Il s’agit de quelques bulletins vers 16h30 ».

Madame Mas souhaite ajouter un commentaire sur le procès-verbal, ce qu’elle a tout à fait le droit de faire comme déléguée de liste. Cela lui a, dit-elle, été refusé par la présidente du bureau. Ce refus est le seul fait non conforme au code électoral qui puisse être relevé lors du déroulement des opérations de vote au bureau numéro 25.

Marie-Claire Mas a, sur France Bleu Roussillon, expliqué qu’elle conservait le matériel électoral : « Si vous voulez venir chez moi, je vous donnerai tous les bulletins et les tracts depuis vingt ans en arrière, trente ans en arrière, parce que je me suis toujours passionnée pour ça, que j’ai fait toutes les élections et que je les ai gardés ».

Nous sommes donc allés voir l’insolite collection de madame Mas. Elle nous a reçu chez elle au Moulin-à-Vent et elle a commencé à sortir les dossiers, les boîtes archives contenant les tracts, professions de foi et bulletins de vote des élections des années 1980, 1990 et 2000. Ce n’est pas une collection moins intéressante que celles des étiquettes de boîtes de fromage ou de capsules de bouteilles de bières, également très respectables. Mais Marie-Claire Mas n’a jamais parlé de collection. Ce sont des archives, des souvenirs de campagnes électorales auxquelles elle a activement participé. Des documents qui trouvent de temps en temps leur utilité. Comme quand ce candidat aux cantonales complètement néophyte est venu lui demander de l’aider à faire sa profession de foi. Elle a, ce jour-là, ouvert l’énorme dossier sur les cantonales dans lequel il y avait cinquante modèles de profession de foi.

Etant sur la liste d’Alduy, Marie-Claire Mas dit avoir également voulu conserver des bulletins pour les envoyer à ses enfants, à son fils en Australie et à sa fille à Lourdes. La mairie, la ville, c’est toute la vie de cette femme de près de 70 ans, « une passion » dit-elle, « une obsession » corrige une de ses amies.

Il faut s’appeler Amiel-Donat pour exploiter cette affaire comme le montre ses réactions dans la presse nationale, par exemple dans Libération qui reprend l’histoire des aisselles (bonjour la vérification de l’info) : « En revanche la socialiste Jacqueline Amiel-Donat, contactée par libération.fr, ne croit pas à la version de la collectionneuse invétérée : "Elle avait pris une poignée de bulletins, une pile de 1 cm. A ce niveau-là, ce n’est plus une collection, c’est une tapisserie. Elle allait redécorer son intérieur". Au delà de la plaisanterie, l’opposante regrette que l’expérience de la fraude aux chaussettes n’ait pas "servi de leçon. Cette femme n’est pas une novice, c’est l’ancienne secrétaire générale de la mairie. Elle allait d’un bureau de vote à l’autre et disait aux gens d’un certain âge pour qui voter..." »

Jacqueline Amiel-Donat profère des accusations très graves dont elle aura, semble-t-il, à répondre devant la justice. Si madame Mas s’était ainsi comportée dans les bureaux de vote, nul doute que les délégués des autres listes auraient réagi et pour le moins porté ces faits au procès verbal.

Titrant : « Nouvelle fraude électorale à Perpignan ? », Libération n’y va pas à la légère : « Le premier tour de l’élection municipale de Perpignan accouche d’un nouvel épisode cocasse : une co-listière UMP de Jean-Paul Alduy s’est faite prendre avec une pile de bulletins du maire sortant sous les aisselles ». A signaler que Libération.fr avait une grande partie de la journée titrée son article : « Perpignan sur les traces de l’Iran ? » Ce qui est excessif est insignifiant. Mais quand même !

F. T.

Les articles (liens périmés, 30-11-2012) :
- Bulletins sous les aisselles : Rue89 bidonne et tout le monde suit !
- « La collection » de bulletins de vote de Marie-Claire Mas

 
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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’Association Acrimed, mais seulement leurs auteurs.

[2L’invalidation avait été causée par une fraude sur des bulletins de vote cachés dans une chaussette.

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