Observatoire des media

ACRIMED

PRESIDENTIELLE 2007

Brèves de campagne (5) : Professionnalismes...

Les hauts faits et les bas-côtés d’un traitement médiatique exemplaire (forcément...). Quelques brèves informations qui en disent plus long qu’il n’y paraît. La rubrique « Brèves de campagne » leur est dédiée.

Intimidation professionnelle

« Journal de merde ». C’est en ces termes que Nicolas Sarkozy aurait exprimé sa déception à Edouard de Rothschild au sujet de Libération et de la « une » du 1er mars 2007 : "Impôt sur la fortune de Sarkozy : le soupçon". D’après le site de L’Express (lien périmé), « Qualifiant le journal de "sectaire de gauche", le ministre de l’Intérieur aurait expliqué à son principal actionnaire que cela l’empêcherait sans doute de trouver à l’avenir des gens pour le financer... » On connaissait les rapports de Nicolas Sarkozy aux oligarques de médias [1]. On saisit désormais un peu mieux sa conception de l’indépendance éditoriale.

Cercles vicieux et cercles favorables

Un autre grand pourfendeur de l’ordre médiatique existant : François Bayrou. Ses déclarations ne semblent pas lui avoir aliéné la presse écrite. Le 15 mars 2007, il est ainsi à la « une » du Monde, de Libération, du Nouvel Observateur, du Point et de L’Express. Les deux tiers de la presse parisienne « sérieuse » et les trois quarts de la presse hebdomadaire généraliste. Comme il l’a expliqué lui-même à « Arrêt sur images », le 4 mars 2007 : « les médias, ça suit les sondages et les sondages suivent les médias. C’est comme ça un cercle quelques fois vicieux et quelques fois favorable. » Une autre manière de décrire la « circulation circulaire de l’information » analysée par Pierre Bourdieu ?

Interdit de panel ?

La question des médias est au coeur de la campagne. Le 26 février 2007, c’est Nicolas Dupont-Aignan, invité de « La Matinale » de Canal +, qui s’est risqué sur le sujet. En réponse à une question sur l’émission « J’ai une question à vous poser » de TF1, le futur ex-candidat de Demain la République explique : « Je suis interdit de cette émission comme je suis interdit du Figaro et d’Europe 1. » Une charge contre Bouygues, Dassault et Lagardère auxquels appartiennent respectivement ces trois médias. Une charge fondée sur les liens amicaux entre Nicolas Sarkozy et les propriétaires de ces trois groupes. Nicolas Dupont-Aignan précise d’ailleurs : « J’accuse TF1 d’être aux ordres de certains candidats (...), d’un candidat, Nicolas Sarkozy. On ne peut pas continuer dans notre pays d’avoir des groupes de médias qui dépendent de commandes publiques. Bayrou l’a dit et bien je le dis pareil parce que j’en subis les conséquences. Y a une presse libre, y a des médias libres et y en a d’autres qui ne sont pas si libres que ça ou du moins, qui aiment plaire, complaire. Ça n’est pas acceptable en démocratie. » La déception peut être bonne conseillère...

Sondologie professionnelle ... cherche sondés désespérément

Toujours au sujet des sondages, des éléments intéressants dans Le Canard enchaîné du 14 mars 2007 : « Selon une enquête - jusque-là inédite - de la SOFRES et une autre du bureau d’études le CREDOC, 17 % des Français ne disposaient pas d’une ligne fixe en 2005. Tandis que 14% des foyers équipés, eux, d’un téléphone ‘‘ à fil ’’ s’en servaient uniquement pour Internet. » En somme, « 31% des Français exclus des enquêtes »... d’après les sondeurs eux-mêmes. De surcroît, « dans cette population insondable, la proportion des jeunes de 18 à 34 ans, toujours selon l’enquête SOFRES, est très supérieure à ce qu’elle est dans l’hexagone. Idem pour (dixit le CREDOC) les ouvriers et les personnes à faibles revenus. » De quoi s’interroger sur la représentativité des échantillons... Et Le Canard de conclure : « Dire que c’est sur cet effectif rogné de partout et flageolant, que tourne, aujourd’hui, toute la vie politique. En attendant le sondage grandeur nature du 22 avril. »


Journalisme politique professionnel

Toujours dans la même édition du Canard enchaîné, Arlette Chabot reçoit les félicitations du journal satirique : « Belle performance d’Arlette Chabot, le 8 mars sur France 2. Dans ‘‘ A vous de juger ’’, l’émission qui, comme le vante son site Internet, ‘‘ donne les clés pour comprendre et juger l’événement politique du mois ’’, la patronne de la rédaction a réussi l’exploit de recevoir Sarkozy pendant deux heures et quinze minutes sans trouver le moyen de l’interroger sur l’achat de son appartement de Neuilly. Chapeau ! Autre palme à Laurence Ferrari, sa consoeur de Canal Plus qui, dans son émission politique ‘‘ Dimanche Plus ’’, ‘‘ décrypte pour vous la campagne 2007 ’’. Sauf que, le 11 mars, l’impertinente Ferrari, dont l’invité vedette était Sarko a elle aussi oublié de le questionner sur l’affaire de son duplex à bas prix. » D’après Daniel Schneidermann dans Libération daté du 16 mars 2007, Patrick Poivre d’Arvor (TF1), Michel Denisot (Canal+) et Nicolas Demorand (France Inter) ont également interviewé Nicolas Sarkozy cette même semaine en choisissant de faire l’impasse sur ces prosaïques questions immobilières. Heureusement quand même qu’il y a les journalistes politiques pour questionner « les candidats en profondeur » selon Demorand Nicolas interrogé dans Le Parisien du 5 février 2007 [2].

Editorialisme professionnel

Le pluralisme éditorial des Dernières Nouvelles d’Alsace, quotidien régional en position de monopole fait des merveilles. Après Jean-Claude Kiefer, grand détecteur des « relents » de la « mouvance Bové », Olivier Picard se charge des « tripes » de l’électorat. Olivier Picard est d’ailleurs un grand spécialiste des « tripes ». Le lendemain des manifestations du 10 mars 2005, on avait pu lire sous sa plume : « Ce succès, à l’ampleur inattendue, apparaît comme le produit biscornu mais volumineux de toutes les craintes accumulées par les Français. Une addition bizarre, pas très cohérente, qui échappe à tous les calculs pour obéir aux tripes.  » [3] Quelques semaines plus tard, le 2 juin, après le vote aux Pays-Bas, le même, déjà assommé par le « non » majoritaire en France, éprouve «  une impression de désagrégation », accuse « deux des fondateurs de la CEE... de gifler avec une grande violence un visage de l’Europe dont ils ne veulent plus  », appelle à s’inquiéter du «  coup de sang des Hollandais  » ... et de leur « désaccord viscéral  » [4]. Le tripal du « non » contre la rationalité du « oui »...n’était donc pas une spécialité française.

Toujours aussi imaginatif, Olivier Picard, porte-faix de la Raison et grand prêtre du pluralisme à une seule voix, récidive en 2007. Dans son éditorial du 19 mars “Dans l’oeil du cyclone“, consacré à celui que la presse présente comme le troisième homme, François Bayrou, voici ce qu’il écrit des attaques que ce candidat subit : « C’est de bonne guerre et c’est une stratégie assez cartésienne [sic] qui consiste à pilonner la crédibilité du scénario du rassemblement présenté par le centriste. Voilà bien un pari sur la rationalité du réflexe électoral des Français : ils écarteront l’aventure qu’on leur propose. Ne possèdent-ils pas un instinct politique hors pair ? Cette mise prudente est plus incertaine qu’il n’y paraît tant les Français ont apporté la preuve, au cours des dernières consultations, qu’ils votent avec leurs tripes sans trop s’interroger, semble t-il, sur les conséquences de leur bulletin. En 2002, ils ont fait l’impensable en qualifiant Jean-Marie Le Pen pour le second tour. En 2005, ils ont dit non à l’Europe quand il était évident que notre refus de ratifier le traité constitutionnel européen nous enlèverait de facto la direction effective de l’Union. Alors n’attendons pas qu’en 2007 ils choisissent leur champion sur des critères de réalisme... Pas plus qu’avant, ils ne voteront utile. » Il ne reste donc qu’à dissoudre le peuple, comme disait ironiquement Brecht... [5]...

Tendresse professionnelle

Le 12 mars 2007, Dominique de Villepin annonce son ralliement à Nicolas Sarkozy dans une interview à Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1. Le lendemain, Le Monde publie une photographie où l’on voit le président de la radio privée poser amicalement sa main sur l’épaule du premier Ministre. Dans son édition du 18 mars, le quotidien vespéral revient sur la publication de ce cliché dans la rubrique « La fabrique de l’info » et s’interroge sur « un geste inattendu entre un homme politique et un journaliste qui sera même suivi, selon Jean-Claude Coutausse, d’une bise amicale entre les deux hommes. Un moment de familiarité que n’a pas pu saisir le photographe. Soupçonné de sympathie sarkozyste, M. Elkabbach affirme au Monde "ne pas se souvenir" d’avoir embrassé le premier ministre, et nie le geste de connivence. "Au cours de cet entretien, il y a eu beaucoup d’émotion, c’est monté petit à petit, dit le patron d’Europe 1. (...) Il ajoute : "A la fin de l’entretien, il m’a juste demandé s’il n’était pas allé trop loin. C’est alors que je lui ai posé la main sur l’épaule pour le réconforter. Pour moi, ce fut instinctif et naturel, et non pas un geste de connivence ou de complaisance."  » Jean-Pierre Elkabbach est donc un homme sensible. Mais le grand professionnel qu’il est devrait savoir chasser le naturel pour éviter que le doute s’insinue... un peu plus encore.

Intellectuels médiatiques professionnels

Quand les intellectuels médiatiques se mêlent de l’élection présidentielle, le niveau monte [6] ! La scène se passe dans le petit théâtre de Guillaume Durand (« Esprit libres » sur France 2, vendredi 2 mars 2007). Alain Minc, sarkozyste révolté, s’insurge dans son style limpide de grand essayiste contre la complaisance dont TF1 aurait fait preuve vis-à-vis de Ségolène Royal et de François Bayrou, en suggérant, sans le dire, tout en le disant, que les « panel » de téléspectateurs de l’émission « J’ai une questions à vous poser » auraient été « truqués ».

- Guillaume Durand : - « Etes-vous, les intellectuels médiatiques, les uns et les autres, complices d’un pouvoir qui serait, justement, le pouvoir de l’argent, des grandes entreprises et du libéralisme triomphant ? Alain Minc ? »
- Alain Minc : - « [...] Alors, quant à la loi de l’argent... quant à la loi de l’argent... Les médias... Moi, je serais très intéressé de savoir ce qui s’est passé dans le subconscient des dirigeants de TF1 qui, accusés de sarkozisme primaire, ont fait un panel d’un confort douillet à Ségolène Royal et, pour se la mettre à l’abri de François Bayrou, lui ont trouvé un nombre absolument impressionnant de faire-valoir et ont fait un panel plus difficile (pas très difficile mais plus difficile) à Sarkozy. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ca veut dire que, dans une société démocratique, vous êtes obligé, quand vous êtes mis en accusation évidemment, d’une certaine manière, de rétroagir. Et cette campagne est démocratique. D’ailleurs, François Bayrou qui hurlait... »
- Guillaume Durand : - « Donc vous dites que ces panels ont été truqués ? »
- Alain Minc : - « Attendez ! François Bayr... »
- Guillaume Durand : - « Mais, attendez ! C’est important ! »
- Alain Minc : « J’ai pas dit "truqués". Je m’interroge. [...] »

Alain Minc, expert en plagiat, s’interroge donc sur d’éventuels trucages. Et il enchaîne sur un mensonge éhonté que conforte un grand penseur, expert en balivernes.

- Alain Minc : - « J’ai pas dit "truqués". Je m’interroge. Et quant à François Bayrou qui parlait du complot médiatique... » [C’est faux...]
- Guillaume Durand : - « Ben... Les Français aussi s’interrogent beaucoup sur le pouvoir des médias. »
- Alain Minc : - « Quelle est, depuis quinze jours, la diva des médias ? C’est François Bayrou. Pourquoi ? Les médias sont un écran de la société. Depuis que François Bayrou est entre 17 et 19%, on lui sert le grand train comme on le faisait pour Royal et Sarkozy. C’est la démocratie. Penser qu’il y a un complot de quelques personnes qui font bouillir des marmites pour faire un vote au profit... »
- Guillaume Durand : - « Mais vous-même... Attendez ! Vous-même... »
- Bernard-Henri Lévy : - « Ça s’appelle le complotisme... »
- Guillaume Durand : - « D’accord... »
- Bernard-Henri Lévy : - « Ça s’appelle le complotisme et c’est une des vilaines maladies partagées, une maladie, une vérole commune à la gauche et à la droite. Le complotisme. »
- Guillaume Durand : - « Mais enfin, lui-même vient de dire qu’il s’interrogeait sur la pertinence des panels de TF1. Non mais... Vous aussi, Cynthia Fleury ? »
- Cynthia Fleury : - « Ben, oui, je m’interroge mais, enfin, en même temps, j’attendais pas plus non plus de ces genres de panels. »

En invoquant d’imaginaires « théories du complot », les fabricants en gros et les petits détaillants de boucliers de vent contre toute critique des médias, qu’elle soit « centriste » ou radicale, élèvent le débat. C’est le moins que l’on puisse attendre de grands intellectuels protégés par les médias qu’ils protègent [7].

 
  • Enregistrer au format PDF

Notes

[2Sur ce sujet, lire également : « Avec Sarko, les médias sont tout intimidés », sur le site de Bakchich info.

[5« Brève » rédigée avec ColMar.

[7Lire aussi ici même « Trop de complots ? » dans « Brèves de campagne (4) : Saturations ? ».

Jeudi d’Acrimed : mobilisations contre la Loi Travail, le retour des chiens de garde

Le 29 septembre 2016 à Paris, avec Sophie Binet (CGT) et Frédéric Lemaire (Acrimed).

Le médiateur de Radio France répond à Acrimed : mépris, condescendance et autosatisfaction

Son impartialité mise en cause, il réplique par une critique des auditeurs et un éloge de son propre travail.

Docteur Patrick et Mister Cohen

Déontologie journalistique à géométrie variable.